ÉPÉE D’HONNEUR OFFERTE PAR LE CONGRÈS
à l’égard du marquis. L’épée, ciselée par des artistes français, était ornée de quatre médaillons représentant les actions militaires où La Fayette s’était distingué particulièrement : i° combat de Gloucester; 2° retraite de Barren-Hill; 30 bataille de Montmouth; 40 retraite de Rhode-Island. Elle portait cette inscription : From the american Congress to marquis de La Fayette , 1779(1). La Fayette, justement ému, répondit à Franklin, le 29 août :
L’image de ces actions où j’ai été témoin de la bravoure et du patriotisme américain, je la contemplerai toujours avec la joie qui sied à un cœur brûlant d’amour pour la nation et plein d’un zèle ardent pour sa gloire et pour son bonheur.
La Fayette avait écrit plusieurs fois à Washington, mais il n’avait, depuis son arrivée en France, reçu aucune des lettres que celui-ci lui avait adressées (2). Du Havre, le 7 octobre 1779, il s’en plaignit à son illustre ami et lui exprima le désir de finir la guerre en combattant sous ses ordres.
Si cela était demandé par vous ou par le Congrès, ce serait, je crois, accordé; mais soyez sûr, mon cher général, que dans toute situation, en tout événement, que j’agisse comme officier français ou comme officier américain, mon premier vœu, mon premier plaisir sera encore de servir avec vous. Si heureux que je me trouve en France, si bien traité que je sois par ma patrie et le roi, j’ai pris une telle habitude d’être près de vous, je suis lié à vous, à l’Amérique, à mes compagnons d’armes, par une telle affection, que le moment où je mettrai à la voile pour votre pays sera un des plus désirés et des plus heureux de ma vie.
(1) Cf. Jules Cloquet, Souvenirs sur la vie privée du général La Fayette, p. 217.
(2) Dans une lettre du 30 septembre 1779, Washington exprima à La Fayette sa surprise de ce qu'aucune de ses lettres ne lui fût parvenue.
Le 24 décembre 1779, sa femme accoucha d’un fils, qui reçut les prénoms de George-Washington, et dont l’illustre général fut le parrain.
Les efforts de La Fayette furent enfin couronnés de succès : Louis XVI résolut d’envoyer un corps d’armée aux États-Unis. Le marquis discuta avec Vergennes le plan de l’expédition. Le 25 janvier 1780, il insistait auprès du ministre pour l’envoi le plus prompt d’un secours aux Américains (1). Il brûlait d’envie d’être choisi pour commandant. Le 2 février, il écrivit à Vergennes:
Si je commande, vous pouvez agir en toute sûreté, parce que les Américains me connaissent trop pour que je pmsse exciter de fausses inquiétudes... Dans le second cas, Monsieur le Comte, il faut d’abord prévenir en Amérique le mauvais effet que ferait l’arrivée d’un autre commandant. L’idée que je ne puis pas mener ce détachement est la dernière qui se présenterait là-bas; je dirai donc que j’ai préféré une division
américaine . Mercredi [9 février], je partirai pour Nantes,
où l’on fait des habits; je m’occuperai aussi du choix des armes ; je verrai le régiment du roi, à Angers, pour en former un détachement; je me rendrai à Lorient pour presser l’arrangement des frégates et voir le bataillon des grenadiers; je ne serai ici que vers le 20, et, comme mon départ doit être public, le 2e) je prendrai congé, en habit américain, et, si le vent est bon, il faut être à la voile au icr de mars.
Le gouvernement français ne jugea pas à propos de confier à un jeune officier de vingt-trois ans le commandement du corps expéditionnaire, qui devait comprendre six mille hommes. Le Ier mars 1780, il désigna, pour ce poste de confiance, le maréchal de camp comte de Rochambeau(2), promu lieutenant général. La Fayette fut
(1) Archives, des Affaires étrangères, Etats-Unis, suppléments, t. I, n° 2J9 bis. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 308.)
(2) Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, né à Ven-
DÉPART POUR L’AMÉRIQUE
chargé d’aller annoncer à Washington et au Congrès le prochain envoi de secours et de faire tout préparer pour la réception des troupes françaises (1). Le gouvernement mit à sa disposition la frégate VHermione, commandée par le capitaine La Touche-Tréville (2), et qui se trouvait alors à Rochefort. Celui-ci reçut l’ordre de transporter le marquis à Boston et d’avoir pour lui les plus grands égards. Il répondit au ministre, le 4 mars, dans les termes les plus flatteurs pour La Fayette, qui avait conquis d’avance le cœur de celui qui devait le conduire en Amérique (3). Le marquis conféra avec Rochambeau et lui fournit tous les renseignements dont le général en chef avait besoin sur l’Amérique et les Américains (4). Le 5 mars, il reçut une instruction portant qu’il joindrait au plus tôt Washington et lui annoncerait qu’un corps de six mille hommes serait envoyé au commencement du printemps et servirait sous les ordres du général en chef américain. En même temps, on lui remit une note
dôme (Loir-et-Cher) le Ier juillet 1725, maréchal de camp le 20 février 1761, lieutenant général le Ier mars 1780, maréchal de France le 28 décembre 1791, mort à Thoré (Loir-et-Cher) le 10 mai 1807. — Sa nomination ne fut officiellement annoncée que le 9 mars 1780.
(1) Le 2 mars 1780, Vergennes écrivait à Montmorin pour lui annoncer l’expédition et ajoutait : « M. le marquis de La Fayette, qui retourne reprendre son service de major général chez les Américains, prend les devants pour annoncer nos secours et pour faire préparer à l'avance tout ce qui peut être nécessaire pour la réception. » (Cf. Arch. des Affaires étran gères, t. 198, n° î, et H. Doniol, t. IV, p. 554.)
(2) Louis-René-Madeleine Le Vassor, comte de La Touche-Tréville, né à Rochefort (Charente-Inférieure) le 5 juin 174 5, capitaine de vaisseau en 178}, député de la noblesse du bailliage de Montargisaux Etats-Généraux, contre-amiral en 1792, vice-amiral en 1804, mort à Toulon le 20 août 1804.
(5) Voici le passage de cette lettre de La Touche-Tréville (Arch. de la marine, B‘ 15 j, fol. 15) : « J’aurai pour M. le marquis de La Fayette tous les égards et toutes les attentions, non seulement que me prescrivent vos ordres, mais ceux que mon cœur me dicte pour un homme que ses actions m’ont inspiré le plus vif désir de connaître. Je regarde comme une faveur l’occasion de me trouver à portée de lui donner des marques de la grande estime que j’ai conçue pour lui. » (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 280.)
(4) Cf. Archives historiques de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau , t. I, p. j.
particulière sur les moyens d’action et notamment sur la nécessité d’enlever New-York aux Anglais (1).
La Fayette prit congé des ministres et fit ses adieux à sa femme et à ses enfants. Il partait cette fois la tête haute, avec une mission officielle, fier d’avoir obtenu l'intervention delà France en faveur des États-Unis (2). Il arriva, le g mars 1780, à huit heures du soir, à l’île d’Aix, où la frégate V Henni one l’attendait. Le capitaine La Touche-Tréville le reçut à bord le lendemain matin 10, et appareilla aussitôt pour se rendre à La Rochelle, où il devait prendre trois passagers (3). Enfin, dans la nuit du 13 au 14 mars, V Hcrmione quitta le port de La Rochelle (4) et emporta La Fayette vers cette terre américaine, qu’il allait aborder pour la seconde fois.
(1) Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, t. II, nos 69 et 70. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 314 et j 1 8. ) — Au cas où V Hcrmione serait prise par les Anglais, le comte de Vergennes prévint, le 5 mars 1780, le chargé d’affaires de France aux Etats-Unis, le chevalier de La Luzerne, du départ de La Fayette, et lui expédia, par la frégate américaine l'Alliance , un double de l’instruction remise au marquis. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 281.)
(2) Franklin écrivit à Washington, le 5 mars 1780: « Je n’ai reçu que dernièrement la lettre que votre Excellence m’a fait l’honneur de m’écrire pour me recommander le marquis de La Fayette. Sa modestie la lui avait fait garder longtemps entre les mains. Nous avions cependant fait connaisnaissance ensemble depuis l’époque de son arrivée à Paris. Son zèle pour l’honneur de notre pays, l’activité qu’il met ici dans nos affaires, l’attachement inviolable qu’il témoigne pour notre cause et pour votre personne, m’ont naturellement inspiré pour lui la même estime, la même considération qu’aurait fait la lettre de Votre Excellence, si on me l’avait remise immédiatement. »
(3) Le capitaine La Touche-Tréville écrivit de l’île d’Aix, le 11 mars 1780 (Arch. de la Marine, B1 1 5 j , fol. 16) : « M. le marquis de La Fayette arriva avant-hier au soir à 8 heures. Mes dispositions étant faites pour le recevoir à bord, il s’y est rendu hier matin. J’ai mis immédiatement en rade; je vais appareiller dans l’instant pour me rendre dans celle de La Rochelle, où je serai plus à portée de prendre à mon bord trois passagers qui doivent arriver dans la journée, à ce que m’a fait l’honneur de me dire M. le marquis de La Fayette. Les vents étant aussi favorables que je peux l’espérer, je compte demain matin mettre sous voiles pour le lieu de ma destination, si je ne suis pas retenu par l’attente des personnes annoncées. »
(4) Le capitaine La Touche-Trévilleécrivit de La Rochelle, le 13 mars 1780, à neuf heures du soir, une lettre où, après avoir fait l’éloge de La Fayette, il disait : « Je vais mettre sous voiles dans la nuit. »
Arrivée de La Fayette devant Boston, le 27 avril 1780. — La population lui fait un accueil enthousiaste. — Entrevue avec Washington. — Manifestation du Congrès sur son retour. — Correspondance abondante. — Equipement des troupes. — Arrivée de Rochambeau, le 12 juillet 1780-
— Correspondance de La Fayette avec lui. — Entrevue avec Rochambeau et le chevalier de Ternay. — Lettre intempestive à Rochambeau et réponse de celui-ci. — La Fayette fait des excuses. — Entrevue à Hartford, le 20 septembre 1780, entre Rochambeau, Washington et La Fayette. — Envoi du vicomte de Rochambeau à Versailles. — Découverte de la conspiration du général Arnold. — Tentatives contre les Anglais. — La Fayette prend ses quartiers d'hiver à Philadelphie. — 11 fait des excursions avec le chevalier de Chastellux. — Il apaise la révolte des Pensylvaniens en janvier 1781. — Envoi du lieutenant-colonel Laurens au gouvernement français. — Il part pour surprendre le traître Arnold à Porstmouth. — L’expédition est manquée par suite d’un échec de la flotte française. — Il reçoit l'ordre de se rendre dans le Sud et se met en marche. — Ii emprunte 2,000 livres sterling aux négociants de Baltimore, fait confectionner, par les dames de la ville, des chemises pour les soldats, et enraye la désertion de ses troupes. — Il arrive, par une marche forcée, à Richmond, le 21 avril 1781, avant le général anglais.
— Correspondance avec le général Phillips. — Refus d’entrer en relations avec le traître Arnold. — Campagne de Virginie. — Habile retraite, après la jonction de Cornwallis avec Arnold. — Mouvement rétrograde de Cornwallis. — La Fayette le suit pas à pas et attaque deux fois son arrière-garde. — Combat de Green-Spring, le 6 juillet 1781. — Washington lui annonce sa venue. — Opérations militaires pour cerner Cornwallis dans York. — Arrivée de la flotte du comte de Grasse et du corps du marquis de Saint-Simon. — Jonction de l’armée de Washington et de Rochambeau avec celle de La Fayette à Williamsburg, le 14 septembre 1781. — Dîner qui réunit les généraux américains et français. — Négociations avec le comte de Grasse. — Départ de l’armée pour investir York le 28 septembre. — Prise des redoutes dans la nuit du 14 au 15 octobre. — Capitulation de Cornwallis le 18 octobre. — Lettres de La Fayette aux comtes de Maurepas et de Vergennes. — Entrevue du marquis avec Cornwallis. — Départ du duc de Lauzun et du comte Guillaume de Deux-Ponts pour porter à Versailles la capitulation de York- Town. — Félicitations du marquis de Ségur et de Louis XVI à Rochambeau. — Le marquis de Ségur annonce à La Fayette sa nomination au grade de maréchal de camp. — Le Congrès autorise La Fayette, le 2; novembre, à rentrer en France et le recommande à Louis XVI. — Départ pour Boston, où il s’embarque, le 2j décembre 1781, sur la frégate L'Alliance. — Lettre d’adieu à Washington.
Après une navigation de quarante-cinq jours ( 1 ), contrariée par les vents et par le calme, Y Hermione arriva
çi) La Fayette dit, dans une lettre du 6 mai 1780, qu'il entra dans le
devant le port de Boston le 27 avril 1780. Aussitôt La Fayette écrivit à Washington :
Je suis ici, mon cher général, et au milieu de la joie que j’éprouve à me retrouver un de vos fidèles soldats, je ne prends que le temps de vous dire que je suis venu de France à bord d’une frégate que le roi m’a donnée pour mon passage. J’ai des affaires de la dernière importance que je dois d’abord communiquer à vous seul. En cas que ma lettre vous trouve de ce côté-ci de Philadelphie, je vous supplie de m’attendre et vous assure qu’il en pourra résulter un avantage public. Demain, nous allons à la ville, et après-demain, je partirai à ma façon ordinaire pour joindre mon bien-aimé et révéré ami et général. Adieu. V ous reconnaîtrez aisément la main de votre jeune soldat. Mes compliments à l’étatmajor.
Le 28 avril, la frégate entra dans le port et La Fayette débarqua. Il reçut de la population de Boston un accueil enthousiaste et n’en partit pas moins de suite pour rejoindre Washington. En route, le 2 mai, il avertit le comte de Vergennes de son arrivée (1); il lui écrivit de nouveau, le 6, de Waterbury. Il ne dissimulait pas l’état précaire de l’armée américaine et mandait que le général Clinton assiégeait Charleston. « On prétend ici, ajoutait-il, et tout le monde en paraît assuré, que quelques forces françaises arrivées dans ce moment seraient en état de porter de grands coups. » Pendant que le marquis voyageait, Washington reçut la lettre du 27 avril et répondit, le 8 mai, de Morristown, à La Fayette que, ne sachant pas son itinéraire à travers l’état de New-
port de Boston le 28 avril, après une traversée de trente-huit jours; mais du 15 mars, jour où VHcrmione quitta le port de La Rochelle, jusqu'au 27 avril, où elle arriva à l’entrée du port de Boston, il s’écoula quarantecinq jours.
(1) Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, t. XII, n°5. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. $51.)