VOYAGE EN AUVERGNE
La Fayette partit pour son château de Chavaniac. près de Brioude, le 19 mars 1783 (i). Sa tante Marguerite- Madeleine venait de mourir, et il tenait à consoler ^Madame de Chavaniac, désormais isolée. D'autres soucis le préoccupaient. Les mauvaises récoltes a^-ant amené une disette dans la Basse- Auvergne, les habitants des domaines du marquis avaient demandé des secours à l'intendant de la province, ]\L de Chazerat, qui se trouvait alors à Versailles, disant qu'ils n'avaient '< évité les horreurs de la famine que par des secours extraordinaires que leur a procurés M. de La Fayette, leur seigneur (2). » Ils avaient chargé leur seigneur de présenter la pétition à l'intendant et la marquise de La Fayette l'avait recommandée à celui-ci. le 26 février 1783. A peine arrivé, le général avisa aux moyens de secourir ses vassaux. Comme le régisseur de ses domaines lui montrait ses greniers encombrés de blé et lui disait : « ^Monsieur le marquis, voilà le moment de vendre votre grain », La Fayette répondit : « Non, c'est le moment dp le donner. » Et il fit distribuer aux pauvres le blé de ses greniers (3).
Le marquis était donc justement populaire. Il se rendit
(i) La Fayette écrivait de Paris, le 19 mars 1785, au comte de Vergennes : « Je pars pour l'Auvergne, Monsieur le comte, et, à moins que je ne reçoive vos ordres, je serai une vingtaine de jours dans ce voyage. «
(2) Cf. H. Doniol, Une correspondance administrative sous Louis XVI, épisode de la jeunesse de La Fayette, dans les Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1875, t. CIV, p. 49.
(5) A ce sujet Gueyflïer, subdélégué de l'élection de Brioude, écrivit, le 27 mars 178J, à l'intendant d'Auvergne : « M. le marquis de la Fayette est actuellement dans ses terres d'Auvergne. J'ai eu l'honneur de lui faire ma cour et il m'a demandé si vous ne m'aviez pas donné des ordres relativement aux secours en blés de mars qu'il a sollicités pour les paroisses d'Aurat, Jax, Vissac, Auteyrat, Seaugues, Saint-Julien et Saint-Geneix de Fix. Il m'a paru fortement touché de l'alarme généralement répandue sur le succès de la récolte prochaine... Il s'occupe de faire distribuer cent septiers de seigle qui seront donnés gratuitement aux pauvres, et il m'a dit que, s'il avait pu faire de plus amples charités, il n'aurait pas importuné l'administration. » Cf. H. Doniol, ut suprà, p. 60.)
à Riom le 5 avril 1783, et fut reçu par les habitants avec enthousiasme. « C'était, au dire d'un témoin oculaire, une allégresse générale dans la ville; on s'embrassait presque sans se connaître; on ne cessait de crier : Vive La Fayette (i). »
La Fayette ramena à Paris sa tante Madame de Chavaniac. Le 5 mai 1783, il reçut la croix de Saint-Louis, « en considération de ses services distingués en Amérique, où il s'est trouvé, en qualité de major général, à toutes les affaires qui ont eu lieu entre les troupes du roi d'Angleterre et celles des Etats-Unis, et où il a été très utilement employé d'ailleurs pour des objets de négociation (2). » Il fut reçu dans l'ordre par son beau-père le duc d'Ayen,
Dans le même mois de mai 1783, La Fayette réalisa le projet, dès longtemps caressé (3), de quitter l'hôtel de
(i) On lit dans les Mémoires secrets de Bachaumont, t. XXII, p. J22 : « 14 mai 178J. Extrait d'une lettre de Riom en Auvergne le 6 mai : Il y a un mois effectivement que nous avons eu le plaisir de posséder ici le marquis de la Fayette, c'est-à-dire qu'il y était le 5 avril. Il a été reçu avec tous les honneurs dont on vous a rendu compte et qu'il mérite bien. Le corps de ville, précédé d'instruments et des sergents de la milice bourgeoise, alla lui présenter le vin d'honneur; trois députés du présidial, en robes rouges, le complimentèrent. Enfin, c'était une allégresse générale dans la ville; on s'embrassait presque sans se connaître ; on ne cessait de crier : Vii^c La Fayette! Chacun de ses concitoyens semblait participer à sa gloire, car il faut que vous sachiez que cette maison est de notre province. C'est même ce qui nous a procuré l'avantage de posséder un instant ce jeune seigneur. Il venait d'y perdre une de ses tantes et s'empressait d'arracher une autre qui lui reste à sa douleur et de l'emmener avec lui. Cet acte de tendresse vous prouve qu'il est susceptible de tous les sentiments. II a reçu, avec la modestie qui le caractérise, tous les hommages qu'on lui a offerts. »
(2) Cf. Archives administratives de la guerre. — On lit, à ce sujet, dans la Correspondance secrète de Métra, t. XIV, p. 541, à la date du 20 mai 1785 : « M. le marquis de la Fayette vient d'être décoré de la croix de Saint-Louis. On remarque que le roi ne fait pas grâce de six mois au nouveau chevalier. »
(j) Dès le 6 janvier 1778, La Fayette écrivait d'Amérique à sa femme : « Ne pensez-vous pas qu'après mon retour, nous serions assez grands pour nous établir dans notre maison, y vivre heureux ensemble, y recevoir nos