LA FLOTTE FRANÇAISE A RHODE-ISLAND
comme un volontaire et se fit remarquer par son audace (i).
Cependant une flotte de 12 vaisseaux français, sous les ordres du comte d'Estaing, arriva, le 8 juillet 1778, à l'entrée de la Delaware. La nouvelle en fut portée au camp, et La Fayette écrivit, le 14 juillet, à l'amiral pour lui exprimer sa joie :
C'est avec un plaisir bien vif, monsieur le comte, que j'apprends l'arrivée d'une flotte française sur les côtes d'Amérique; je n'en ai pas moins à savoir que vous la commandez, et ce dernier m'en promet un bien plus grand encore, celui d'apprendre la nouvelle d'une victoire plus intéressante, je crois, dans cette conjoncture que jamais victoire n'a pu l'être. J'aime à penser que vous porterez les premiers coups sur une insolente nation, parce que je sais que vous appréciez le plaisir de l'humilier et que vous la connaissez assez pour la haïr (2).
Les 17 et 18, il lui adressa de nouvelles lettres et lui dépêcha son aide de camp Nevil. Le 22 juillet, Washington le chargea de conduire à Providence, dans l'État de Rhode-Island, un corps composé de deux brigades, et de se mettre ensuite sous les ordres du major général Sullivan, commandant de l'expédition contre Newport. La Fayette fit diligence. Le 24, il arriva à Stampfort, lieu situé à seize milles de Philadelphie, et il écrivit au comte d'Estaing : « Je n'ambitionne encore que de vous paraître digne d'être un soldat français et de servir en cette qualité sous vos ordres. » Le 30 juillet, il passa à Norrech
(i) Cf. dans Tower, I, 368, le plan du combat de Montmouth.
(2) La correspondance de La Fayette avec le comte d'Estaing est conservée aux Archives de la marine et elle a été publiée par M. H. Doniol, en 1892, dans la Rcuuc d'histoire diplomatique, p. 595 à 448. Nous y avons fait de nombreux emprunts. — La lettre du 14 juillet est signée Gilbert du Motier, m'* de La Fayette.
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et dans la nuit du 4 août il parvint à Providence. Il se rendit aussitôt à bord du vaisseau amiral et fut très bien accueilli par le comte d'Estaing. Le 6, il écrivit à Washington :
Le comte d'Estaing a été ravi de mon arrivée et de pouvoir s'ouvrir librement à moi. Il m'a exprimé la plus grande anxiété sur ses besoins de toute espèce : vivres, eau, etc. Il espère que la prise de Rhode-Island le mettra en état d'y pourvoir. L'amiral voudrait, aussitôt que possible, joindre des troupes françaises au corps que je commande. J'avoue que la pensée de coopérer avec elles me rend très heureux, et, si j'avais imaginé un songe agréable, je n'aurais pu en souhaiter un plus doux que l'union de mes compatriotes à mes frères d'Amérique sous mon commandement et sous les mêmes drapeaux.
La Fayette céda, sur la demande de Washington, une partie de son commandement au général Greene, qui, en sa qualité d'originaire de Rhode-Island, pouvait être d'une grande utilité dans l'expédition, et reçut, le 10 août, les félicitations de son illustre ami. La ilotte française se rendit à Rhode-Island, et, le 1 1 août, passant sous le feu des batteries de terre, elle mit en fuite les vaisseaux anglais ; elle allait s'en emparer, quand un terrible coup de vent sépara les deux escadres et mit en péril les navires français. La tempête apaisée, le comte d'Estaing revint à Newport, conféra avec le général Greene et avec La Fayette et leur exposa la nécessité où il se trouvait de conduire sa flotte à Boston, en raison de la prochaine arrivée d'une flotte anglaise et des instructions du roi à ce sujet. Cette mesure souleva les récriminations des généraux américains. Sullivan adressa à ses soldats un ordre du jour concluant en termes injurieux : « Le général espère que cet événement montrera l'Amérique capable
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de se procurer, par ses propres forces, le secours que ses alliés lui refusent. » La Fayette se montra très irrité de cette conduite. Le 22 août, il écrivit au comte d'Estaing :
Croiriez-vous qu'on a osé m'appeler à un conseil où l'on proteste contre une mesure prise par l'escadre française ? J'ai dit à ces messieurs que ma patrie m'était plus chère que l'Amérique, que ce que la France faisait était toujours bien, que M. le comte d'Estaing était mon ami, et que je soutiendrais ces sentiments avec une épée qui n'aurait jamais été mieux employée. J'ai dit que, si l'on avait manqué de délicatesse en m'appelant, je n'en mettrais pas dans mes expressions; tout le monde m'a fait des excuses et m'a dit qu'on était bien loin d'exiger mon avis.
Le 24 aoiàt, La Fayette renouvela ses plaintes à l'amiral et, le 25, exposa les faits à Washington, tandis qu'il obtenait de Sullivan un ordre du jour rectificatif. Washington répondit, le i" septembre, qu'il désapprouvait les propos tenus contre le comte d'Estaing et la conduite de la flotte :
Laissez-moi cependant vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans réflexion et dans le premier transport d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que nous devons à la flotte française et au zèle de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude ; chacun parle comme il pense, ou, pour mieux dire, sans penser, et par conséquent juge les résultats sans remonter aux causes. Les critiques, qui ont été dirigées contre les officiers de la flotte française, seraient très probablement tombées avec plus de violence encore sur notre flotte, si nous en avions une en pareille situation. C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen.
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Pendant que Washington ramenait par ces sages considérations son jeune ami à une plus exacte vision des événements, La Fayette, qui était allé à Boston conférer avec le comte d'Estaing, revint au quartier général pour prendre part à l'évacuation de Rhode-Island, prescrite, le 23 août, par le commandant en chef. Il eut le regret de ne coopérer qu'à la fin de l'opération, le 30 août, et il écrivit à ce sujet de Tyvertown, le 31, au comte d'Estaing :
La retraite a commencé à la nuit, et avant deux heures du matin l'arrière-garde et tous les postes rappelés étaient embarqués. Je m'attendais au moins à être interrompu dans les derniers moments, mais je n'ai pas eu le moindre dédommagement pour tout ce que j'ai perdu le jour précédent.
Le i" septembre, le marquis partit pour Warren, près de Bristol. Il était chargé par Sullivan de garder la côte de l'Est, Il séjourna tantôt à Warren, tantôt à Bristol. C'est dans ce temps qu'il reçut la résolution prise, le 9 septembre, par le Congrès pour le féliciter de sa conduite à Rhode-Island, et qu'il répondit, le 23, en des termes ardents :
Du premier moment où j'ai entendu prononcer le nom de l'Amérique, je l'ai aimée; dès l'instant où j'ai su qu'elle combattait pour la liberté, j'ai brûlé du désir de verser mon sang pour elle ; les jours où je pourrai la servir seront comptés par moi, dans tous les temps et dans tous les lieux, parmi les plus heureux de ma vie.
A ce moment La Fayette avait l'esprit monté au plus haut point contre les Anglais, dont les commissaires avaient taxé, dans une lettre publique, la nation française de perfidie. Le 13 septembre 1778, il écrivit de Bristol au comte d'Estaing :
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J'ai été révolté de l'avant-dernier paragraphe de la lettre des commissaires au Congrès; il va de l'honneur de la nation de ne pas le passer sous silence. Lord Carlisle est le président de ces messieurs ; c'est un homme de trente-cinq ans, bien constitué, bien leste, et dont la fortune, le rang et la naissance lui donnent une grande existence en Angleterre ; je vais lui écrire un billet doux et lui proposer une correction exemplaire, à la vue des armées américaines et anglaises. Je n'ai rien à faire ici de bien intéressant et, tout en tuant lord Carlisle, je peux faire à Whiteplains des arrangements plus importants. Je me flatte que le général Washington ne désapprouvera pas cette proposition, et je suis sûr qu'elle fera un bon effet en Amérique.
Le 24. il demanda à Washington l'autorisation d'envoyer un cartel à lord Carlisle, et, sans attendre la réponse, il somma, en termes hautains, le commissaire anglais de lui donner une réparation publique de l'offense faite à la France. Il s'attira de lord Carlisle une réponse ironique, concluant par ces mots : « Je pense que toutes ces disputes nationales seront mieux décidées lorsque l'amiral Byron et le comte d'Estaing se rencontreront. » Washington avait, d'ailleurs, prévu ce résultat, quand il écrivait à La Fayette, le 4 octobre :
Le généreux esprit de chevalerie, chassé du reste du monde, a trouvé un refuge, mon cher ami, dans la sensibilité de votre nation seulement. Mais c'est en vain que vous tâcherez de le conserver, si vous ne trouvez pas d'antagoniste, et, quoique cette susceptibilité pût être bien adaptée aux temps où elle existait, de nos jours il serait à craindre que votre adversaire, se couvrant des opinions modernes et de son caractère public, ne tournât un peu en ridicule une vertu de si ancienne date.
La Fayette n'avait plus qu'une pensée fixe : retourner en France.
Le 17 septembre, il écrivait de Bristol au comte d'Estaing :
Dans tous les cas, je vous prie de m'emmener avec vous, monsieur le comte ; mon cœur aime à s'attacher à votre fortune et j'espère que vous ne vous refuserez pas à l'attraction qui m'attire vers vous. D'ailleurs, dès qu'il n'y a plus de flotte ici, je me crois rappelé par mon devoir dans ma patrie.
Le 2 I , de Warren, il déclarait à l'amiral que. si on faisait une descente en Angleterre, il voulait y participer.
Si l'on y allait sans moi je me pendrais. J'aimerais mieux être soldat là que général partout ailleurs, et le bonnet de grenadier formerait complètement mon ambition, pourvu que j'eusse le plaisir de voir un beau feu à Londres.
Son enthousiasme pour les Américains avait baissé et sa correspondance en témoignait. Le bruit s'en répandit en Frcince, et Isi Correspondance secrète le recueillit (i). D'ailleurs, Washington conseillait lui-même à son ami de ne pas se laisser détourner de son projet de faire une visite à sa Cour, à sa femme, à ses amis, par l'espoir chimérique d'une expédition au Canada (2). Cette expédition était en effet le rêve de La Fayette, qui en entretenait le Congrès et le comte d'Estaing, auquel il avait présenté un projet (3). En voyant que ni le Congrès, ni Washington ne considéraient son idée comme réalisable, le marquis sollicita, le 13 octobre, du Congrès, la permission de rentrer dans son pa^^s pour prendre part à la guerre
(i") On lit dans la Correspondance secrète a la date du !«■• janvier 1779, t. VII, p. I9Î : » Le marquis de La Fayette a écrit à un ami : « Je commence à m'apcrcevoir que, séduit par un faux enthousiasme, j'ai fait une faute de tout quitter pour courir en Amérique; mais c'en serait une plus grande d'en revenir. Le calice est tiré; il faut le boire jusqu'à la lie, mais la lie se fait déjà sentir. »
{2) Lettre de Washington à La Fayette, en date du 25 septembre 1778.
(}) Cf. Tower, II, 15.