ADIEUX DE WASHINGTON
HJ
temps ensemble, respectés et aimés, et transmettre à une nombreuse postérité les vertus que vous possédez tous deux (1).
Washington quitta Annapolis le 30 novembre 1784, pour rentrer à Mount Yernon. Il a dépeint lui-même à son ami, dans des termes admirables, les impressions de son cœur :
Au moment de notre séparation, sur la route, pendant le voyage, et depuis lors, à toute heure, j’ai ressenti profondément tout ce que le cours des ans, une étroite union et votre mérite m’ont inspiré d’affection, de respect, d’attachement pour vous. Pendant que nos voitures s’éloignaient l’une de l’autre, je me demandais souvent si c’était pour la dernière fois que je vous avais vu? Et malgré mon désir de dire non, mes craintes répondaient oui. Je rappelais dans mon espritles jours de ma jeunesse, je trouvais qu’il y avait bien longtemps qu’ils avaient fui pour ne plus revenir, que je descendais à présent la colline que j’ai vue cinquante-deux ans diminuer devant moi; car je sais qu’on vit peu de temps dans ma famille, et, quoique doué d’une constitution forte, je dois m’attendre à reposer bientôt dans la funèbre demeure de mes pères. Ces pensées obscurcissaient pour moi l’horizon, répandaient un nuage sur l’avenir, par conséquent sur l’espérance de vous revoir. Mais je ne veux pas me plaindre, j’ai eu mon jour (2).
(1) Cette lettre est datée du 25 novembre 1784. (Cf. Jared Sparks, t. IX, P- 7 ?•)
(2) Voici le texte de cette lettre de Washington à La Fayette, datée de Mount Vernon, le 8 décembre 1784 :
« In the moment of our séparation, upon the road as I travelled, and every hour since, I hâve felt ali that love, respect and attachment for you, with which length of years, close connexion, and your nierits hâve inspired me. 1 often asked rnyself, as our carriages separated, whether that was the last sight I ever should hâve of you? And though 1 wished to say No, rny l'ears answered Yes. I called to mind the days of my youth, and found they had long since fled to return no more; that I was now descending the hill I had been fifty-two years climbing, and that, though I was blest with a good constitution, I was of a short-lived family, and might soon expect to be entombed in the mansion of my fathers. These thoughts darkened the
Si La Fayette, par l’effet de son âge et de sa nature, n'avait pas de si graves pensées, son cœur n’était pas moins triste en s’éloignant, sur la route de Baltimore, de celui qu'il chérissait comme un père. Il ne fit que traverser cette dernière ville et Philadelphie et il arriva à Trenton, dans le New-Jersey, le 8 décembre 1784. Le Congrès y tenait séance et il résolut de faire en l’honneur du général une imposante manifestation : un Comité, composé d’un membre de chacun des treize États, porta à La Fayette, le 1 1 décembre, les félicitations du Congrès tout entier. Le héros de cette fête répondit avec émotion :
J’embrasse avec joie cette occasion favorable de remercier le Congrès de la confiance dont il m’a honoré pendant tout le cours de la révolution. Elle commença lorsque, jeune encore et sans expérience, je ne pouvais réclamer que l’adoption paternelle dont mon illustre et respectable ami m’avait cru digne ; elle m’a été continuée avec la plus touchante bienveillance dans toutes les circonstances politiques et militaires de la guerre (1).
De plus, le président du Congrès remit à La Fayette une lettre pour le roi Louis XVI, où les louanges du porteur n’étaient pas épargnées. Le marquis revint à New- York, le 1 5 décembre 1784, et il eut le plaisir d’y voir son vieil ami et compagnon d’armes, le général Greene, venu à cet effet de Hartford. Enfin, le 21 décembre, il s’embarqua au port de White-Hall avec le chevalier de Caraman sur le canot de la Nymphe , et fut salué par treize coups de canon . A peine arriva-t-il à bord de la frégate, que le capitaine de Grandchain répondit au salut des habitants
shades, and gave a gloom to the picture, and consequently to my prospect of seeing you again. But I will not repine; I hâve had my day. » (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. 77.)
(1) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. 575 à 375, et le Courrier de l’Europe , n» du 22 février 1785, p. 118.
DÉPART POUR LA FRANCE
de New-York (1). Au moment de quitter l’Amérique, La Fayette remercia Washington de sa lettre du 8 décembre (2) et lui adressa un dernier et tendre adieu :
Non, mon cher général, notre récente séparation ne sera pas un dernier adieu. Mon âme se révolte à cette idée, et, si je pouvais un instant accueillir une telle pensée, en vérité, elle me rendrait malheureux. Je vois bien que vous ne viendrez jamais en France; je ne puis espérer l’inexprimable plaisir de vous embrasser dans ma maison, de vous recevoir dans une famille où votre nom est adoré...
Adieu, adieu, mon cher général, c’est avec une peine inexprimable que je sens que je vais être séparé de vous par l’Atlantique. Tout ce que l’admiration, le respect, la gratitude, l’amitié et l’amour filial peuvent inspirer, se réunit dans mon cœur pour le dévouer bien tendrement à vous. Je trouve dans votre amitié une félicité que des paroles ne peuvent pas rendre. Adieu, mon cher général; ce n’est pas sans émotion que j’écris ce mot, quoique je sache que je reviendrai bientôt. Veillez sur votre santé. Donnez-moi de vos nouvelles tous les mois. Adieu, adieu (3).
Les pressentiments de Washington ne le trompaient pas; quoiqu’il dût vivre encore quatorze années, la séparation était définitive et les deux, amis ne se revirent jamais.
Ci) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. I II, p. 377. — La date du 25 décembre 1784, donnée par lui, est erronée. Celle des Mémoires de La Fayette, 23 janvier 1785, l’est encore davantage.
(2) C’est la lettre de Washington, dont un passage a été cité plus haut.
(3) Cette lettre fut écrite à bord de la Nymphe, le 21 décembre 1784. Washington adressa à La Fayette, d’Annapolis, le 23 décembre, une lettre où il lui souhaitait bon voyage et lui disait : « Vous et vos héritiers mâles, vous avez été faits citoyens de cet État [de Virginie] par un acte de l’Assemblée. Vous en recevrez l’avis officiel. Cela est à propos (This is by the by). » (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. 82.)
La Fayette débarque à Brest le 20 janvier 1785. — Il s’arrête à Rennes et est reçu par les États de Bretagne. — 11 rentre à Paris et se proposede faire réformer l'état civil des Protestants. — 11 visite, à cet effet, Nîmes et les Cévennes, et revient par Lyon, où il est reçu par une loge maçonnique. — 11 part pour la Prusse et écrit de Sarreguemines, le 14 juillet 1785, à Washington. — 11 visite Cassel et Brunswick, et arrive à Berlin. — 11 est reçu à Potsdam par Frédéric II. — Portrait de ce prince. — Séjour à Rheinsberg, chez le prince Henri de Prusse. — Il va à Breslau et assiste aux grandes manœuvres de Silésie et à la revue de l'armée prussienne (août 1785). — 11 est admis à la table de Frédéric II et a pour voisins le duc d’York et lord Cornwallis. — Conversations sur l’Amérique et sur Washington. — Curieuse réflexion du roi. — Il va à Vienne et a une conférence avec l’empereur Joseph II. — Il revient à Potsdam, en passant par Prague et Dresde. — 11 assiste aux grandes manœuvres. — Jugement sur le prince héréditaire de Prusse. — Il va à Magdebourg et revient à Paris, par la Hollande, en octobre 1785. — Jugement sur les armées prussienne et autrichienne. — Remarquable lettre de Washington. — Achat d'une plantation à Cayenne, pour y faire l'essai de l’affranchissement des nègres. — 11 renonce à la pension à lui accordée par le roi en 1759. — Il obtient la création d’un comité de commerce chargé d’examiner les rapports mercantiles entre la France et les États-Unis. — Il réclame l’abolition du monopole du tabac. — Faveurs particulières accordées aux Américains. — Touchante marque de gratitude donnée à La Fayette par les habitants de l’île de Nantuket.
Après trente jours de traversée, La Fayette débarqua à Brest le 20 janvier 1785. Il se dirigea sur Paris, mais fit une halte à Rennes, où les États de Bretagne étaient réunis. Le général était d’origine bretonne par sa mère et il avait des propriétés dans cette province ( 1 ). Il fut reçu
(1) Les terres que La Fayette possédait en Bretagne lui rapportaient, en 1777, 60,000 livres. Pour subvenir aux dépenses de ses voyages en Amérique, il vendit successivement les terres de La Touche, près Malestroit (72,000 livres); de Ploeuc, près de Quinlin (150,000 livres); du Pelinet, près de Guingamp (120,000 livres) ; de Lisle-Aval de Vaucouronné (9,000 1.) ; et de la ville Dorée Beaumanoir, près de Saint- Brieuc (121,000 livres). En 1787, il lui restait encore en Bretagne les terres de Ker-Martin, de Ker- Garric et du Pont-Blanc, près de Tréguier, évaluées 176,000 livres, et celles de Keraufrait, Saint-Michel et La Rivière, rapportant 24,000 livres. (Cf. le compte dressé, en 1792, par l’avocat Morizot, et publié par M. Henry Mosnier, p. 54 à 59.)
RETOUR A PARIS
avec distincLion par l’assemblée, le 24 janvier, et l’abbé de Boisbilly interrompit le discours qu’il faisait sur l’utilité des canaux pendant la guerre et pendant la paix, pour complimenter le jeune héros. La Fayette remercia les États de cet accueil flatteur et déclara qu’il espérait appartenir bientôt à cette auguste assemblée (1). Il repartit pour la capitale, où il trouva sa femme, ses enfants et toute sa famille en parfaite santé. Il remit à Franklin une lettre de Washington (2) et se rendit ensuite à Versailles, d’où il écrivit, le 9 février, à son illustre ami pour lui annoncer son retour. Il continua à s’occuper des intérêts américains, comme en témoigne une lettre adressée à John Jay, le 19 mars 1785, mais une pensée généreuse donna un nouvel élément à son activité.
Depuis la révocation de l’édit de Nantes, la situation des protestants était déplorable. La Fiiyette l’explique •en ces termes à Washington, le 1 1 mai 1785 :
Les protestants en France sont soumis à un intolérable despotisme. Quoiqu’il n’y ait pas à présent de persécution
(1) Ces renseignements sont fournis par les Mémoires secrets, t. XXVI II, •à la date du 24 février, d’après une lettre de Rennes du 15 de ce mois. v L’introduciion du marquis de La Fayette dans l’Assemblée des États à la séance du lundi 24 janvier n’est pas moins remarquable. La commission pour l’examen des opérations concernant les canaux commençait son rapport lorsqu'il parut à son retour d’Amérique. Il fut reçu avec acclamation, et on le fit placer sur le banc des barons, auprès de M. le président de la Noblesse. M. l’abbé de Boisbilly, qui parlait en ce moment, reprit son discours, qui roulait sur l’utilité dont les canaux seraient pendant la guerre et sur le fruit qu’on en retirerait en temps de paix. Il prit occasion de ce mot pour complimenter le jeune héros. Il ajouta : « Combienjjn’est-il pas flatteur d’avoir sous les yeux un de ceux qui ont contribué à nous procurer cette paix désirable. » Le marquis de La Fayette, en se retirant, avec sa modestie ordinaire, témoigna aux États sa sensibilité sur la distinction glorieuse dont ils venaient de Thonorer, et dit qu’il espérait bientôt devenir un des membres de cette auguste assemblée. »
(2) Benjamin Franklin écrivit à Washington, le 8 février 1785 : « J’ai reçu, par le marquis de La Fayette, votre bonne lettre du IJ décembre. >> v(Cf. Correspondance, t. II, p. 502.)
ouverte, ils dépendent du caprice du roi, de la reine, du parlement ou d’un ministre. Leurs mariages ne sont pas légaux; leurs testaments n’ont aucune force devant la loi ; leurs enfants sont considérés comme bâtards, leurs personnes comme pendables. Je voudrais amener un changement dans leur situation. Pour cet objet, je vais, sous quelque prétexte, avec le consentement de M. de Castries et d’un autre, visiter leurs principales résidences. Je tâcherai ensuite d’obtenir l’appui de M. de Vergennes et du parlement avec celui du garde des sceaux, qui fait les fonctions de chancelier. C’est une œuvre qui demande du temps, et qui n’est pas sans quelque inconvénient pour moi, parce que personne ne voudrait me donner un mot écrit, ni soutenir quoi que ce soit. Je cours ma chance.
C’était en effet de l’audace que de se consacrer à une telle œuvre et il fallait le tempérament de La Fayette pour se lancer dans cette aventure. Le marquis ne recula pas; il alla à Nîmes et dans les Cévennes faire une enquête sur les vexations dont souffraient les protestants; il s’entretint avec les pasteurs du désert, et surtout avec le plus éminent d’entre eux, Paul Rabaut ; il écouta leurs justes doléances et épousa leur cause avec ardeur. Il préludait ainsi au combat qu’il devait livrer et gagner, deux ans plus tard, à l’assemblée des Notables. En revenant de Nîmes, il s’arrêta à Lyon, où la loge maçonnique le Patriotisme lui fit une réception solennelle (1).
A peine de retour à Paris, La Fayette se prépara à de nouveaux voyages. Désireux d’améliorer son éducation militaire, il obtint du gouvernement la permission d’aller assister aux grandes manœuvres de l’armée prussienne en Silésie. Le roi Frédéric II était, à bon droit, considéré
(1) La Fayette rappela ce fait dans un discours prononcé à Lyon, en 1829, dans une réception maçonnique. (Cf. bibliothèque du Grand-Orient de France.)