AFFRANCHISSEMENT DES NÈGRES
ture et non en retardant ou en empêchant la prospérité de l'autre. Avec la bénédiction de Dieu, l'Amérique deviendra un grand et heureux pays, et l'Angleterre, si elle a enfin trouvé la sagesse, aura gagné quelque chose de plus précieux, de plus essentiel à sa prospérité que tout ce qu'elle a perdu; elle continuera d'être une grande et respectable nation ii).
La Fayette voulait retourner aux Etats-Unis et il fit à son illustre ami la philanthropique proposition que voici :
A présent, mon cher général, que vous allez goûter quelque repos, permettez-moi de vous proposer un plan qui pourrait devenir grandement utile à la portion noire du genre humain. Unissons-nous pour acheter une petite propriété, où nous puissions essayer d'affranchir les nègres et de les employer seulement comme des ouvriers de ferme. Un tel exemple, donné par vous, pourrait être généralement suivi, et si nous réussissions en Amérique, je consacrerais avec joie une partie de mon temps à mettre cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est un projet bizarre, j'aime mieux être fou de cette manière que d'être jugé sage pour une conduite opposée (2).
Après avoir arraché les Américains à l'oppression anglaise, La Fayette voulait affranchir les nègres. Cette idée généreuse, il la reprendra plus tard et il l'appliquera. En attendant, il quitta Cadix et se rendit à Madrid pour y traiter avec le comte de Florida-Blanca des relations à établir entre l'Espagne et les Etats-Unis. Il fut reçu avec distinction par le roi Charles III, le 17 février 1783, et il écrivit le même jour à sa tante madame de Tessé :
J'ai fait ce matin ma cour au roi, et, malgré mon titre et habit rebelles, j'ai vu des grands bien petits, surtout lorsqu'ils
(i) Cf. dans la Correspondance de Benjamin Franklin, t. II, p. J09, la lettre à Jonathan Shipley, en date du 17 mars 178J.
(2) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 5 février 178^.
96 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [ijS?]
étaient à genoux, et il y a là de quoi faire éternuerun cerveau indépendant.
Le 19 février il résuma, dans une lettre au comte de Florida-Blanca, le résultat de ses conférences avec le ministre espagnol. L'envoyé des Etats-Unis, Carmichael, présenta ses lettres de créance et fut reçu officiellement à la Cour. Ce résultat avait été difficile à obtenir, car le roi craignait que l'exemple donné par les Américains ne devînt contagieux pour les colonies espagnoles (i). La Fayette, ayant accompli sa mission, quitta Madrid et arriva à Bordeaux le 2 mars, d'oii il revint à Paris. Le 12 mars, il reçut le brev,et de maréchal de camp et rentra ainsi dans l'armée française (2). Le comte d'Estaing avait rendu témoignage des services rendus à Cadix par son lieutenant (3).
(i) La Fayette rendit compte de ses négociations à Robert Livingston dans une lettre datée de Bordeaux, 2 mars 1785.
(2) Le ministre de la guerre fit présenter au roi la note suivante (Arch. adm. de la guerre) :
« La paix étant faite, IVI. le marquis de la Fayette est dans le cas de jouir de la grâce que le roi a bien voulu lui accorder à Toccasion de la conduite distinguée qu'il a tenue depuis le commencement de la guerre.
<( Sa Majesté lui a accordé le grade de maréchal de camp à la Un de la guerre, lorsqu'il rentrerait au service de France, en quittant le régiment dont il était alors pourvu, et Sa Majesté a en même temps décidé que son brevet de maréchal de camp serait daté du 19 octobre 1781, jour de la prise d'York-Town.
« On demande les intentions de Sa Majesté. »
Louis XVI revêtit cette note de son approbation et le brevet fut expédié. La Fayette figura dès lors sur la liste des maréchaux de camp à la date du 19 octobre 1781.
(j) Le comte d'Estaing envoya au maréchal de Ségur l'attestation suivante (Arch. adm. de la guerre) :
« M . le marquis de la Fayette. Son nom dit tout. Je ne me permets, comme général, que l'amour-propre de le mettre sous les yeux de Monsieur le maréchal de Ségur, qui n'ignore pas toute la persévérance avec laquelle j'ai sollicité d'avoir un pareil second. Je me borne à répéter ce que le ministre du roi sait, c'est que M. le marquis de la Fayette a été à Cadix, comme en Amérique, toujours lui-même. Il n'a fait d'ailleurs que des dépenses nécessaires, mais elles étaient indispensables et elles ont été considérables.