INTERPELLATION DE LA FAYETTE
vous inquiète pas; j’y vais pour mon compte; d’ailleurs, c’est mon opinion (i). »
Le complot, dénoncé au gouvernement, échoua. La Fayette, fidèle à sa promesse, arrivait en voiture, le icr janvier 1822, près de Lure, dans la Haute-Saône, quand le fils de Corcelle et Bazard, venus à sa rencontre, le prévinrent que tout était découvert. Le général rebroussa chemin et, pour dépister la police, se rendit chez un de ses collègues du parti libéral. Martin de Gray, député de la Haute-Saône. Il y passa quelques jours et rentra à La Grange. D’ailleurs, toutes les tentatives de soulèvement eurent le même insuccès, et la plupart coûtèrent la vie à leurs auteurs. La Fayette 11’en continuait pas moins à attaquer la contre-révolution. Le 23 juillet 1822, il lançait à la droite cette sanglante interpellation :
Les majorités peuvent améliorer, les minorités avertissent... La contre-révolution, maîtresse de tous les pouvoirs de l’Etat, de toutes les institutions, de toutes les influences, soutenue par la coalition européenne de tous les despotismes, de toutes les aristocraties, de tous les préjugés et de tous les abus, en un mot, de tout ce qui vit en dehors des nations et forme exception au véritable ordre social, tâche encore d’endormir le peuple sous la sécurité des jouissances matérielles qu’il doit à la Révolution ; ce n’est même que par une anticipation irréfléchie, par la force d’un naturel incorrigible, qu’il lui arrive déjà de blesser les citoyens dans les sentiments de leur dignité et qu’elle laisse percer, avant le temps, cette horreur d’égalité qui fut toujours son principal mobife. Mais elle attaque ouvertement toutes les garanties, et nommément toutes les garanties judiciaires, détruisant les unes, corrompant les autres, déclarant que celles qu’on avait annoncées ont été promises en vain ; et il est bon, dans la crise où vous nous avez placés, où vous vous êtes placés vous-mêmes, que
(1) Cf. A. Bardoux, Les dernières années de La Fayette, p. 285 et 2C0.
le peuple français soit bien averti qu’après la ruine de ces garanties préservatrices que vous ne voulez point, que vous ne pouvez plus défendre, on ne manquera pas de lui déclarer, comme on a fait à Pillnitz et à Coblentz, que tous les droits, que toutes les libertés, tous les avantages conquis sur l’ancien régime par la Révolution nationale de 1789, n’ont été que d’illégitimes, passagères et révocables usurpations.
Le ministère, ainsi flagellé de main de maître, faisait instruire le procès des conjurés. Les quatre serg-ents de La Rochelle, le général Berton, le lieutenant-colonel Caron étaient voués à une condamnation certaine. A Poitiers, le procureur général Mangin, en requérant contre Berton, avait désigné comme complices un certain nombre de députés, parmi lesquels La Fayette, Benjamin Constant, Manuel, le général Foy, Laffitte. A la séance de la Chambre du ier août 1822, ceux-ci protestèrent et réclamèrent une enquête sur leur conduite. La Fayette jeta ce défi à ses adversaires :
Je m’unis à mes amis pour demander, autant qu’il est en nous, la plus grande publicité, au sein de cette Chambre, en face de la nation; c’est là que nous pourrons, mes accusateurs et moi, dans quelque rang qu’ils soient placés, nous dire, sans compliment, ce que depuis trente-trois années nous avons eu mutuellement à nous reprocher.
Mais ni la Chambre, ni le ministère ne se souciaient d'affronter ce débat public. Le gouvernement était certain de l’appui, tout au moins moral, donné par La Fayette aux complots des carbonari; mais, soit qu’il manquât de preuves suffisantes, car les victimes n’avaient pas révélé leurs relations avec le général, soit qu’il craignît les suites d’une instruction ouverte contre un citoyen si illustre et si populaire, il se contenta de faire surveiller par sa police les agissements de ce dangereux adver-