SIÈGE DE YORK-TOWN
demain un dîner réunit les généraux et les principaux officiers américains et français (1).
La concentration des armées américaine et française allait permettre d’agir contre lord Cornwallis, désormais bloqué dans York. Le comte de Grasse pressait les opérations ; il avait hâte de retourner aux Antilles, menacées par l’ennemi, et il faisait mine de partir. Sa présence était trop nécessaire au succès final pour que les généraux n’intervinssent pas. Rochambeau dépêcha à l’amiral, le 25 septembre, La Fayette pour lui exposer la situation et s’entendre avec lui (2). Le marquis remplit sa mission avec son bonheur habituel et le comte resta dans la baie.
Le 28 septembre 1781, les deux armées américaine et française quittèrent Wiliiamsburg pour investir York. La Fayette formait la colonne droite avec les Américains. Le 30, l’ennemi évacua deux redoutes, qui furent aussitôt occupées par les Français. Dans la nuit du icr octobre, on commença les travaux. Le 6, on ouvrit la tranchée sous la protection des régiments de Bourbonnais et de Soissonnais, commandés par le baron de Vioménil, et de quinze cents Américains conduits par La Fayette. Le 9 et le 10 octobre, les batteries américaines et françaises bombardèrent la place, et, dans la nuit du 11, on ouvrit une seconde parallèle (3). Enfin, le 14 octobre, Washington et Rochambeau donnèrent l’ordre d’attaquer les deux redoutes détachées de la gauche de l’ennemi. La Fayette
(1) Cf. Tower, II, 445.
(2) Cf. Arch. hist. de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau, t. Il, p. 106, la lettre de Rochambeau au comte de Grasse, en date de Wiliiamsburg, 25 septembre 1781 : « Le marquis de La Fayette vous porte nos dépêches, mon cher amiral. Il vous expliquera verbalement tout ce qu'il est inutile de vous mettre par écrit. »
(?) Cf. l’abbé Robin, p. 1 18 à 146.
fut chargé de celle de droite et le baron de Vioménil de celle de gauche. Dans la nuit du 14 au 15, les redoutes furent enlevées; Américains et Français avaient rivalisé d’ardeur. Le 15, Rochambeau écrivait au comte de Grasse :
Le plus petit de ces ouvrages a été emporté par les Américains aux ordres de M. le marquis de La Fayette, et c’est la batterie qui était la plus menaçante sur la rivière d’York; l’autre, grande redoute qui était beaucoup moins mûre, l’a été par les Français, et nous y avons perdu soixante hommes tués ou blessés (1).
Le feu des batteries continua le 1 6 et le 1 7 , et Cornwallis envoya, le 17 octobre, à dix heures du matin, un parlementaire pour solliciter une suspension d’armes. Washington refusa. Le général anglais demanda à capituler. Le vicomte de Noailles (2) et le colonel américain Laurens négocièrent avec lui les conditions de la capitulation, qui fut signée le j eudi 1 8 octobre 1 7 8 1 , et en vertu de laquelle Cornwallis et son armée se rendirent prisonniers de guerre. Le 19, les vainqueurs virent défiler les Anglais et les Hessois, drapeaux ployés et tambours battants (3). Le 20, La Fayette écrivit à Maurepas :
(1) Arch. hist. de la guerre, Correspondance du comte de Rochambeau , t. II. — Le 16 octobre 1781, La Fayette écrivait à Washington pour lui signaler la belle conduite des colonels Gimat, Hamilton, Laurens et Barber.
(2) Le vicomte de Noailles avait bénéficié dans toute cette campagne de la popularité de La Fayette. L’abbé Robin, dans une lettre du 50 juillet 1781, dit à son sujet (p. j8) : « Le titre de beau-frère du marquis a le plus excité leur curiosité et leur respect; ç’a été pour les jeunes Américaines une distinction flatteuse d'avoir dansé avec lui. »
(j) La campagne de York-Town a été racontée par M. Henry Johnston dans un volume publié à New-York en 1881 et intitulé : The Yorktomn Campaign. — La correspondance entre Washington et Cornwallis et le texte de la capitulation, signée par Cornwallis et Thomas Symonds, d’une part, et Washington, Rochambeau et le comte de Barras, en son nom et en celui du comte de Grasse, d’autre part, se trouvent dans Jared Sparks, t. VIII, P- 550 à 5 j6.
[1781] REDDITION DE LORD CORNWALLIS 8l
La pièce est jouée, Monsieur le comte, et le cinquième acte vient de finir; j’ai été un peu à la gêne pendant les premiers, mon cœur a joui vivement du dernier, et je n’ai pas moins de plaisir à vous féliciter sur l’heureux succès de notre campagne.
C’était, en effet, non seulement la fin de la campagne, mais le triomphe de la cause américaine.
Le même jour le marquis mandait au comte de Vergennes :
Recevez mon compliment, Monsieur le comte, sur la bonne plume que l’on vient enfin de tailler à la politique. M. de Lauzun vous donnera tous les détails. Je suis heureux que notre campagne de Virginie finisse aussi bien, et mon respect pour les talents de lord Cornwallis me rend encore sa prise plus précieuse.
La Fayette rendait justice au général anglais. Il avait, comme Washington et Rochambeau, envoyé un deses aides de camp, le jeune George Washington, complimenter le général Cornwallis, auquel on avait épargné l’humiliation de défiler avec ses troupes. Celui-ci avait retenu auprès de lui l’aide de camp et manifesté le désir de s’entretenir avec le marquis. La Fayette se rendit à cette invitation et écouta avec intérêt la justification que le général anglais lui présenta de sa conduite. « Je connais, lui dit lord Cornwallis, votre humanité envers les prisonniers, je vous recommande ma pauvre armée. » — « Vous savez, milord, répartit son interlocuteur, que les Américains ont toujours été humains envers les armées prisonnières. »
Rochambeau s’empressa de faire connaître à son gouvernement l’heureuse issue de la campagne. Il chargea le duc de Lauzun et le comte Guillaume de Deux-Ponts
de porter à Versailles la capitulation de York-Town (1). Pour plus de sûreté, les deux envoyés partirent, le 22 octobre, sur deux frégates différentes. La Fayette confia au duc de Lauzun une lettre pour sa femme (2). La frégate qui l’emportait fit le trajet en dix-huit jours. Le 22 novembre 1781, le marquis de Ségur, ministre de la guerre, accusa réception à Rochambeau de sa dépêche (3) et, le 26, Louis XVI envoya au général une lettre de félicitations (4). La Fayette ne fut pas oublié : le roi lui fit écrire par le marquis de Ségur, le 5 décembre 1781, que, voulant lui prouver sa satisfaction, il lui assurait le grade de maréchal de camp, pour prendre date du jour de la capitulation de Cornwallis, et qu’il disposait, en conséquence, de son régiment de dragons (5).
De son côté, le comte de Vergennes avait, le i°r décembre, félicité le marquis, auquel il annonçait en même temps la mort du vieux ministre Maurepas. Il lui disait :
M. de Maurepas vivait encore lorsque M. le duc de Lauzun est arrivé. Il a joui un moment de la satisfaction que nous ont causée les événements glorieux qu’il venait nous annoncer. La joie en est bien vive, ici et dans toute la nation, et vous pouvez être assuré que votre nom y est en vénération. On reconnaît avec plaisir que, quoique vous n’ayez pas eu la direction en chef de cette grande opération, votre conduite prudente et vos manoeuvres préliminaires en avaient préparé
(1) Cf. Mémoires de Rochambeau, t. Ier, p. 296.
(2) Cette lettre, où La Fayette exprimait sa joie, est datée du vaisseau la Ville de Paris, dans la baie de Chesapeake, 22 octobre 1781.
(j) Arch. hist. de la guerre, Corr. du comte de Rochambeau, t. II, p. 218.
(4) Arch. hist. de la guerre, Corr. du comte de Rochambeau, t. II, p. 220.
(5) Le même jour, Louis XVI écrivait au bas d’une demande faite pour La Fayette : « Bon pour le grade de maréchal de camp à la fin de la guerre, lorsqu’il rentrera au service de France, en quittant son régiment à présent, et pour lors datant son brevet de la prise d’York. » (Cf. Archives administratives de la guerre.) — La Fayette céda, le 2 février 1782, à son beau-frère le vicomte de Noailles son régiment de dragons pour le prix de soixante mille livres.
DÉPART POUR LA FRANCE
le succès. Je vous ai suivi pas à pas, monsieur le marquis, dans toute votre campagne de Virginie ; j’aurais souvent tremblé pour vous, si je n’avais été rassuré par votre sagesse. Il faut bien de l’habileté pour s’être soutenu, comme vous l’avez fait si longtemps, devant le lord Cornwallis, dont on loue les talents pour la guerre, malgré l’extrême disproportion de vos forces. C’est vous qui l’avez conduit au terme fatal où, au lieu de vous faire prisonnier de guerre, comme il pouvait en avoir le projet, vous l’avez mis dans la nécessité de se rendre lui-même.
Le comte de Vergennes formulait ainsi sur le rôle de La Fayette un jugement que la postérité a ratifié.
La Fayette ne reçut pas les lettres du marquis de Ségur et du comte de Vergennes. Désireux de revoir au plus tôt sa patrie et sa famille, il avait été, le 23 novembre 1781, autorisé à rentrer dans son pays. Le président du Congrès écrivit, le 29, à Louis XVI, pour lui recommander, dans les termes les plus flatteurs, l’heureux vainqueur. Le marquis se rendit à Boston, où on le combla de prévenances.
Le 23 décembre 1781, La Fayette quitta Boston sur la môme frégate V Alliance, qui l’avait une première fois ramené en France, et, avant de lever l’ancre, il écrivit un dernier mot d’adieu à Washington :
Adieu donc, mon cher général; je connais si bien votre cœur que je suis sûr qu’aucune distance ne peut altérer votre attachement pour moi ; avec la même sincérité, je vous assure que ma tendresse, mon respect, ma reconnaissance pour vous sont au-dessus de l’expression ; qu’au moment de vous quitter, je sens plus que jamais la force de ces liens d’amitié qui, pour toujours, me lient à vous, et que je songe d’avance au bonheur le plus souhaité, celui de me retrouver avec vous, et, par mon zèle et mes services, de satisfaire les sentiments de respect et d’affection de mon cœur.
La Fayette débarque à Lorient le 18 janvier 1782. — Il arrive à Paris et reçoit un accueil enthousiaste. — La reine prête un de ses carrosses à madame de La Fayette pour rejoindre son mari à l'hôtel de Noaiiles. — Scène touchante entre les deux époux. — Il est reçu avec faveur par Louis XVI.
— Dîner chez le maréchal de Richelieu et toast à Washington. — Il est acclamé à l’Opéra. — Il conquiert le cœur de la comtesse de Simiane.
— Il se fait peindre avec sa famille, sur le désir de Washington. — Il emploie toute son influence à obtenir de nouveaux subsides pour les États-Unis. — Correspondance avec Washington. — F.ntrevue avec Franklin. — La reine danse un quadrille avec La Fayette. — Il est reçu dans une loge écossaise. — Naissance de sa fille Virginie (17 septembre 1782). — 11 accepte les fonctions de maréchal général des logis dans une armée commandée par l’amiral d'Estaing et destinée à opérer contre les Anglais. — 11 obtient six millions de livres pour les Américains.
— Il part pour Brest le 25 novembre 1782 et y arrive le 3 décembre. — Il conserve son uniforme américain. — Il rejoint l'amiral d’Estaing à Cadix à la lin de décembre. — Préliminaires de paix signés le 20 janvier 1783 entre la France et l’Angleterre. — Lettres de La Fayette au Congrès et à Washington. — 11 rêve d'affranchir les nègres. — Il part pour Madrid et est reçu par le roi Charles 111 le 17 février. — Il revient à Paris par Bordeaux et reçoit, le 12 mars, le brevet de maréchal de camp. — Voyage à Chavaniac et réception enthousiaste à Riom (avril 178;). - — Il est nommé chevalier de Saint-Louis, le 5 mai 1783. — 11 quitte l’hôtel de Noaiiles et s’installe rue de Bourbon. — Négociations pour le commerce américain. — Second voyage à Chavaniac (juillet 1783). — L’ordre de Cincinnatus. — La Fayette procède à la réception des officiers américains et français dans cet ordre le 19 janvier 1784. — Il obtient quatre ports francs en France pour les Américains. — Il adhère à la doctrine de Mesmer. — Washington lui annonce sa retraite de la vie publique. — On donne son nom à un comté de Pensylvanie. — La Fayette s’embarque sur le paquebot le Courrier de New-York le i01' juillet 1784 et arrive à New- York le 4 août.
L’ Alliance, sur laquelle La Fayette ramenait avec lui plusieurs de ses compagnons d’armes, le vicomte de Noaiiles, le général Duportail, le colonel Gouvion, entra dans le port de Lorient, dans la nuit du 17 au 18 janvier 1782, après vingt-cinq jours de traversée. A peine débarqué, le marquis informa Washington de son heureux retour et l’assura que la chute de lord Cornwallis avait
Si'