‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 65 sur 284 · DINER AVEC GOUVERNEUR MORRIS · texte numérisé non relu

DINER AVEC GOUVERNEUR MORRIS

3 juin, il soutint contre d’Epremesnil le nom de Communes , adopté par le Tiers état; le 15, il appuya la décision prise de remettre au roi les vérifications de pouvoirs contestées (1). Ses amis lui donnaient des conseils contradictoires. Gouverneur Morris le poussait à résister aux tendances démocratiques. Celui-ci dîna, le 23 juin 1789, à Versailles, chez la comtesse de Tessé, et, se trouvant assis à côté de La Fayette, il eut avec lui une conversation des plus curieuses, qu’il a relatée en ces termes :

A dîner, je suis assis à côté de M. de La Fayette, qui me dit que je fais du tort à la cause, attendu que mes opinions sont continuellement rapportées comme des arguments contre le bon parti. Je saisis cette occasion pour lui déclarer que je suis opposé à la démocratie, par amour pour la liberté; que je les vois courir à corps perdu à leur ruine, et que je voudrais les retenir; que leurs vues, leurs projets, leurs théories, sont incompatibles avec les éléments qui composent la nation française; qu’enfin, ce qui pourrait arriver de plus fâcheux, c’est que leurs espérances, leurs plans, fussent réalisés. Il me répond qu’il sent bien que son parti a perdu la raison, et qu’il le lui dit, mais qu’il n’en est pas moins déterminé à périr avec lui. Je lui fais observer qu’il vaudrait tout autant rendre à ces écervelés leur bon sens, et vivre avec eux. Il ajoute qu'il est résolu à donner sa démission; je l’y encourage, parce que les engagements qui le lient l’entraîneront au delà de l’aveu de sa conscience. Avant de nous séparer, je ne manque pas de lui dire que, si le Tiers est très modéré, il réussira probablement, mais que, s’il est violent, toutes ses prétentions échoueront au milieu d’effroyables malheurs (2).

En effet, La Fayette, énervé de son inaction, songeait à démissionner pour reprendre sa liberté. La réunion de la minorité de la Noblesse au Tiers état, qui eut lieu le

(1) Cf. les procès-verbaux de l’assemblée de la Noblesse aux Archives nationales, C 26.

(2) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t, I, p. 253.

25 juin, et à laquelle il ne put pas participer, le confirma encore davantage dans cette idée. Il voulait aller à Riom, pour le rassemblement du bailliage, et y donner sa démission, puis se présenter aux suffrages du Tiers état. Il ne doutait pas qu’un député lui offrit sa place, et il ajoutait :

Au reste, tout cela étant incertain, je serai à temps dans quinze jours. Il est vraisemblable que nous serons chassés ou enracinés avant cette époque, et je ne puis pas me borner à être l’homme de la sénéchaussée d’Auvergne, après avoir contribué à la liberté d’un autre monde. Songez que je ne puis m’arrêter dans la carrière sans tomber, et qu’avec la meilleure envie d’être à ma place, il faut que cette place soit sur la brèche politique (1).

La Fayette eut raison d’attendre; les événements allaient le soustraire à son mandat impératif. Le 27 juin, il suivit la Noblesse dans sa réunion avec les deux autres ordres en Assemblée nationale, mais il ne prit pas part aux votes. Dînant, le 4 juillet 1789, avec sa femme, chez Jefferson, il eut à subir les conseils de Gouverneur Morris, qui l’adjura de conserver quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles (2). Le 8 du même mois, il sortit de son abstention pour demander, en termes très modérés, la discussion immédiate de la fameuse motion de Mirabeau sur l’éloignement des troupes qui entouraient l’Assemblée et menaçaient Paris.

(1) Cf. dans les Mémoires une lettre sans autre date que Versailles , jeudi, mais écrite après le 25 juin 1789.

(2) On lit dans le Mémorial de Gouverneur Morris , t. I, p. 254, à la date du 4 juillet 1789 : « Je vais dîner chez M. Jefferson; il s’y trouve beaucoup d’Américains, et parmi eux M“ et M. de La Fayette. Je fais un peu de politique avec le général après dîner; je l’engage à conserver, si cela est possible, quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles, comme un moyen peu coûteux d’assurer la liberté au peuple; mais le torrent est tellement déchaîné contre la Noblesse que je crains son entière destruction. »

Page 1