IL EST ENFERMÉ A OLMUTZ
Maubourg- était enfermé à Glatz, et sa sœur était venue l'y rejoindre. La Fayette obtint de correspondre avec son ancien compagnon et lui écrivit le 6 mars. Des échos de France lui parvenaient parfois : les gazettes lui apprirent le supplice de Malesherbes.
Le gouvernement prussien se lassait d'avoir en garde des prisonniers dont on réclamait de toutes parts la liberté, et il voulait se décharger de ce soin sur le gouvernement autrichien. Des négociations se poursuivaient entre les deux. Cabinets. Le 15 février 1794, le ministre Thugut fit un rapport à l'empereur d'Allemagne sur ce sujet (i). Enfin, la décision de restituer aux Autrichiens les captifs ayant été prise, le 17 mai 1794, La Fayette quitta Neisse (2), avec La Tour-Maubourg et Bureaux de Pusy, qui venaient de le rejoindre, et tous trois furent remis à une escorte autrichienne, chargée de les conduire à Olmùtz. Enfermé dans la forteresse de cette ville, La Fayette éprouva que les rigueurs autrichiennes surpassaient encore celles des Prussiens. Par un raffinement de cruauté, on lui interdit toute correspondance.
Cependant, un jeune Hanovrien, le D"" Justus-Erich Bollmann (3), qui se trouvait alors à Londres (4), méditait les moyens de faire évader La Fayette. Etant à Paris en 1792, il avait été un des admirateurs du général et avait exprimé ses sentiments dans une lettre à son père : « La Fayette, disait-il, est vraiment un grand
(i) Cf. Max Btjdinger, La Fayette in Œsterreich.
(2) Le 16 mai 1794, il annonça son départ à la princesse d'Hénin.
(j) Justus-Erich Bollmann avait vingt-cinq ans. 11 était né à Hoya, sur le- Weser, le 10 mars 1769; il mourut à Kingston, dans la Jamaïque, le 10 décembre 1821. (Cf. Friedrich Kapp, Justus-Erich Bollmann: Berlin, Springer, 1880, in-8.)
(4) Bollmann écrivait de Londres à son père, le 30 mars 1794. et lui rendait compte des débats qui avaient lieu au Parlement anglais entre Burke et Pitt relativement à la captivité de La Fayette. (Cf. Friedrich Kapp, p. 197 à 199.)
homme; sa conduite est irréprochable et son âme est noble (i). » Après la journée du 10 août, il avait offert à M"' de Staël de conduire en Angleterre l'ex-ministre Narbonne, qu'elle tenait caché chez elle, et il avait heureusement accompli sa mission (2). Bollmann revint en Allemagne, d'abord à Breslau, puis à Brunn. 11 fit deux voyages à Olmiitz, en juillet et en septembre 1794, se mit en relations avec le médecin de la prison et parvint à faire tenir à La Fayette un billet où il lui donnait des nouvelles des siens et l'avertissait de sa présence et de ses projets. Le captif reçut cette bienfaisante missive, la lut et la brûla. Entre temps, Bollmann était allé à Vienne. Dans un café de cette ville, il rencontra un jeune Américain, venu dans la capitale de l'Autriche pour étudier la chirurgie. Il se nommait Francis Huger et était fils du major chez lequel La Fayette avait débarqué en 1777. La connaissance fut bientôt faite ; on parla du général et de sa captivité ; Bollmann exposa ses desseins et son nouvel ami s'y associa. Tous deux se rendirent à Olmùtz, où ils passèrent pour des naturalistes anglais (3). Bollmann fit connaître son retour à La Fayette, qui, le vendredi 17 octobre 1794 (4), répondit à son « sensible et généreux ami » sur les marges d'un roman, avec de l'encre de
(1) Cf. dans Friedrich Kapp, p. 71, la lettre de Bollmann à son père, écrite de Paris le 17 juillet 1792.
(2) Cf. Mme de Staël, Coiisidcrations sur la Révolution française, éd. Charpentier, t. I*^"", p. 260. — Bollmann descendit à Londres, dans Kensington Square, chez Talleyrand. ^Cf. Friedrich Kapp, p. 79.)
(3) Cf. dans l'ouvrage de M. Friedrich Kapp le chapitre intitulé : Bollmann und die Fliicht La Fayettc's aus Oliniit^, p. 209 3250.
(4, Cette lettre est reproduite dans les Mémoires de La Fayette sous la date du 10 octobre 1794, et dans l'ouvrage de M. Friedrich Kapp, à la page 424, sous celle du vendredi 17 octobre 1794, qui est certainement la véritable, puisque le jour concorde avec le millésime du mois. D'ailleurs les deux textes présentent entre eux des dilférences, et celui des Mémoires fait une seule lettre de celle du 17 octobre et de la missive en anglais, reproduite par M. Kapp.
[1794] : TENTATIVE d'évasion; . 55 t
Chine et du jus de citron. Après des protestations de reconnaissance, il lui mandait qu'il avait obtenu de faire des promenades pour raison de santé et il lui indiquait ses heures de sortie. Il lui écrivit une seconde fois en anglais (i), pour compléter les renseignements.
Grâce à ces indications, le projet put être mis à exécution. Le 8 novembre, Bollmann et Huger se trouvèrent sur la route où passait la voiture qui renfermait La Fayette. Celui-ci descendit, se débarrassa de son cocher en l'envoyant faire une commission et en lui donnant quelque argent pour aller boire au cabaret; puis il saisit, comme pour l'examiner, le sabre de son gardien; A ce m^oment, les deux amis accoururent et menacèrent d'un pistolet le geôlier, qui se sauva pour aller chercher du secours, taridis que La Fayette montait sur un cheval et partait au galop, avec le docteur BoUmann. Mais le fugitif se trompa de route, perdit les traces de son ami, et finalement fut arrêté à Sternberg, à huit lieues d'Olmùtz. Réintégré le lendemain dans son cachot, il fut soumis à un régime encore plus sévère, tandis que ses libérateurs étaient condamnés à six mois de travaux forcés.
La Fayette était donc plus isolé que jamais, quoique ses amis, en France, en Angleterre et en Amérique, ne négligeassent rien pour adoucir les rigueurs de sa captivité et obtenir sa libération. Washington avait fait des démarches en sa faveur, mais sans succès, et le royaliste Lally-Tollendal avait rédigé un mémoire au roi de Prusse pour solliciter la mise en liberté de son ancien collègue (2). Il faisait valoir que « c'est pour avoir voulu sauver
(i) Cette lettre est publiée par M. Kapp, p. 429.
(2) Le mémoire de Lally-Tolendal au roi de Prusse fut publié à Paris en 1795, à l'insu de son auteur, sous ce titre : Mémoire de Lally-Tolendal au rot de Prusse pour réclamer la liberté de La Fayette. (Bibl. nat., LnS' 10917-)
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Louis XVI que La Fayette s'est perdu ». Il affirmait que le général n'avait été ni la cause, ni même une des causes de la Révolution, et il disait :
Il y a joué un grand rôle, mais ce n'est pas lui qui a fait la pièce ; et peut-être ce qu'il y a de mieux à dire, c'est qu'il n'a participé à aucun mal qui ne se fût fait sans lui, tandis que le bien qu'il a fait l'a été par lui seul.
Les publicistes étrangers publiaient des articles en sa faveur; le douaisien Joseph Masclet, réfugié à Londres, ne cessait de dénoncer les rigueurs exercées contre les captifs d'Olmiitz, dans le Morning Chroniclc ou dans les journaux de Hollande et de Hambourg (i).
M™" de La Fayette sortit de prison le 22 janvier 1795 (2) et elle n'eut plus désormais d'autre idée que de rejoindre son mari et d'aller le consoler (3). Après d'infructueuses démarches, elle obtint, grâce à Boissy d'Anglas, un passeport pour se rendre à Hambourg. Elle avait eu soin d'envo5^er en Amérique son fils Georges, avec son précepteur, M. Frestel, et Washington avait accueilli paternellement le jeune homme, qui portait son nom (4).
(i) Cf. Jules Cloquet, p. 51 et 52.
(2) M"c de La Fayette, mise en liberté une première fois en décembre 1792 et rentrée au Puy, avait envoyé son fils en Angleterre avec son précepteur. Elle fut arrêtée de nouveau le 21 brumaire an II (12 octobre 1795), mais ne fut conduite que le 11 prairial (30 mai 1794) à Paris, où on l'écroua, le 19 (7 juin), à la Petite-Force (Cf. Henry Mosnier, p. 52 à 59) et, le 7 messidor (25 juin) à la prison de l'Egalité i,Cf. catalogue Lucas de Monligny, no i6j7). Pendant sa captivité, sa belle-mère, la maréchale de Noailles, sa mère la duchesse d'Ayen, et sa sœur, la vicomtesse de Noailles, avaient péri sur l'échafaud le 4 thermidor an II (22 juillet 1794).
(j) Washington écrivit, le 5 juin 1795, à M™"^ de La Fayette pour la féliciter de sa mise en liberté. (Cf. Jared Sparks, t. XI, p. 30.)
(4) Le 7 septembre 1795, Wasiiington écrivit à ce sujet à George Cabot: « 11 est inutile de vous exprimer tous les sentiments que j'ai éprouvés à la réception de la lettre du jeune La Fayette; elle me rappelait vivement les mérites de son père, ses services, ses souffrances, et l'ancienne amitié qui nous unissait. Je veux seulement vous assurer que mon plus cher désir est de servir de père à ce jeune homme et de devenir son meilleur ami. Mais, comment lui être ainsi utile? Je dois songer à la position où se trouve son