‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 14 sur 236 · ACCÈS DE VANITÉ · texte numérisé non relu

ACCÈS DE VANITÉ

et je le crains à ce point que je voudrais redevenir simple volontaire, à moins que le Congrès ne m'offre les moyens de réparer cette triste affaire par quelque glorieuse opération... Pour vous, mon cher général, je sais bien que vous ferez tout pour me procurer la seule chose que j'ambitionne : la gloire.

Le 23 février, La Fayette insista de nouveau sur son affligeante et ridicule situation :

Je suis envoyé avec grand bruit à la tête d'une armée pour faire de grandes choses. Le continent et bientôt la France, l'Europe, et, qui pis est, l'armée anglaise, sont dans l'attente. Combien ils seront trompés î combien on se rira de nous !... J'avoue, mon cher général, que je ne puis maîtriser la vivacité de mes sentiments, dès que ma réputation et ma gloire sont touchées.

Cet accès de vanité, qui est une des caractéristiques de La Fayette, dut faire sourire le sage et désintéressé Washington (i). Toutefois celui-ci consola paternellement le marquis par sa lettre du lo mars :

Quelle que soit la peine que votre ardeur pour la gloire vous fait ressentir de ce désappointement, soyez assuré que votre réputation est aussi belle qu'elle fut jamais et qu'aucune nouvelle entreprise n'est nécessaire pour effacer cette tache imaginaire.

La Fayette mit à profit ses loisirs forcés ; il distribua un peu d'argent à ses hommes, qui réclamaient leur paye arriérée, approvisionna les forts et tâcha de se concilier

^i) La Fayette ne cessait de chanter les louanges de Washington. Il écrivit, le 12 mars 1778, au baron de Steuben : « Ce grand homme ne peut avoir d'autres ennemis que ceux de son pays... Je crois le connaître autant que qui ce soit; son honnêteté, sa franchise, sa haute raison, sa vertu, dans toute l'acception la plus étendue du mot, sont au-dessus de toute louange. »

les Hurons et les Iroquois, alliés des Anglais, mais qui massacraient indistinctement amis et ennemis. C'est ainsi qu'une jeune Américaine fut tuée par les sauvages qu'un officier anglais, son amant, avait chargés de l'escorter. Une assemblée générale eut lieu à Johnson's Town, sur la rivière Mohawk, et La Fayette s'y rendit en traîneau. « Cinq cents hommes, femmes et enfants, lit-on dans ses Mémoires, bariolés de couleurs et de plumes, avec leurs oreilles découpées, leurs nez chargés de joyaux, et leurs corps presque nus marqués de figures diverses, assistaient à ces conseils. Les vieillards, en fumant, y parlaient fort bien sur la politique. » La Fayette sut séduire ces Iroquois, qui lui donnèrent le nom d'un de leurs guerriers, Kayewla, et conclurent avec lui un traité d'alliance. Les Onéïdas et les Tuscaroras, « nos seuls vrais amis », demandèrent un fort, qui resta sous la garde de l'officier Gouvion.

Cependant le Congrès déclarait, le 2 mars 1778, qu'il avait une haute opinion de la prudence, de l'activité et du zèle de La Fayette, et qu'il était pleinement convaincu que ni lui ni aucun des officiers qui l'accompagnaient n'avaient manqué en rien à ce qui pouvait donner à l'expédition le plus d'effet possible. La Fayette trouva, en rentrant à Albany, ce baume consolateur, et s'empressa de remercier "Washington, le 25 mars. D'Albany, il regagna le camp de Valley-Forge, en Pensylvanie (i). La nouvelle du traité de commerce et d'alliance défensive conclu, le 6 février 1778, entre la France et les États- Unis, fut célébrée avec le plus vif enthousiasme, le 2 mai, par l'armée américaine, dont La Fayette, ceint d'une écharpe blanche, traversa les rangs, accompagné

(i) Cf. lettres de La Fayette à sa femme, de Valley-Forge, 14 avril, et de Germantown, 28 avril.

[1778] SERMENT PRh;TÉ PAR LES OFFICIERS 3I

de tous les volontaires français. Le même jour, le marquis exprima son contentement de ce traité à Francy, agent de Beaumarchais; le 14 mai, il écrivit au même personnage : « Si mes compatriotes font la guerre dans quelque coin du monde, je volerai sous leurs drapeaux, et aussitôt que la flotte et un paquebot français seront arrivés, si je ne reçois pas d'ordre précis du roi, je partirai sur-le-champ pour les îles (1). »

Un serment contenant la reconnaissance de la souveraineté des Etats-Unis et la renonciation à toute obéissance envers le roi d'Angleterre George III fut alors exigé par le Congrès de tous les officiers et des fonctionnaires civils. La Fayette le fit prêter aux officiers de la brigade du général Woodford, mais plusieurs de ceux-ci présentèrent des observations. Le 15 mai, le marquis en prévint Washington, qui répondit, le 17, que, le serment devant être « un acte libre du cœur fondé sur une pleine conviction de l'engagement qu'il contient », il ne veut exercer aucune contrainte, mais que la formule du serment ne renferme aucune indignité et « est parfaitement en harmonie avec la profession, les actions et les engagements implicites de tout officier ».

Le 8 mai, les g'énéraux américains Gates, Greene, Stirling, de Kalb, avaient tenu à Valley-Forge, avec La Fayette, un conseil de guerre, où on décida qu'il n'y avait rien à entreprendre pour le moment (2). Le 18, La Fayette reçut de Washington l'ordre de marcher immédiatement vers les lignes de l'ennemi pour «. protéger le camp et le pays entre la Delaware et le Schuylkill, couper la communication avec Philadelphie, gêner les incursions des partis ennemis, connaître leurs mouvements et leurs pro-

(i) Cf. E. Lintilhac, Beaumarchais et ses œuvres; 1887, in-8. (2) Cf. Tower, I, J24.

jets (i) ». Il partit avec deux mille quatre cents hommes d'élite et fit une pointe jusqu'à Barren-Hill. Les Anglais, commandés par les généraux Howe, Clinton et Grant, parvinrent, par une marche nocturne, à le tourner, de sorte que, le 28 mai 1778, au matin, il se vit sept mille hommes derrière lui et le reste devant (2). La Fayette se tira avec habileté de ce mauvais pas; il échappa, par une retraite de quarante milles, aux ennemis, qui se flattaient déjà de sa capture, et ne perdit que quelques hommes (3).

Rentré à Valley-Forge, il y apprit la mort de sa fille Henriette et, le 16 juin, exhala sa douleur dans une lettre à sa femme :

Si la malheureuse nouvelle que j'ai apprise m'était arrivée tout de suite, je serais parti sur-le-champ pour vous joindre; mais celle du traité du i'^'' mai m'a arrêté. La campagne qui s'ouvrait ne me permettait pas de partir. Au reste, mon cœur a toujours été bien convaincu qu'en servant la cause de l'humanité et celle de l'Amérique, je combattais pour les intérêts de la France.

Le 25 juin, Washington confia une nouvelle expédition à La Fayette. Il lui enjoignit de faire tous ses efforts pour atteindre le flanc gauche et l'arrière-garde de l'ennemi et de lui causer le plus de mal possible, sans perdre ses communications avec l'armée (4). Le 28, le marquis prit une part active à l'heureux combat de Montmouth, où Washington battit Clinton. Il marcha à l'avant-garde

(i) Cf. Tower, I, 526.

(2) Ce sont les propres expressions de La Fayette, dans la lettre écrite à sa femme le 16 juin 1778.

(j) Cf. dans Tower, I, 328, le plan de la retraite de Barren-Hiil.

(4) Cf. Tower, I, J52. — La Fayette écrivit à Washington de Cranberry, le 2i; juin, et d'Icetown, le 26.

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