AFFAIRES DE HOLLANDE
Le 4 septembre 1787, La Fayette passa par Saint-Flour. Il y fut reçu solennellement par la loge maçonnique Sully , fondée en 1781 sous le vocable de l'illustre ministre de Henri IV, et qui comprenait un certain nombre de nobles, de magistrats et de chanoines. Le maire de la ville, Spy des Ternes, en était vénérable. Il présida une tenue extraordinaire, au cours de laquelle le marquis fut admis comme membre honoraire de l’atelier. Au banquet qui termina cette fête, on célébra par des couplets « l’illustre La Fayette », qui « par ses nobles exploits dans les deux hémisphères , a su se donner sans choix tous les humains pour frères (1) ».
La Fayette rentra à Paris, où l’appelaient les intérêts de l’Amérique et les affaires de Hollande. Il entretenait des relations avec les patriotes de ce pays, qui luttaient contre les prétentions du stathouder et souhaitaient de le mettre à la tête de leurs troupes. Mais « les intrigues britanniques, la perfidie du cabinet de Berlin et surtout la faiblesse et la mauvaise foi du gouvernement français (2) » firent échouer ces projets (3), et les Prussiens entrèrent, après un léger combat, dans Amsterdam, le 10 octobre. Ne pouvant pas combattre pour la cause
d'après une chronique locale, par M. Aug. Garnier, dans son livre: Notice sur le général baron Délions; Paris, 1863, in-8, p. 236 à 238.
(1) Cf. Archives du Grand-Orient de France, et Jean Delmas, Les loges maçonniques de Saint-Flour au XVIIF siècle', Clermont-Ferrand, 1897, in-8,
(2) Ce sont les termes employés par La Fayette dans ses Mémoires.
(3) La Fayette écrivit, à ce sujet, à Washington, le 9 octobre 1787 : « Pendant ce temps on formait en Hollande un projet bien conforme à mes vœux, et qui a été déjoué par ceux-là mêmes qui devaient le soutenir. Depuis longtemps les Hollandais songeaient à me faire prendre part à leurs affaires, et dernièrement il fut agité parmi eux de me mettre à la tète d'un corps de vingt mille volontaires, s’ils pouvaient les réunir, mesure que l’intérêt de la cause et l'opinion des hommes les plus éclairés parmi eux appuyaient fortement. Si les affaires étaient devenues sérieuses, j’aurais, sans aucun doute, été placé à la tète de toutes les forces militaires des provinces républicaines. »
batave, le marquis consacra son activité aux réformes réclamées par les Français. Le 9 octobre 1787, il fit à Washington ce curieux tableau de la situation de son pays (1) :
Le roi est tout-puissant en France; il a tous les moyens de contraindre, de punir et de corrompre. Les ministres sont portés par inclination et se croient obligés par devoir à conserver le despotisme. La cour est remplie d’essaims de vils et efféminés courtisans; les esprits sont énervés par l’influence des femmes et l’amour du plaisir ; les classes inférieures sont plongées dans l’ignorance. D’un autre côté, le génie français est vif, entreprenant et enclin à mépriser ceux qui gouvernent. Les esprits commencent à s’éclairer par les ouvrages des philosophes et l’exemple d’autres nations. Les Français sont aisément excités par un noble sentiment d’honneur et, s’ils sont esclaves, ils n’aiment pas à en convenir. Les habitants des provinces reculées sont dégoûtés par le despotisme et les dépenses de la cour, de sorte qu’il y a un étrange contraste entre le pouvoir oriental du roi, le soin des ministres pour le conserver intact, les intrigues et la servilité d’une race de courtisans, d’une part, et de l’autre, la liberté générale de penser, de parler, d’écrire, malgré les espions, la Bastille et les règlements sur la librairie. L’esprit d’opposition et de patriotisme, répandu dans la première classe de la nation, y compris les serviteurs personnels du roi, mêlé à la crainte de perdre leurs places et leurs pensions ; l’insolence moqueuse de la populace des villes, toujours prête, il est vrai, à se disperser devant un détachement des gardes, et les mécontentements plus sérieux du peuple des campagnes; tous ces ingrédients mêlés ensemble nous amèneront peu à peu, sans grande convulsion, à une représentation indépendante, et par conséquent à une diminution de l’autorité royale. Mais c’est une affaire de temps, et cela marchera d’autant plus lentement
(1) La correspondance entre les deux amis se poursuivit : Washington écrivit à La Fayette, de Philadelphie, le 15 août et le 18 septembre 1787, et dans la première lettre il le félicitait des travaux de l'assemblée des notables. (Cf. Jared Sparks, t. IV, p. 262 et 265.)