‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 145 sur 236 · LA FAYETTE MAITRE DE LA SITUATION · texte numérisé non relu

LA FAYETTE MAITRE DE LA SITUATION

le peuple, c'est ce qu'on appelle les dernières classes de la société quij cette fois-ci, ont été les premières ; car le courage, l'intelligence, le dévouement et la vertu du peuple parisien ont été admirables.

Dans cette même journée du 30 juillet, les députés, réunis chez Laffitte, puis à la Chambre, sommés par La Fayette de s'occuper des intérêts du peuple, décidèrent d'offrir au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume. En vain Charles X retira ses ordonnances, renvoya Polignac et proposa un ministère libéral : La Fayette interpréta le sentiment public par cette catégorique réponse :

On me demande une réponse explicite sur la situation de la famille royale depuis la dernière agression contre les libertés publiques et la victoire de la population parisienne; je la donnerai franchement : c'est que toute réconciliation est impossible et que la famille royale a cessé de régner.

En effet, la royauté des Bourbons avait |vécu, et il ne s'agissait plus que d'organiser un nouveau gouvernement. Depuis le 30 juillet au soir, le duc d'Orléans était venu de Neuilly coucher au Palais-Royal. La Fayette était incontestablement le maître absolu de la situation ( i ) . Il ne tenait qu'à lui de proclamer la République et personne n'aurait songé à un autre comme président. Charles de Rémusat lui posa la question en ces termes : « Général, si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi; si l'on fait une république, vous serez président. Prenez-vous la responsabilité de la république (2) ? »

(i) C'est ce qu'a déclaré un témoin oculaire, Odilon Barrot, dans ses Mémoires, t. I^r^ p. 112 : « La Fayette lut investi dans ces quelques jours dune véritable dictature morale et politique dont le titre n'était écrit dans aucun décret, mais qui paraissait tellement forcée que nul ne se fût avisé de la contester. »

(2) 11 convient de rapporter ici le récit fait par Guizot dans ses Mémoires

En effet, la République avec La Fayette ou la monarchie constitutionnelle avec le duc d'Orléans, tel était le dilemme. Le général eut une conférence avec Odilon Barrot ; il lui déclara que ses sympathies personnelles étaient pour la République, mais qu'il croyait qu'une monarchie constitutionnelle pouvait seule convenir à la France (i). Le général Mathieu Dumas alla rapporter cette conversation au duc d'Orléans, qui, rassuré sur les dispositions du seul adversaire qu^il pût redouter, se rendit, le samedi 31 juillet, à l'Hôtel de Ville. La Fayette reçut le prince au bas de l'escalier et gravit avec lui les marches. Leur entrée fut accueillie avec froideur par les vainqueurs qui remplissaient la salle. Des cris : Pas de Bourbons! éclatèrent. Au dehors la foule manifestait des sentiments hostiles. Alors le général, mettant dans une des mains du duc un drapeau tricolore et le prenant par l'autre, conduisit le prince à une des fenêtres et l'embrassa (2).

t. II, p. II et 12 : « Dans l'état des faiis et des esprits, on n"avait à choisir qu'entre une monarchie nouvelle et la republique, entre M. le duc d'Orléans et M. de La Fayette : « Général, dit à ce dernier son petit-gendre, M. de Réinusat, qui était allé le voir à l'Hôtel de Ville, si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi ; si l'on fait une république, vous serez président. Prenez-vous la responsabilité de la république? » M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hésitait réellement. Noblement désintéressé, quoique très préoccupé de lui-même, et presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la popularité, il se complaisait à traiter pour le peuple et au nom du peuple, bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la République, et la République présidée par lui, fût entrevue comme une chance possible, s'il la voulait ; que la monarchie ne s'établît que de son aveu et à condition de ressembler à la république; cela suffisait à sa satisfaction. Je ne veux pas dire à son ambition. M. de La Fayette n'avait pas d'ambition: il voulait être le patron populaire de M. le duc d'Orléans, non son rival. »

(i) Cf. Odilon Barrot, Mémoires, t. I'"", p. 127. 11 dit que La Fayette se prononça pour la monarchie constitutionnelle, par peur du jacobinisme.

(2) Chateaubriand a conté la scène dans ses Mémoires if outre-tombe, t. IX, p. joj et J04 : « M. de La Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'Assemblée, se mit tout à coup en tète d'abdiquer la présidence : il donne au duc d'Orléans un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville et embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un roi. Singulier résultat de toute la vie du héros des deux mondes! »

[1830] LE DUC d'oRLÉANS A l'hOTEL DE VILLE 47^

C'est ainsi que La Fayette résolut le problème et invita, selon la pittoresque expression de Palmerston, le duc d'Orléans à traverser la rue et à passer du Palais- Royal aux Tuileries (i). En effet, l'apparition du drapeau de la Révolution, proscrit depuis quinze ans, fut saluée par d'unanimes acclamations : V^wc le duc ci Or lé ans ! Vive La Fayette (2) / Le prince rentra au Palais-Royal. Quand il fut parti, les assistants, parmi lesquels se trouvaient des républicains, exprimèrent leurs soupçons à l'égard du duc d'Orléans et déclarèrent n'accepter le nouveau gouvernement que si on leur donnait des garanties. Ils menacèrent de reprendre les armes pour la défense de la liberté. La Fayette les apaisa et leur fit

!i) Palmerston n'avait depuis quelques mois aucune illusion sur la chute prochaine des Bourbons et il considérait le duc d'Orléans comme un candidat possible au trône. C'est ce qu'il écrivait de Paris, le 4 décembre 1829, à William Temple : « Tout ceci paraît devoir s'arranger à l'amiable, et il n'y a nulle possibilité ou plutôt nulle probabilité de révolution ou de convulsion. Néanmoins, si le roi, pour la première fois de sa vie, allait porter son entêtement jusqu'à l'action, au lieu de reculer la veille, et s'il était appuyé par un ministère audacieux et désespéré, assez fort pour afl'ronter l'orage de l'opinion publique et du sentiment national, alors et ans ce cas le résultat serait probablement un changement d'habitants aux Tuileries et le duc d'Orléans au Palais-Royal pourrait être iiiuitc à traverser la rue. Mais, quant à un autre changement, cela n'est pas possible : il y a trop de millions de propriétaires de terres et de fonds en France pour rendre admissible une crise qui menace l'une ou l'autre de ces propriétés. ') (Cf. Lord Palmerston, sa correspondance infime, traduite par Aug. Craven; Paris, Didier, 1878, 2 vol. in-S», t. l", p. LU.)

(2) On lit dans les Mémoires d'Odilon Barrot, t. l«^, p. 125 : « A l'apparition du duc d'Orléans et de La Fayette, enveloppés tous deux, pour ainsi dire, dans les plis du drapeau national, un cri s'élança des entrailles de la multitude, et ce cri, cette fois unanime, fut celui de : Vii>e le duc d'Orléans! Vipc La Fayette! La révolution était terminée. » — - Cette scène fut popularisée par deux lithographies; l'une, par Aubry-Lecomte, d'après une esquisse du peintre Guillon-Le Thière, avait pour légende : Louis-Pliilippe d'Orléans proclamé lieutenant général du royaume et reçu à rHôtel de Ville de Paris par le général La Fayette et les principaux députés de la France le samedi 51 juillet 1850; l'autre, par Lemercier, d'après un dessin de Maurin, avait pour titre ; Le général La Fayette donnant l'accolade au roi Louis-Philippe, avec cette légende : Voilà le roi qu'il nous fallait, c'est la meilleure des républiques. (Cf. Bibl. nat., cabinet des estampes, coll. Hennin, t. CLXV, nos 14440 et 14447 du catalogue rédigé par M. G. Duplessis'.

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donner leur parole d'honneur de ne pas troubler la tranquillité de Paris pendant quarante-huit heures, mais à condition que le lieutenant général du royaume accepterait pour lui et pour les siens certaines propositions qui allaient être formulées. C'est alors que fut rédigé ce fameux programme de l'Hôtel de Ville, dont voici les principaux articles, d'après un témoin oculaire, dont la parole ne fut jamais suspectée, Armand Marrast :

1° La souveraineté nationale reconnue en tête delà Constitution comme le dogme fondamental du gouvernement. — 2° Point de pairie héréditaire. — }° Renouvellement complet de la magistrature. — 4° Loi municipale et communale sur le principe le plus large de l'élection. Pas de cens d'éligibilité. — <," L'élection appliquée à toutes les magistratures inférieures. — 6° Plusieurs autres dispositions touchant les privilèges et les monopoles qui paralysent l'industrie, etc. — 7" Tout cela enfin adopté provisoirement et devant être soumis à la sanction de la nation seule capable de s'imposer le système de gouvernement qui lui conviendra (i).

« Ce programme présenté au général La Fayette, dit Armand INIarrast, fut par lui reçu comme l'expression de ses propres opinions. Il se chargea de le faire connaître au lieutenant général et il le résuma lui-même en disant qu'il était question d'élever îin trône populaire entouré d'institutions républicaines. » La Fayette se rendit au Palais-Royal, exposa ses idées au prince et en obtint des professions de foi qui le satisfirent. « Vous savez, lui dit-il, que je suis républicain et que je regarde la Constitution des États-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. » — « Je pense comme vous, répondit le

(i) Cf. Programme de V Hôtel de Ville, ou récit de ce qui s'est passé depuis le }i juillet jusqu'au 6 août 18 jo; extrait de la Tribune politique et littéraire, article duy avril 1851, non démenti par le goupernemcnt [par Armand Marrast^; Paris, Rouanet, i8u, in-S", de 8 pages. (BibL nat., Lb"79.)

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