PORTRAIT PAR CHATEAUBRIAND
Louis XV'I; mais, tout en abhorrant les massacres, tout obligé qu'il fût de les fuir, il trouva des louanges pour des scènes où l'on portait quelques têtes au bout des piques.
M. de La Fayette s'est élevé parce qu'il a vécu : il y a une renommée échappée spontanément des talents et dont la mort augmente l'éclat en arrêtant les talents dans la jeunesse; il y a aussi une autre renommée, produit de l'âge, fille tardive du temps ; non grande par elle-même, elle l'est par les révolutions au milieu desquelles le hasard l'a placée. Le porteur de cette renommée, à force d'être, se mêle à tout; son nom devient l'enseigne ou le drapeau de tout : M. de La Fayette sera éternellement la Garde nationale. Par un effet extraordinaire, le résultat de ses actions était souvent en contradiction avec ses pensées: royaliste, il renversa, en 1789, une royauté de huit siècles; républicain, il créa en 1830 la royauté des barricades ; il s'en est allé donnant à Philippe la couronne qu'il avait enlevée à Louis XVI. Pétri avec les événements, quand les alluvions de nos malheurs se seront consolidées, on retrouvera son image incrustée dans la pâte révolutionnaire...
M. de La Fayette n'avait qu'une seule idée, et heureusement pour lui, elle était celle du siècle; la fixité de cette idée a fait son empire; elle lui servait d'œillère; elle l'empêchait de regarder à droite et à gauche; il marchait d'un pas ferme sur une seule ligne; il s'avançait sans tomber entre les précipices, non parce qu'il les voyait, mais parce qu'il ne les voyait pas; l'aveuglement lui tenait lieu de génie : tout ce qui est fixe est fatal et tout ce qui est fatal est puissant.
[Mémoires d'outrc-tombc, t. XI, p. 567 à 560.)