LETTRE DE WASHINGTON I
vaient la rendre plus simple et plus légère. Toutes les situations qu'on peut supposer à la guerre, tous les mouvements qu'elles doivent amener, ont été, par une habitude constante, tellement inculqués dans leurs têtes que toutes ces opérations se font presque mécaniquement. Si les ressources de la France, la vivacité de ses soldats, l'intelligence de ses officiers, Tambition nationale et la délicatesse morale qu'on lui connaît étaient appliquées à un système aussi bien suivi, nous pourrions être autant au-dessus des Prussiens que notre armée est en ce moment inférieure à la leur, et c'est beaucoup dire.
J'ai vu aussi les Autrichiens, mais pas réunis ; leur système général d'économie doit être plus admiré que les manœuvres de leurs troupes. Leur machine n'est pas simple, nos régiments sont meilleurs que les leurs, et, quelque avantage qu'ils puissent avoir en ligne sur nous, nous devons, avec un peu d'habitude, les surpasser. Je crois réellement qu'il y a plus d'instruction de détail dans quelques-uns de nos meilleurs régiments que dans ceux des Prussiens, mais leurs manœuvres sont infiniment préférables aux nôtres. L'armée autrichienne est beaucoup plus nombreuse que celle des deux autres pays et coûte beaucoup moins que l'armée française.
A son retour La Fayette trouva une lettre de Washington, datée du 25 juillet 1785, où il lut ces remarquables lignes :
Comme les nuages qui s'étendaient sur votre hémisphère se dissipent et que la paix et tous les biens qui l'accompagnent régnent dans votre pays, je veux bannir de mes lettres le mot de guerre. Je voudrais voir les jeunes gens de ce monde en paix, tout occupés du bonheur d'accomplir le grand et premier commandement : Croisse^ et muUiplie'{. Comme encouragement, nous avons ouvert les fertiles plaines de l'Ohio aux pauvres, aux malheureux, aux opprimés de la terre. Tous ceux qui sont surchargés, accablés, cherchant un sol à cultiver, peuvent venir ; et, comme dans la terre promise, ils trouveront le lait et le miel.
Le marquis, toujours hanté de ses rêves d'abolition de
l'esclavage, acheta dans la colonie de Cayenne une plantation, qui lui coûta cent vingt-cinq mille livres et où il se proposait d'essayer d'affranchir ses nègres (i). Il songeait également aux protestants et reprenait les négociations pour permettre au commerce américain de s'exercer librement dans tous les ports d'Europe. Le 3 décembre 1785, il renonça à la pension de sept cent quatre-vingts livres que le Roi lui avait accordée, en 1759, après la mort de son père, mais il en demanda l'attribution à un ancien sous-lieutenant d'infanterie de Chartres et à la veuve d'un exempt de maréchaussée à Langeac, en Auvergne (2), ce qui lui fut accordé. Au commencement de l'année 1 786, il obtint du contrôleur général Calonne la création d'un comité de commerce, composé de fermiers généraux, d'inspecteurs généraux du commerce et de membres du conseil, et chargé d'examiner les rapports mercantiles entre la France et les États-Unis. La Fayette fut appelé dans ce comité dès le 9 février 1786 (3). Il y proposa avec
(i) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786. — Washington répondit à son ami le 10 mai 1786 : « La bonté de votre cœur, mon cher marquis, se montre dans toutes les circonstances, et je ne suis jamais surpris lorsque vous en donnez de nouveaux témoignages. Votre dernière acquisition d'une plantation à Cayenne, dans la vue d'émanciper les esclaves, est une généreuse et noble preuve de votre humanité. Plût à Dieu qu'un semblable esprit vînt animer tout le peuple de ce pays ! Mais je désespère d'en être témoin. Quelques pétitions ont été présentées à l'Assemblée, pendant la dernière session, pour l'abolition de l'esclavage ; elles ont pu à peine obtenir une lecture. Une émancipation subite amènerait, je crois, de grands maux; mais certainement elle pourrait, elle devrait être accomplie graduellement, et cela par l'autorité législative. »
(2) La Fayette écrivit, de Paris, le j décembre 1785, au ministre de la guerre, la lettre suivante (Original, Arch. adm. de la guerre) : « Monseï gneur, avant mon dernier voyage, j'eus l'honneur de vous consulter sur une pension de 780 livres, qui me fut donnée après la bataille de Minden, où je perdis mon père, et qui me paraît devoir être employée plus utilement. Mes différentes courses m'avaient empêché depuis longtemps de beaucoup réfléchir à mes affaires personnelles, mais comme depuis l'époque de cette pension ma fortune est augmentée, je supplie aujourd'hui le roi de permettre que je n'en conserve que la reconnaissance. » (j) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786:
[1786] LES HABITANTS DE l'île DE NANTUCKET I 29
sa hardiesse ordinairerabolilion du monopole du tabac ( i ), mais sans succès (2). Toutefois, il obtint des faveurs particulières pour les Américains. Une d'entre elles concernant les huiles de baleine lui valut de la part des habitants de la petite île de Nantucket une marque de gratitude vraiment touchante. Ceux-ci, voulant reconnaître les services rendus par le général au commerce américain, s'engagèrent à donner chacun le lait de leur vache pendant vingt-quatre heures pour fabriquer un fromage de cinq cents livres, qui serait envoyé à La Fayette (3).
u On a formé, à ma sollicitation, un comité où je suis appelé demain. » — Dans ce même mois, La Fayette écrivit à Franklin, qui ne lui répondit que le 17 avril 1787. (Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, t. II, p. 430.)
(i) Cf. Clavière et Brissot, De la France et des Etats-Unis; Paris. 1787, in-8, p. 187. On y lit, à l'occasion de cette proposition d'abolition du monopole du tabac : « M. le marquis de La Fayette récapitula leurs calculs et, fondant sur leurs bases mêmes l'établissement d'un droit d'entrée de trentedeux sols et demi par livre, il démontra que ce droit suffirait non seulement aux vingt-neuf millions pour l'Etat, mais rendrait encore, outre six millions pour les frais de régie et de garde contre la contrebande, un bénéfice de dix pour cent pour le régisseur et une somme par delà assez considérable. Exposant ensuite ses propres calculs, il démontra que ce nouveau régime amènerait une plus grande consommation du tabac, que ce tabac serait tout à la fois moins cher et de meilleure qualité, et que le royaume serait délivré des vexations et des désordres occasionnés par le monopole; avantage bien grand, bien mal apprécié jusqu'à présent, même en ne calculant que d'après le but de la fiscalité, et qu'il appartenait à l'âme sensible de M, de La Fayette de développer avec intérêt... Qu'il nous soit permis d'adresser à ce jeune et généreux Français les hommages de cette philosophie sensible, qui n'admira jamais dans les exploits militaires que le but seul louable de favoriser la liberté, et avec elle les progrès des lumières et de la raison. M. de La Fayette a contribué par sa valeur à venger les Américains; il s'occupe maintenant à étendre leur commerce et celui de leur patrie. Puisse-t-il, avec un succès égal, poursuivre cette utile carrière ! »
(2''i La Fayette écrivait, le 24 mai 1786, à 'Washington : « On a consacré beaucoup de temps à l'examen de la question des tabacs. J'ai vigoureusement attaqué la ferme générale et chaudement discuté pour obtenir sa destruction. On ne peut pas l'opérer subitement ; elle doit tomber par la méthode plus lente de la mine. »
(?) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. J84. — La délibération des habitants de l'île de Nantucket, située non loin du cap Cod, est du 19 septembre 1786.
Correspondance avec Washington et échange de cadeaux. — Voyage de La Fayette à Cherbourg avec le maréchal de Castries (juin 1786). — Le roi le ramène à Versailles dans son carrosse. — Achat de la seigneurie de Langeac. — Réception solennelle du nouveau seigneur, le ij août 1786.
— Le buste de La Fayette par Houdon est offert par les Etats de Virginie à la ville de Paris et placé dans une des salles de IHûtel de Ville, le 28 septembre I78'6. — Dîner à Saint-Ouen chez Necker. — Remise au duc de Nivernois d'un projet de réforme de la jurisprudence criminelle rédigé par Condorcet. — Lettre à Barbé de Marbois. — Visite de villes de garnison. — Séjour à Fontainebleau près de la Cour (octobre et novembre 1786). — Dîner offert à William Pitt. — L'impératrice de Russie Catherine II le fait prier de venir à Pétersbourg. — La Fayette sollicite et obtient la permission d'aller la voir en Crimée. — Il se prépare à partir.
— La convocation de l'assemblée des notables le retient en France (29 décembre 1786). — La Fayette est inscrit sur la liste des notables. — Double version à ce sujet. — Il est un des témoins du mariage de Condorcet, le 28 décembre 1786. — Il confie à Washington ses espérances sur le rôle de l'assemblée des notables et sur ce qu'il compte y faire. — 11 assiste à l'ouverture de cette assemblée à Versailles, le 22 février 1787. — Il fait partie du 2« bureau présidé par le comte d'Artois. — 11 joue un rôle actif dans les délibérations et combat le projet de Calonne. — U demande que le roi élargisse tous ceux qui sont aux galères pour cause de contrebande. — Il attaque le monstre de l'agiotage et signe une déclaration à ce sujet. — Opinions sur le déficit. — Demande de la convocation d'une Assemblée nationale. — Colloque à ce sujet avec le comte d'Artois. — Vœu sur l'état civil des protestants et sur la réforme des lois criminelles le 2j mai 1787. — Dernière séance de l'assemblée des notables le 25 mai. — La Fayette fait le tableau des travaux de cette assemblée. — Il s'est attiré la haine des grands et le suffrage de la nation.
La Fayette ne cessait d'entretenir avec Washington une active et affectueuse correspondance. Les deux amis échangeaient des cadeaux. Comme les ânes étaient rares aux Etats-Unis, le marquis envoya un âne et deux ânesses à Washington (i), ainsi que des chiens courants, tandis que M*"' Washington expédiait des jambons (2),
(i) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786.
(2) Washington écrivait à La Fayette, le 8 juin 1786, que sa femme envoyait à M"» de La Fayette une barrique de jambons. « Je ne sais s'ils sont meilleurs ou même aussi bons qu'en France, mais ils sont de notre