LA FAYETTE A L’OPERA
d’ Iphigénie en Aulide , le public saisit le moment où le chœur chantait : Achille est couronné des mains de la victoire , pour l’applaudir, et l’actrice, mademoiselle Dorlay, s’avança près de sa loge et lui tendit la couronne de laurier qu’elle portait à la main (1). Enfin l’amour ne lui fut pas moins propice, car La Fayette conquit la belle comtesse de Simiane, une des reines de la Cour par la grâce, par l’esprit et par le cœur (2).
La Fayette avait une importante mission à remplir ; il fallait obtenir du gouvernement français de nouveaux
(1) On lit à ce sujet dans les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 11 février 1782 : « Hier, on jouait à l'Opéra Iphigénie en Aulide. M. le marquis y était en loge. Le public l’a découvert dans le fond, où sa modestie l'obligeait de se tapir, et a saisi le moment où le chœur chante : Achille est couronné des mains de la victoire , pour l’applaudir. Ce signal a encouragé l’actrice, qui, de son propre mouvement, a dirigé vers lui une couronne de laurier qu’elle tenait en main. Elle n’a pu en faire davantage, n’y étant point autorisée par ses supérieurs. Le parterre a admiré la présence d’esprit de Mademoiselle Torlay, qui avait si bien saisi son vœu, et a redoublé de battements de mains. Tous les talons rouges, présents au triomphe du jeune héros, n’ont pas approuvé l’action de Mademoiselle Torlay; ils sont furieux que M. de La Fayette, à 24 ans, soit désigné maréchal de camp, sans avoir passé par le grade de brigadier; ils disent qu’il n’a rien fait d’extraordinaire et qu'ils en auraient bien fait autant, s’ils avaient eu les mêmes occasions. » (Cf. aussi la Correspondance secrète de Métra, à la date du 15 février 1782, t. XII, p. J07.) — Le même nouvelliste cite, à la date du 27 juin 178?, ces vers d’un vaudeville historique de circonstance, relatifs au voyage de La Fayette en Amérique :
Dans les champs de l’Amérique Qu’un guerrier vole aux combats,
Qu’il se mêle des débats De l’empire britannique;
Eh! qu’est qu’ça m’fait à moi?
J’ai l’humeur très pacifique.
Eh! qu'est qu’ça m'fait à moi,
Quand je chante et quand je bois.’
(2) Cf. A. Bardoux, La Jeunesse de La Fayette , p. 147 : « Etre aimé de Madame de Simiane, dit-il, passait aux yeux du vieux duc de Laval pour une conquête aussi difficile que celle des principes de 1780. » La comtesse, qui était une Damas, resta la fidèle amie de La Fayette. Madame Vigée Le Brun fit son portrait, et elle reçut à cette occasion la visite du marquis.
« Sa figure, dit-elle, me parut agréable; son ton, ses manières, avaient beaucoup de noblesse, et n’annonçaient pas le moins du monde des goûtsrévolutionnaires. » ( Mémoires , t. 1er, p. 254.)
subsides. C’était là chose difficile; Franklin disait qu’il n’y avait rien à espérer (1), mais il fut si bien réconforté par le marquis qu’il écrivait, le 4 mars 1782, à Robert Livingston :
A son retour en France, le marquis de La Fayette a été reçu par tout le monde avec toute la distinction possible. Il gagne journellement dans l’estime et l’affection générale et promet d’être un grand homme en son pays. Il est chaudement attaché à notre cause; nous sommes sur le pied le plus amical et le plus confidentiel, et il m’est vraiment utile dans mes demandes pour obtenir un surcroît d’assistance (2).
Ces graves préoccupations n’empêchèrent pas La Fayette de satisfaire le désir que lui avait manifesté Washington d’avoir les portraits de toute sa famille, et il se fit peindre avec sa femme et ses deux enfants (3). Puis, le 20 mars 1782, il signala au comte
(1) Dans sa lettre du ;o janvier 1782, La Fayette écrivait à Washington qu'il trouvait très difficile, presque impossible, d’avoir de l’argent. « A mon arrivée, M. Franklin me dit qu’il n’y avait rien à espérer. Cependant, j’ai eu quelques conversations sur cet objet. J’espère, entre nous, que quelque chose pourra être obtenu; je ne voudrais pas cependant que M. Morris y comptât beaucoup. »
(2) Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, t. II, p. 154.
(?) Le continuateur de Bachaumont publie l’information suivante, à la date du 16 mars 1782 : « Le général Washington a prié M. de La Fayette, partant pour la France, de lui rapporter les portraits de toute sa famille. Ce seigneur a, en effet, fait composer un tableau historique qui remplit parfaitement cet objet. M“c de La Fayette y est représentée dans son appartement, entourée de ses trois enfants; elle tient à sa main un uniforme américain. Le garçon, bouillant de marcher sur les traces de son illustre père, est représenté déjà un bras passé dans une manche, et s'efforçant de mettre l’autre, ce qui jette du mouvement dans la scène. Le marquis de La Fayette est présent, et l’on voit à son étonnement succéder la joie qui brille dans ses yeux. Cette composition, sage, ingénieuse et très convenable aux circonstances, fait beaucoup d’honneur au jeune artiste qui en est l'auteur, et dont c’est, en quelque sorte, le coup d’essai. » — La Fayette annonça à Washington, par une lettre du 14 mai 1784, que ce tableau lui serait porté et remis par John Jay, qui retournait en Amérique; toutefois, ledit tableau n’arriva à destination qu’en avril 1785. En effet, Washington écrivit à La Fayette le 25 juillet 1785 : « J’ai eu, à la fin d’avril, le plaisir de recevoir en bon état, par un bâtiment venant de Londres,