‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 46 sur 284 · I 5 ] DÉPART POUR LA PRUSSL I · texte numérisé non relu

I 5 ] DÉPART POUR LA PRUSSL I

comme le maître de tous en l’art de la guerre, et les officiers étrangers se pressaient aux leçons que le vieux monarque donnait à ses contemporains en faisant manœuvrer dans les plaines de la Silésie ses grenadiers, la terreur et l'admiration de l’Europe. La Fayette quitta Paris au mois de juillet 1785, non sans avoir fait ses adieux à Benjamin Franklin, qui, vieilli et malade, retournait dans sa patrie passer les derniers jours d’une vie consacrée à l’affranchissement de l’Amérique, à la science et à l’humanité (1). Il eut soin aussi de remettre une lettre pour Washington au sculpteur Houdon, qui accompagnait Franklin et se rendait en Amérique pour faire, d’après nature, le buste de l’illustre général (2) .

Le 14 juillet, La Fayette était à Sarreguemines, prêt à franchir la frontière et en route pour Berlin. Le même jour, il écrivait à Washington :

Je suis à présent sur la route des Deux-Ponts, résidence de notre ami le futur électeur de Bavière; de Cassel, où je reverrai des régiments hessois; de Berlin, où l’on m’a dit que lord Cornwallis se rendait aussi. De là j’irai rejoindre le roi de Prusse à ses grandes manœuvres en Silésie, je visiterai la Saxe, verrai le camp autrichien en Bohême, présenterai à Vienne mes respects à l’empereur et retournerai à Berlin, où de grandes manœuvres doivent avoir lieu à la fin de sep-

(1) Benjamin Franklin quitta Passy, avec ses deux petits-fils, le 12 juillet 1785, à quatre heures de l’après-midi, et il alla coucher à Saint-Germain. De là, il gagna le Havre, où il arriva, le 18, à cinq heures du soir. Le 20, il fut rejoint par le sculpteur Houdon. Tous deux quittèrent le Havre, le 22, pour Southampton, où ils parvinrent le 24. Puis, le 28 juillet, ils s'embarquèrent et arrivèrent le 14 septembre à Philadelphie, où Franklin fut accueilli avec enthousiasme. (Cf. le journal de voyage de Franklin, dans le t. Il de la Correspondance, p. 391 .)

(2) Le 8 novembre 1785, Washington écrivit à La Fayette qu’il avait reçu ses lettres des 9 et 14 juillet, la première par le sculpteur Houdon, et il l’informait que Franklin avait eu, en Pensylvanie, une magnifique réception. (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. 144.)

tembre. Puis, après avoir examiné tous les champs de bataille qui seront sur mon chemin, je reviendrai par la Hollande et je serai à Paris au milieu d’octobre.

La Fayette accomplit son programme. A Cassel il complimenta les soldats hessois sur leur belle prestance, a D’anciens ennemis, écrivait-il, se rencontrent avec un plaisir, qui cependant est, je crois, plus grand du côté de celui qui a soutenu la cause triomphante. » A Brunswick, il fit connaissance du duc, si fameux depuis par son manifeste de 1792 contre la France, et qui passait pour « réunir au plus haut degré la science militaire et la confiance de l’armée prussienne. » A Berlin, où il arriva dans les derniers jours de juillet 1785, il vit un certain nombre de généraux, parmi lesquels il remarqua surtout le comte de Moellendorf, un des futurs vaincus d’Iéna. Il alla faire sa cour au roi de Prusse, à Potsdam, et à la reine, à Schônhausen (1). Le grand Frédéric produisit sur lui une impression qu’il a résumée dans les lignes suivantes :

Malgré tout ce que j’avais entendu dire de lui, je n’ai pu m’empêcher d’être frappé du costume et de la figure d’un vieux, décrépit et sale caporal, tout couvert de tabac d’Espagne, la tête presque couchée sur une épaule, et les doigts presque disloqués par la goutte. Mais ce qui m’a surpris beaucoup plus, c’est le feu et quelquefois la douceur des plus beaux yeux que j’aie jamais vus, qui donne à sa physionomie

(1) Le ministre plénipotentiaire du roi de France à Berlin, le comte d’Esterno, renseignait le comte de Vergennes sur les faits et gestes de La Fayette. Le 2 août 1785, il écrivit au ministre : « M. le marquis de La Fayette a été accueilli avec distinction par le roi de Prusse, ainsi que par Monseigneur le Prince et Madame la Princesse de Prusse. 11 se propose d’aller demain à Schônhausen, chez la reine, et à la fin de la semaine à Rheinsberg, chez Monseigneur le Prince Henri. » (Archives du ministère des affaires étrangères, Prusse, t. 204, fol. jn v0).

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