ÉLU DÉPUTÉ DE LA SÉNÉCHAUSSÉE DE RIOM
les instructions et accepter le mandat. « J’ai mieux aimé me sacrifier, écrivait-il, d’autant mieux que tout le monde sachant que le Tiers état m’offrait journellement la députation, je ne puis être soupçonné de complaisance intéressée (1 ). »
Le 25 mars 1789, La Fayette fut élu second député, mais il n’obtint que 198 suffrages sur 393 votants. Cette différence avec la presque unanimité du premier scrutin montre combien le marquis rencontrait d’adversaires au sein même de son ordre.
L’assemblée tint encore six séances, du 26 au 28 mars, et elle nomma trois autres députés, le marquis de I.aqueuille, le marquis de Larouzière et le comte de Mascon, ainsi que cinq suppléants (2). Puis elle se sépara. La Fayette rentra à Chavaniac, « élu, mais peu content »,
(1) Cf. lettre de La Fayette à César de la Tour-Maubourg, en date de Chavaniac, vendredi soir (j avril 1789), dans Mortimer-Ternaux, t. Ier, p. 422. — Le comte Joseph-Thomas-Anne d’Espinchal, membre de l'assemblée et député suppléant de la Noblesse aux Etats généraux, donne le récit suivant de cette séance :
« Lors de la convocation des assemblées de bailliages pour l'élection des députés aux Etats généraux, La Fayette se rendit au bailliage de Riom, où se trouvait réunie presque toute la noblesse d'Auvergne. Il y arriva muni d’un grand nombre de procurations qu'il avait quètées et qu'il distribua à tous ceux qu'il savait lui être favorables. 11 avait tellement peur de ne pas être député, qu’il fit des intrigues pour être élu au bailliage de Saint-FIour, dans la Haute-Auvergne. Il en fit également à Riom, auprès du Tiers état, pour être élu par cet ordre. Cependant, il s’était ménagé tant de partisans parmi les nobles, qu'il ne pouvait manquer la députation. 11 fut élu à une grande majorité. Après son élection, quelques doutes s’étant élevés sur ses principes, d'après quelques avis que l’on reçut de ses manoeuvres avec les démocrates du Dauphiné, La Fayette fit, au milieu de toute la noblesse d'Auvergne, la profession de foi la plus authentique et la plus conforme à ce qu'on avait droit d'attendre de lui. Il demanda hautement, qu’au bout de l’an le député fût tenu de venir rendre compte de sa conduite à ses commettants, offrant, lui, sa tête, s’il manquait à l’engagement qu’il prenait formellement d'être fidèle au cahier qui lui était remis. Cette scène s’est passée au milieu de trois cents gentilshommes qui peuvent l'attester. » (Cf. Paul Cottin, Revue rétrospective , 1894, p. 295.)
(2) Ces cinq suppléants étaient Gaspard-Claude-François de Chabrol, Reynaud de Montlosier, le comte de Canillac, le comte d’Espinchal et le marquis de Saint-Poney. (Cf. A. Brette,/cs Constituants , pp. 47 et 48.)
comme il le mandait, le icr avril 1789, à son ami César de la Tour-Maubourg, en lui donnant des explications sur son attitude électorale.
Nous avons traité fort légèrement le Clergé, mais bien vécu avec le Tiers, sans cependant faire de cahier commun. L’envie de nous rapprocher du sien, déjà imprimé lorsque nous arrivâmes, a gâté le nôtre. C'est un salmigondis de grands principes et de petites minuties, d’idées populaires et d'idées féodales. Nous y disons que la nature a fait les hommes égaux, et nous interdisons le port d'armes aux roturiers; nous voulons taxer l'industrie et nous demandons qu’on abolisse tout droit de fisc qui la gêne; nous faisons des conditions impératives, et nous disons à nos députés d’agir selon leur conscience. Il y a deux cents ans d'un article à l’autre.
Quant à l’opinion par ordre, j’étais presque seul. Il a fallu choisir entre l’ordre de se retirer, de protester ou de demander acte du vœu de la Noblesse. J’ai cru que de trois maux il fallait choisir le moindre... Cependant cet article me paraît dur à digérer, surtout qu’au moment de signer on a fait ajouter le mot de la Noblesse. J’ai eu envie de profiter des offres journalières du Tiers état ; j’ai cédé à votre conseil, à celui de quelques autres amis, de préférer dans tous les cas l’élection de la Noblesse. La persécution infâme qui m’est arrivée de Paris et les cabales dont j’étais environné m’ont fait une espèce de devoir d’en triompher. D’ailleurs, le peuple aura assez d’amis dans sa propre Chambre (1).
La Fayette portait le plus vif intérêt à la candidature du marquis César de la Tour-Maubourg, colonel du régiment de vSoissonnais, qui briguait les voix de la noblesse de la sénéchaussée du Puy-en-Velay. Il ne se contentait pas d’encourager son ami et de faire des vœux pour son triomphe: il avait chargé son ancien aide de camp le colonel de La Colombe de travailler à cette élection. Il
(1) Cf. Mortimer-Ternaux, t. Ior, pp. 420 et 421.
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l’autorisait même, si cela était nécessaire pour assurer le succès du candidat, à acheter un fief d’un des opposants, ce qui donnerait une voix de plus. Ce piquant détail de mœurs électorales nous est fourni par la lettre suivante, adressée à La Colombe le mercredi ier avril 1789 :
Travaillez de tout votre pouvoir, mon cher chevalier, à l’élection de Maubourg; il vous a donné la préférence sur le Vivarais, où je suis sûr qu’on le députerait. Il y a vraiment trop de lâcheté à lui préférer une famille comblée des grâces de la Cour et jouissant de tous les abus dont vous vous plaignez (1). Si vous en êtes à compter les voix, je vous autorise à m’acheter un fief d’un des opposants, qui sera charmé d’y gagner quelque chose, et je vous enverrai ma procuration pour Maubourg, ou j’y viendrai moi-même, car je puis être au Puy de Riom en vingt-quatre heures, ou y passer en allant ou venant de Saint-Flour. En un mot, disposez de ce que je puis et de ce que je suis pour que Maubourg soit élu (2).
La Fayette avait hâte de rentrer à Paris. Il rendit visite à ses électeurs, à Brioude, le 4 avril, à Clermont, le 5, et à Riom, le 6, et il partit pour la capitale le samedi 1 1 avril (3).
(1) Il s’agit de la famille de Polignac. Dans une lettre du 8 mars 1789, La Fayette disait: « On m’écrit du Puy qu’il y a un grand parti contre mon ami Maubourg. L’évèque et la maison de Polignac travaillent contre lui, mais nous l’emporterons. »
(2) Orig., Archives nationales, C 358. — Marie-Charles-César de Fay, marquis de la Tour-Maubourg, fut élu le 3 avril 1789. 11 était né à Grenoble le 11 février 1756 et il mourut à Paris le 28 mai i8;i.
(3) Cf. dans Mortimer-Ternaux, t. 1er, p. 424, une lettre de La Fayette à César de la Tour-Maubourg, en date de Chavaniac, le vendredi soir (3 avril 1789), où il disait : « Je reçois votre lettre fort tard, mon cher Maubourg, et serais parti pour le Puy si je n’étais attendu demain à Brioude par une grande partie de mes électeurs, qui spéculeraient sur mon changement de marche. J'ai aussi des rendez-vous à Clermont pour dimanche, et à Riom pour lundi, et je dois me trouver de bonne heure à Paris, pour servir ceux de nos amis que l’intrigue a fait échouer dans les provinces. »
La Fayette rentre à Paris. — 11 proteste contre l'accusation de pousser le peuple à la révolte. — Ouverture des Etats généraux, le 3 mai 1789. — Il propose en vain la vérification des pouvoirs par les trois ordres en commun. — Il est entravé par le mandat impératif qu'il a accepté. — Il parle dans les assemblées de son ordre. — Conversation avec Gouverneur Morris, le 23 juin 1789. — Projet de démission. — Il soutient la motion de Mirabeau sur l’éloignement des troupes. — Il présente une déclaration européenne des droits de l’homme et du citoyen, le 11 juillet. — Opinion sévère sur le duc d’Orléans et sur le comte d’Artois. — Renvoi de NecUer (11 juillet). — L’Assemblée exprime ses regrets et nomme La Fayette vice-président, le 13 juillet. — Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. — Il préside l’Assemblée et lui fait continuer ses délibérations. — Louis XVI vient faire un discours à l’Assemblée, le 15 juillet. — Une députation de J’ Assemblée se rend à Paris, sous la conduite de La Fayette. — Réception enthousiaste à l’Hôtel de Ville. — Discours de La Fayette. - — II est élu commandant général de la milice parisienne. — Allégresse générale. — 11 sauve de la potence l’abbé Cordier, le 16 juillet. — II fait proclamer par les trompettes de la ville l'ordre de la démolition de la Bastille. — Il est confirmé dans ses fonctions par l’Assemblée nationale et par le roi. — 11 fait ratifier sa nomination par les districts. — Mesures prises pour assurer la tranquillité de la capitale. — Conversation avec Gouverneur Morris. — II fait de vains efforts, le 22 juillet, pour empêcher le massacre de Foullon et de Bertier de Sauvigny. — Il donne sa démission, le 23, et est obligé de la reprendre. — Il prête serment, le 25 juillet, devant l’assemblée des électeurs. — Il fait mettre en liberté le maréchal de Castries. — Il présente le règlement de l’organisation de la garde nationale, le 31 juillet 1789, et prononce des paroles prophétiques à l’occasion de la cocarde tricolore.
La Fayette arriva dans la capitale, assez soucieux des engagements qu’il avait dû prendre. Les calomnies continuèrent à pleuvoir sur lui. On l’accusa, à l’occasion d’une lettre écrite par lui au comte Antoine d’Agoult, de prêcher la révolte. Il protesta de ses sentiments de sagesse auprès de César de la Tour-Maubourg, le 18 avril 1789 :
C’est vraiment le comble de la folie et de la malice que de risquer le moindre tapage sans motif, sans projet suivi, à la veille des Etats généraux. Pendant que j’écris ce billet, on me mande que le Parlement s’assemble ce soir; peut-être
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M. d’Epremesnil veut-il proposer quelque chose sur le règlement. Mon avis a toujours été et sera toujours d’y obéir, sauf une protestation de cahier, et de ne songer à la réunion des trois ordres que lorsque les assemblées d’électeurs, formées d’après le règlement, seront à portée de l’effectuer. Encore crois-je que cette réunion sera fort difficile (1).
La réunion des trois ordres sera fort difficile, telle est l’opinion de La Fayette, qui s’indignait des idées qu’on lui prêtait. Il écrivit à son ami César de la Tour-Maubourg :
Il faut être fou pour imaginer et bien abominable pour dire qu’à la veille des Etats généraux, celui qui le premier les a demandés, celui qui n’a pas fait un pas qui ne tendit à la conciliation entre la Noblesse et le Tiers, a l’infâme projet de bouleverser le royaume et d’y mettre le feu, tandis que nous avons devant nous une chance d’être libres et heureux le plus tranquillement possible (2).
Le 20 avril 1789, La Fayette assista à l’assemblée primaire de la noblesse de Paris pour le 18e département, 20 partie du quartier Saint-Germain, réunie aux Théatins, et il fut nommé le troisième des quatre commissaires chargés d’aller porter au marquis de Boulainvilliers la protestation de l’assemblée contre le règlement et le vœu de faire des cahiers (3).
Le 29 avril, Gouverneur Morris écrivait à Washington (4) :
M. de La Fayette est revenu de sa campagne politique en Auvergne, couronné par un plein succès. Il avait à combattre les préjugés intéressés de son ordre, ainsi que l’influence de
(1) Cf. Mortimcr-Ternaux, t. I, p. 425.
(2) Cf. le Curieux, t. I, p. 94.
0) Cf. Chassin, t. III, p. 160 et 161. — Cette assemblée primaire comprenait quarante-trois nobles, parmi lesquels La Fayette et son beau-frère le vicomte de Noailles.
(4) Ci. Mémorial de Gouverneur Morris, t. II, p. 11.
la reine et des princes (excepté du duc d’Orléans); mais il était en mesure de tenir tête à ses adversaires. Il s’est acquitté de son rôle d’orateur avec autant d’éclat qu’il avait rempli jadis celui de soldat, et il est en ce moment aussi envié, aussi haï qu’il a jamais pu le désirer. La nation l’idolâtre, car il s’est posé comme un des principaux champions des droits.
Le 5 mai 178g, Louis XVI ouvrit solennellement les Etats généraux. Les membres du Tiers état décidèrent que la vérification des pouvoirs se ferait en commun par les trois ordres. Le 6, la question fut posée dans la réunion de la Noblesse; La Fayette soutint l’opinion du Tiers état, mais sa proposition fut repoussée par 188 voix contre 47. Le même jour, Jefferson lui écrivait :
Comme il devient de plus en plus possible que la Noblesse ait tort, je commence à être inquiet de vous. Vos principes sont décidément avec le Tiers état, mais vos instructions sont contre lui (1).
La Fayette se trouvait, en effet, lié par ses engagements, et, quand il hasardait une opinion libérale, ses quatre collègues le rappelaient à l’observation des vœux de son cahier (2). Cette situation délicate ne l’empêchait pas de parler dans les assemblées de son ordre. Le
(1) Cf. The writings of Thomas Jefferson, t. III. — Le 10 mai 1789, Jefferson écrivait à Washington et lui exprimait les mêmes craintes sur la situation délicate de La Fayette, élu par la Noblesse et partisan du Tiers état.
(2) Le comte d’Espinchal exposa ainsi les faits : « Dès son début aux Etats généraux, La Fayette ne dissimula plus ses principes dans la chambre de la Noblesse, mais il n’opinait pas à son aise, étant contenu par la présence de ses quatre collègues qui, plusieurs fois, le rappelèrent à son serment et le forcèrent de se conformer au voeu de son cahier. Cependant il se montra ouvertement pour l’opinion par tête. Dès lors, il était lié avec les principaux meneurs. Du Port était son ami intime, ainsi que plusieurs autres de même trempe. Mais, quelque envie qu’il eût de se réunir au Tiers avec la minorité de la Noblesse, il n’y passa qu’avec la totalité de la chambre. Rien ne pouvant plus l’arrêter après la réunion des ordres, il ne garda plus aucun ménagement; il se démasqua entièrement et fit nombre avec les factieux. » (Cf. Paul Cottin, Revue rétrospective , 1894, p. 296 et 297.)