FUNÉRAILLES DE LA FAYETTE
programme officiel ; quinze Polonais, conduits par le général Dwernicky, portèrent le cercueil, de la chambre mortuaire au catafalque (i). Des corps de troupe précédaient le char funèbre ; les cordons du poêle étaient tenus par les députés Jacques Laffitte, Eusèbe Salverte et Odilon Barrot, pour la Chambre; par Eugène Laffitte, pour la garde nationale ; par le général Fabvier, pour l’armée; par M. Baston, pour les Etats-Unis; par le général Ostrowski, pour la Pologne, et par un électeur de l’arrondissement de Meaux (2). La famille, les membres des deux Chambres, les grands officiers civils et militaires suivaient, encadrés par des troupes de ligne. Le maréchal Lobau conduisait trois mille gardes nationaux, en uniforme et sans fusil. Un seul incident se produisit, place Vendôme, où une centaine de jeunes gens, groupés derrière l’un d’eux portant un drapeau, voulurent rompre le cortège, mais furent repoussés. Partout la foule regardait silencieusement passer ce grand mort. Chateaubriand était parmi les curieux et il nous a transmis ses impressions :
J’étais dans la foule, à l’entrée de la rue Grange-Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila : au haut de la montée du boulevard, le corbillard s’arrêta; je le vis, tout doré d’un rayon fugitif de soleil, briller au-dessus des casques et des armes : puis l’ombre revint et il disparut (3).
Le convoi arriva au cimetière de Picpus. Les seuls membres de la famille y pénétrèrent. La Fayette avait voulu reposer dans ce petit cimetière, où on avait enseveli une partie des victimes de la Révolution et où sa femme l’attendait depuis vingt-sept ans. On couvrit sa
(1) Cf. le National du 2; mai 1874.
(2) Cf. le National des 23 et 24 mai 1834, et Jules Cloquet, p. 30;.
(3) Cf. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, t. XI, p. 371.
tombe de terre qu’il avait rapportée d’Amérique. A trois heures et demie la cérémonie était terminée et le gouvernement pouvait se féliciter d’avoir enterré son plus dangereux adversaire, sans émeute, ni manifestation hostile.
Ainsi disparut un des personnages les plus considérables de son temps. Le peuple le pleura (1), mais ne prit pas part à ses funérailles. Le déploiement des troupes et le souvenir de la sanglante répression de l’année précédente avaient retenu la population ouvrière des faubourgs. Armand Carrel traduisit le sentiment populaire en écrivant dans le National du 23 mai 1834 :
Pour approcher du cercueil de La Fayette, il eût fallu livrer une bataille rangée ; on ne l’a pas tentée, et certes l’ombre de La Fayette s’en fût indignée. L’ami véritable du peuple de Paris en était séparé par les baïonnettes et les sabres du soi-disant ordre public (2).
(1) On lit dans le National du 21 mai 1854 : « Nos bureaux sont à chaque instant visités par des citoyens appartenant à toutes les conditions, et qui viennent moins se confirmer dans la fatale nouvelle, que nous conjurer de leur donner une dernière espérance. »
(2) On lit à ce sujet dans les Mémoires de Barère, publiés par Hippolyte Carnot et David d'Angers, t. IV, p. 272 : « La mort de La Fayette fut l’occasion d’une parade militaire et non d’un convoi. Il y avait un mort, mais pas de funérailles; les fonctionnaires publics de l’époque s’affligèrent par ordre, et le pouvoir conduisit le deuil. La Fayette était là, mais comme dans les cachots d’Olmiitz! L’armée française le gardait emprisonné dans une bière comme l’armée autrichienne l’avait tenu enfermé dans une prison d’Etat. La Fayette était là sans vie, mais non sans gloire! Le char funèbre marchait inaperçu au milieu d’un bataillon carré, dont les baïonnettes, encore souillées de sang français, empêchaient le peuple de rendre hommage à son libérateur. Le convoi de l'auteur de la Déclaration des droits fut l’objet des plus sévères dispositions militaires, et de cette stratégie funèbre, inventée par les officiers généraux de l’époque. Ces précautions menaçantes et cet insultant déploiement de forces transformèrent la capitale en une ville de guerre, au milieu d’une calamité publique. Le cimetière, qui attendait les dépouilles de l’illustre défenseur de la liberté, fut mis en état de siège. Nul, si ce n’est le mort et sa famille, ne put approcher du champ du repos. La reconnaissance publique voyait braquée contre ses démonstrations naturelles une artillerie plus nombreuse que celle qui serait déployée contre les invasions étrangères. L’on eût dit que le gouvernement regardait les restes mortels de l’ancien ami de la liberté comme une