EXPÉDITION AU CANADA
si la Providence et mon extrait de baptême m'avaient donné lieu de me vanter de l'une et de l'autre. Je lis, j'étudie, j'examine, j'écoute, je pense, et de tout cela je tâche de former une idée où je fourre le plus de sens commun que je peux. Je ne parlerai pas beaucoup, de peur de dire des sottises; je hasarderai encore moins, de peur d'en faire ; car je ne suis pas disposé à abuser de la confiance qu'on daigne me témoigner. Tel est le plan de conduite que j'ai suivi et suivrai juqu'ici.
Une cabale s'était formée contre Washington, auquel on essa3^ait d'opposer Gates. Le général irlandais Conway, qui était l'âme du complot, voulut entraîner avec lui La Fa3'ette, mais celui-ci refusa nettement. <( De quelque manière et dans tel lieu qu'il vous plaira de m'envoyer, écrivait le marquis à Washington, le 30 décembre 1777, comptez sur mes efforts. Je suis lié à votre sort, je le suivrai et vous servirai de mon épée et de toutes mes facultés (i). »
La Fayette résidait dans le camp de Valley-Forge, d'où il écrivit, le 6 janvier 1778, à sa femme, lorsque le Congrès décida, le 2 2 janvier 1778, une expédition au Canada. Le marquis fut choisi pour la diriger et on mit sous ses ordres les généraux Conway et Stark. Des instructions détaillées lui furent remises par le général Gates, chef du bureau de la guerre (2). La Fayette accepta, mais, le 31 janvier 1778, il prévint le Congrès qu'il voulait rester quand même sous les ordres de Washington et donna ainsi une nouvelle preuve de déférence à son illustre ami (3). Il était alors àYorktown; le 3 février, il annonça
(i) Washington répondit, le 21 décembre, à La Fayette dans les termes les plus affectueux. « J'ai la conviction que ce qui arrive est pour le mieux, que nous triompherons de tous nos revers, et que le dénouement sera heureux. ■'>
(2) Cf. Tovk'er, I, 272.
(}) Cf. Tower, I, 276.
28 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [ï??^]
à sa femme la marque de confiance qu'on venait de lui donner.
Il vous suffira de savoir que le Canada est opprimé par les Anglais; tout cet immense pays est en possession des ennemis; ils y ont une flotte, des troupes et des ports. Moi je vais m'y rendre avec le titre de général de l'armée du Nord, et à la tête de 3,000 hommes, pour voir si l'on peut faire quelque mal aux Anglais dans ces contrées... J'entreprends un terrible ouvrage, surtout ayant peu de moyens. Quant à ceux de mon propre mérite, ils sont bien nuls pour une telle place, et ce n'est pas à vingt ans qu'on est fait pour être à la tête d'une armée, chargé de tous les immenses détails qui roulent sur un général, et ayant sous mes ordres directs une grande étendue de pays.
Le même jour, 3 février 1778, La Fayetle se mit en route. Le 9, il écrivit de Flemmingtown à Washington qu'il avançait très lentement sous la pluie ou sous la neige. « Le lac Champlain est trop froid pour produire le moindre brin de laurier, et si je ne suis pas noyé ou ne meurs pas de faim, je serai aussi fier que si j'aVais gagné deux batailles, » Le 17 février, La Fayette arriva à Albany. Un cruel mécompte l'y attendait. Son armée se réduisait à douze cents hommes, et les vivres et les équipements étaient insuffisants. Comment, dans des conditions telles d'infériorité, entreprendre cette expédition en pays glacial? C'est ce que La Fayette, consterné, manda, le 19 février, à Washington :
Votre Excellence peut juger combien je suis affligé de ce désappointement. Ma nomination à ce commandement est connue dans tout le continent; elle le sera bientôt en Europe, car plusieurs membres du Congrès m'avaient demandé d'écrire à mes amis que j'étais à la tête d'une armée. Le public va s'attendre à de grandes choses, et comment répondrai-je à cette attente? Je crains que cela ne touche à ma réputation,