DERNIER DISCOURS DE LA FAYETTE
D’abord, je crois que toutes les opinions sont libres, et, plus on en permet la manifestation, moins elles ont d’inconvénients. Mais il faudrait, avant tout, rendre justice à la portion de la population qui, jusqu’à présent, n'est pour rien dans le droit commun de la législation, à la portion qui souffre; et, lorsque vous aurez pourvu aux intérêts matériels, je crois que la tranquillité sera beaucoup plus assurée que par l’espionnage et surtout par des provocations.
Messieurs, le vrai républicanisme est la souveraineté du peuple; ce sont les droits naturels et imprescriptibles qu’une nation entière n’aurait pas le droit de violer, de même que la souveraineté nationale est supérieure à toutes les combinaisons secondaires du gouvernement, comme elle doit être toujours vivante et ne jamais être reléguée aux archives.
Puis il termina ce remarquable discours en démentant le propos qu’on lui avait attribué, le 9 août 1830: la meilleure république, c’est la nôtre.
Non, Messieurs, il ne convenait pas à un homme, qui s’est déclaré, même à cette époque, disciple de l’école américaine, à l’ami, à l’associé (qu’il me soit permis de parler ainsi) des Washington, des Franklin, des Jefferson, de dire que la combinaison que nous faisions, qu’alors nous avons cru être dans l’intérêt et dans le vœu de la nation, fût la meilleure des républiques.
La Fayette était alors conquis à cette idée républicaine, qu’à deux reprises, en 1792 et en 1830, il avait repoussée. Les républicains allaient désormais l’avoir pour chef. Il était trop tard. Le discours du 3 janvier 1834 devait être le testament politique du héros des deux mondes. En effet, La Fayette ne reparut qu’une fois à la tribune, le 26 janvier, pour appuyer des pétitions relatives aux réfugiés polonais. La veille, une interruption avait créé un incident entre le député de l’Eure Dulong et le général Bugeaud; malgré les efforts des témoins, l’affaire
5io
ne put s’arranger. Un duel au pistolet eut lieu le 29 janvier, et Dulong, frappé par une balle au dessus du sourcil gauche, succomba, le lendemain, à sa blessure. Georges La Fa3'ette avait été un des témoins de Dulong; le père et le fils éprouvèrent un chagrin d’autant plus vif qu’ils savaient quels liens intimes attachaient le défunt à leur ami Dupont de l’Eure. La Fayette, qui était allé voir le blessé, écrivit, le 30 janvier, à Dupont de l’Eure pour le consoler. Désigné par le sort pour faire partie de la délégation de la Chambre qui devait assister aux obsèques, il remplit à la fois son devoir de député et sa tâche d’ami. Le samedi ior février 1834, il suivit à pied le convoi de son malheureux collègue, de la rue de Castiglione, où demeurait Dulong, au cimetière du Père-Lachaise. Cette longue course le fatigua; il dut s’arrêter un temps assez long pour écouter les discours officiels. Il se refroidit et, ressentant un malaise, il rentra chez lui. Il lui fallut s’aliter; son médecin Guersent et son chirurgien Jules Cloquet lui prodiguèrent leurs soins; ses enfants vinrent s'installer à son chevet, et son amie la princesse Belgiojoso le visitait souvent. La robuste constitution de La Fayette sembla d’abord avoir raison du mal. Luimême ne doutait pas de sa guérison, et, le 14 avril 1834, il écrivait à Fenimore Cooper :
Vous avez peut-être su qu’après avoir assisté au convoi solennel de mon collègue et ami M. Dulong, victime d’un duel politique, et reçu, dans cette douloureuse circonstance, beaucoup de témoignages d’affection populaire, je suis depuis plus de deux mois obligé de garder la chambre et le lit, et ne puis espérer ma guérison avant deux ou trois semaines, quoique je ne doute pas d’obtenir mon parfait rétablissement.
En effet, La Fayette conservait toutes ses facultés; il