SÉJOUR CHEZ LE PRINCE HENRI DE PRUSSE
une aussi charmante expression qu’il en peut prendre une rude et menaçante à la tête de son armée (1).
Le 4 août, La Fayette se rendit à Rheinsberg, chez le prince Henri, frère du roi, aussi lettré que guerrier. Il y séjourna cinq jours et fut séduit par la bonne grâce et l’esprit de son hôte. «Il aime notre nation avec une préférence vraiment touchante (2); je conviens toujours de ce qu’il dit à notre gloire, parce que, si je sais défendre un peu ma personne des compliments, je n’ai jamais eu la force de refuser un éloge qu’on donne à mon pays. » La Fayette se promenait avec le prince du déjeuner au dîner, était auprès de lui à table et faisait le soir sa partie de loto. Au spectacle, il entendit le Huron, qui l’intéressait, clisait-il, comme Français et comme sauvage (3). Il repartit le 8 août, enchanté de son séjour à Rheinsberg, passa quatre jours à Berlin et quitta cette ville, le 12, avec ses anciens compagnons d’armes le brigadier du Portail et le colonel de Gouvion, pour se rendre en Silésie (4). Il
(1) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786.
(2) Le prince Henri témoignait une grande amitié pour La Fayette, mais il n’en faisait pas de même pour le duc d’York, qui était alors à la Cour de Prusse. Le comte d’Esterno écrivait à Vergennes, le 30 août 1785 : « Nous avons appris de Rheinsberg qu’il y a quelques nuages entre le prince Henri et le roi de Prusse à l'occasion du voyage du duc d’York. Le roi de Prusse voulait que le prince Henri invitât le duc à venir le voir à Rheinsberg et qu’il lui préparât des fêtes. M. le duc d’York est venu précédemment à la Cour de Berlin, n’a marqué aucune espèce d’attention au prince Henri et n’a pas témoigné le désir de le voir. Le prince Henri, qui a de la dignité, doit avoir répondu au roi son frère qu’il recevrait bien M. le duc, si ce premier demandait à le voir, mais qu'il 11e lui ferait aucune avance. » (Archives des affaires étrangères, Prusse, t. CC1V, fol. 343 v°).
(3) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786.
(4) Le comte d’Esterpo écrivit de Berlin, le 16 août 1785, au comte de Vergennes : « Le roi de Prusse est parti cette nuit pour la Silésie. Toutes les troupes de cette province sont rassemblées dans un seul camp, qui doit être de plus de cinquante mille hommes... M. le marquis de La Fayette, MM. du Portail et de Gouvion, officiers français, ont permission d’assister au camp de Silésie et sont partis le 12 pour s’y rendre. » (Archives des affaires étrangères, Prusse, t. CC1V, fol. 320.)
arriva à Breslau, où il rencontra Frédérick, duc d’York, second fils du roi d’Ang'leterre Georges III, et, parmi les officiers étrangers venus pour les manœuvres, son malheureux adversaire, lord Cornwallis (1). Il assista à la grande revue et il vit évoluer, sous les regards du plus grand capitaine de l’époque, trente et un bataillons et soixante-quinze escadrons, formant un total de trente mille hommes. Pendant huit jours, il fut admis à la table de Frédéric II, qui, non sans malice, lui donnait comme voisins le duc d’York et lord Cornwallis. Au cours d’interminables repas de trois heures, le roi interrogeait curieusement La Fayette sur les affaires américaines et sur le général Washington. La Fayette répondait avec son ardeur ordinaire, fier de raconter une campagne où il avait joué un si brillant rôle. Il se laissait aller volontiers à des considérations d’ordre politique, qui n’étaient pas toujours du goût du vieux monarque. Un jour qu’il soutenait avec vivacité que jamais l’Amérique n’aurait ni noblesse, ni royauté, Frédéric II, offusqué d’une théorie si subversive, fixa sur son interlocuteur ses yeux pénétrants et lui dit : « Monsieur, j’ai connu un jeune homme qui, après avoir visité des contrées où régnaient la liberté et l’égalité, se mit en tête d’établir tout cela dans son pays. S avez- vous ce qui lui arriva? — Non, sire, répondit La Fayette. — Monsieur, répartit le roi en souriant, il fut pendu. » Il s’en fallut de peu, sept ans
(1) On lit à ce sujet, dans le Courrier de l'Europe, t. XVII, n° du 6 septembre 1785, p. 154, sous la date de Breslau, 17 août, que beaucoup d’officiers étrangers de distinction étaient arrivés pour la grande revue de l’armée prussienne. « Ceux qui sont au service de France sont MM. le marquis du Portail, brigadier des armées du roi; le marquis de La Fayette, maréchal de camp; le comte de Gaudricourt et le marquis de Jumilhac, capitaines de dragons; M. de Gouvion, lieutenant-colonel; le baron de Fumel, colonel du régiment d’Artois cavalerie; M. de Dumesnil, colonel des hussards, et plusieurs autres officiers subalternes. »