‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 33 sur 236 · PORTS FRANCS OUVERTS AUX AMÉRICAINS · texte numérisé non relu

PORTS FRANCS OUVERTS AUX AMÉRICAINS

Noailles et de s'établir dans son hôtel de la rue de Bourbon (i), près du palais de ce nom (2). Il eut le plaisir de recevoir la réponse de Washington à sa lettre du 5 février (3) et le regret d'apprendre la mort de deux de ses compagnons d'armes, lord Stirling et le colonel Barber.

La Fa3"ette ne cessait de s'occuper des intérêts des Etats-Unis. Dès son retour d'Espagne il avait négocié avec les ministres la désignation des ports francs ouverts au commerce américain. A Bayonne et Dunkerque, primitivement choisis, il fit ajouter Lorient et Marseille. Il demanda au comte de Vergennes la définition du port libre et le ministre la lui donna, le 29 juin 1783 (4). Au mois de juillet, il ramena sa tante dans le château de Chavaniac, en compagnie de sa femme et de sa belle-sœur la comtesse de Roure (5). Là il répondit, le 20 juillet, à une lettre du président du Congrès, en date du 12 avril 1783, par laquelle celui-ci le remerciait de ses bons offices et le chargeait d'une négociation relative au payement de la dette des Etats-Unis à l'égard de la Grande-Bretagne. La Fayette informait le Congrès de ses démarches et de son

amis, y établir une douce liberté, et lire les gazettes des pays étrangers, sans avoir la curiosité d'aller voir nous-mêmes ce qui s'y passe? »

(i) L'hôtel de La Fayette était situé au n» 8i de la rue de Bourbon, actuellement rue de Lille. Il avait coûté 200,000 livres, plus ^0,000 livres de réparations et 50,000 livres de mobilier. (Cf. Henry Mosnier, p. 57.)

(2) Madame de La Fayette raconte, dans la Vie de Madame la duchesse d'Ayeii. p. 8?, qu'elle quitta la maison paternelle et s'installa rue de Bourbon, après le mariage de sa sœur Anne-Paule-Dominique de Noailles avec le marquis Joachim de Montagu, qui avait eu lieu le 12 mai 178J.

(5) Cette lettre de Washington est datée du 5 avril 1783.

(4) Voici cette définition ; « Un port libre. Monsieur, est une place d'où l'on peut exporter et où l'on peut importer librement toutes sortes de marchandises étrangères et domestiques. Vous jugez. Monsieur, d'après cette définition, que toutes les marchandises du Nord, sans exception, peuvent être importées à Lorient, et être exportées par les Américains. » Cf. Courrier de l'Europe, n^ 201, 28 septembre 1784, p. 20c. 'i

(0 Cf. Madame de La Fayette, Vie de Madame la duchesse d'Ayen, p. 85, et Henry Mosnier, p. 19.

heureux succès dans l'affaire des ports francs. Le 22 juillet, il exprimait à Washington son admiration toujours croissante:

Jamais homme n'a eu dans l'opinion du monde une place aussi honorable, et votre nom grandira encore, s'il est possible, dans la postérité. Tout ce qui est grand, tout ce qui est bon ne s'était pas jusqu'à présent trouvé réuni dans le même individu. Jamais il n'avait existé d'homme que le soldat, l'homme d'Etat, le patriote et le philosophe pussent également admirer, et jamais révolution ne s'était accomplie, qui, dans ses motifs, sa conduite et ses conséquences, pût si bien immortaliser son glorieux chef. Je suis fier de vous, mon cher général; votre gloire me fait éprouver ce que je sentirais pour la mienne, et, tandis que le monde vous contemple, je jouis de penser et de dire que les qualités de votre cœur sont encore préférables à tout ce que vous avez fait.

Le 4 août 1783, les habitants de Langeac, seigneurie voisine de Chavaniac, vinrent offrir au marquis le vin de la ville et lui exprimer le désir de passer sous sa domination (i).

La Fayette revint à Paris, où une affaire assez délicate réclamait ses soins. Le 13 mai 1783, une Society of the Cincinnati avait été fondée par les officiers de l'armée américaine, sous la présidence de Washington, et le général Knox en avait rédigé les statuts. L'ordre de Cincinnatus, créé en même temps, avait pour insignes un aigle et un ruban bleu; le titre de membre de l'ordre devait être héréditaire de mâle en mâle (2). La Fayette

(i) Cf. Tablettes historiques du Velay, 1872, p. 314.

{2) Cette clause d'hérédité souleva des protestations violentes contre l'ordre de Cincinnatus. Jolin Adams et Benjamin Franklin la combattirent comme dangereuse pour l'égalité démocratique. Ce dernier encourairea Mirabeau à écrire et à publier un travail sur la Noblesse héréditaire (Cf. Correspondance de B. Franklin, t. 11, p. 560). Aussi Washington obtint-il, en mai 1784, le renoncement des officiers américains à ce privilège. — (Cf., sur la Société des Cincinnati, Jared Sparks, t. IX, p. 495 à 500.)

11784] l'ordre de cincinnatus ioi

fut un des premiers membres de cette institution et on le chargea de déterminer à quels officiers français ayant combattu pour l'indépendance des États-Unis il convenait de conférer le nouvel ordre. Le marquis intervint, le 16 décembre 1783, auprès du comte de Vergennes, et le conseil du roi décida que le comte de Rochambeau, ses généraux et colonels et les amiraux seraient autorisés à porter la croix de l'ordre de Cincinnatus. La Fayette, d'accord avec le gouvernement américain, eut pour mission de remettre les insignes aux chevaliers français et américains, et à cet effet il fit confectionner des aigles par le major Lenfant (i). Le 19 janvier 1784, il réunit dans son hôtel les quelques officiers américains membres de l'ordre présents à Paris, les revêtit lui-même de l'aigle et alla ensuite, à leur tête, complimenter les officiers généraux français, auxquels le major Lenfant présenta les insignes (2). Cette cérémonie eut quelque retentissement ; elle fut l'occasion de nombreuses réclamations d'officiers qui avaient fait les campagnes d'Amérique et pensaient avoir droit à l'ordre de Cincinnatus. Les capitaines de vaisseau, tels que le chevalier de Suffren et la Pérouse, se sentaient très mortifiés d'avoir été oubliés dans la distribution des aigles. La Fayette écouta leurs justes doléances et se fit leur interprète auprès de Washington (3).

(i) Officier français au service des États-Unis, délégué par l'armée américaine.

(2) Cf. le continuateur de Bachaumont, à la date du 9 février 1784. On y lit : « Les premiers [les officiers américains] s'étant rassemblés chez le marquis de la Fayette, ce général les revêtit des aigles, marque distinctive de l'association, et fut aussitôt après à leur tète complimenter les amiraux, chefs d'escadre et généraux des armées françaises, auxquels le major l'Enfant, député par l'armée américaine et portant des ordres de Cincinnati, présenta les aigles, portant sur leur poitrine les emblèmes relatifs au caractère de Cincinnatus, avec ces devises : Cincinnia relinqiii ad servandam rempublicam et viiiutis pra-mium. »

(j) Cf. Lettre de La Fayette à Washington, en date du 9 mars 1784.

Le marquis présenta, vers la fin de 1783, au nouveau ministre Calonne un mémoire relatif au commerce de l'Amérique, et il eut avec lui des conférences sur ce sujet. Calonne répondit, le g janvier 1784, qu'il en avait référé au roi et que Sa Majesté accordait aux États-Unis quatre ports francs, Lorient, Bayonne, Dunkerque et Marseille. Il assura La Fayette qu'il accueillerait toujours avec attention ses observations et ses demandes, et les termes de sa lettre prouvent combien le gouvernement avait de considération pour le généreux avocat de la cause américaine (i). Le 10, le marquis informa le président du Congrès de Theureuse issue de ses négociations et lui envoya le texte de la lettre du ministre. En conséquence, le Congrès vota des félicitations à La Fayette, dans sa séance du 3 mai 1784, et décida qu'on lui écrirait (( pour lui témoigner la vivo reconnaissance qu'inspirent au Congrès les services importants qu'il en a reçus relativement au commerce entre la France et les Etats-Unis, particulièrement l'entrée libre dans plusieurs ports de S. M. T. C. (2). »

Toujours épris de la nouveauté, La Fayette devint le

(i) Voici des passages de cette lettre, qui a été publiée par le Courrier de l'Europe {n° 297, 28 septembre 1784, p. 205) : » Je suis autorisé à vous annoncer que l'intention de Sa Majesté est d'accorder aux États-Unis les ports de Lorient et de Bayonne comme ports libres, ainsi que ceux de Dunkerque et de Marseille. Lorient sera absolument libre. Pour Bayonne, la liberté sera restreinte pour le tabac, qui y est sujet à un droit. Les Américains peuvent, dès ce moment, envoyer leurs vaisseaux dans ces quatre ports, où ils n'éprouveront aucune espèce de difficultés... Les plaintes qu'on pourra vous faire, ou que M. Franklin et les autres ministres américains, que je serais charmé de voir, pourront me transmettre contre leur conduite [celle des fermiers généraux], seront examinées avec une grande attention, et le gouvernement ne soulTrirait point qu'ils exercent aucune vexation... Enfin, Monsieur, vous pouvez compter que je serai toujours disposé, ainsi que M. le maréchal de Castries, à recevoir et à écouter avec attention les demandes et représentations ultérieures que vous jugerez à propos de faire en faveur du commerce de l'Amérique. »

(2) Cf. Courrier de l'Europe, n» 201, 28 septembre 1784, p. 205.

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