‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 57 sur 236 · POURPARLERS AVEC MIRABEAU I · texte numérisé non relu

POURPARLERS AVEC MIRABEAU I

dures d'après le décret de l'Assemblée nationale sur la réforme de la procédure criminelle, rendu le g octobre (i). Le départ forcé du duc d'Orléans avait excité les soupçons de Mirabeau, qui avait quelque peu malmené La Fayette dans ses propos. IMirabeau n'avait qu'une médiocre idée de la valeur intellectuelle de La Fayette ; il ne lui jugeait pas l'étoffe d'un homme d'État, mais il savait qu'il fallait compter avec sa popularité et avec l'estime publique dont il jouissait (2). De son côté, La Fayette ne méconnaissait pas les talents de Mirabeau, mais il n'avait aucune estime pour son caractère ni pour sa moralité (3). La révolution, dont ils avaient été les artisans, les mettait aux prises, et une antipathie réciproque en faisait des adversaires,, alors que des intérêts communs leur imposaient une alliance. Au mois d'octobre 1789, la question brûlante était le remplacement du ministère. La Fayette semblait désigné pour cette tâche, mais il rencontrait un rival en IMirabeau, qui voulait être ministre. Des intrigues se nouèrent entre les partisans de ces deux hommes pour les rapprocher et concilier les intérêts opposés. Le comte de La Marck s'y employa avec habileté, dans la vue de servir les intérêts de la monarchie. La Fayette, au lendemain des journées des 5 et 6 octobre, s'entretint avec Mirabeau delà nécessité d'un changement

(i) Cf. s. Lacroix, t. II, p. 292.

(2) Le comte de La Marck dit à ce sujet (t. I^r^ p. 128) : « Quelque peu de cas que Mirabeau fît personnellement de M. de La F"ayette, il ne s'était pas dissimulé cependant que la position que celui-ci s'était faite, la grande popularité dont il avait su s'entourer, ne missent dans l'obligation de compter avec lui. Il chercha plusieurs fois à se rapprocher de lui et à concerter avec lui les moyens de tirer le pays de l'anarchie dans laquelle il s'avançait chaque jour davantage. »

(5) La Fayette a dit dans sa notice sur Mirabeau, insérée dans les Mcinoircs : « La Fayette eut des torts avec Mirabeau, dont l'immoralité le choquait ; quelque plaisir qu'il trouvât à sa conversation et malgré beaucoup d'admiration pour de sublimes talents, il ne pouvait s'empêcher de lui étmoigner une mésestime qui le blessait. »

d'administration. Le 8 octobre, Gouverneur Morris l'apprit delà bouche même de La Fayette et il témoigna sa désapprobation d'une telle collaboration (i). Il s'ingénia à Tempêcher et prodigua ses conseils au général, qui les écoutait avec froideur et cherchait à éviter toute explication. Le II octobre, il lui assura que jMalesherbes n'accepterait pas d'entrer dans le ministère et que La Rochefoucauld, auquel il songeait pour ^intérieur, n'avait pas les talents requis pour ces fonctions (2). Le 16, il lui dit sans ambages que la constitution présentée ne pouvait convenir à ce pays, que l'autorité de La Fayette s'écroulerait petit à petit et qu'il tomberait, étonné lui-même de sa chute. A cette prophétie, dont la dernière partie devait se réaliser, il ajoutait :

Si vous entrez dans le ministère avec Mirabeau, ou à peu près en même temps, chaque Français honnête se demandera la cause de ce qu'il appellera une monstrueuse coalition. Il y a dans ce monde des hommes propres à certains emplois, mais auxquels on ne doit pas en confier certains autres. La vertu sera toujours souillée par une alliance avec le vice, et la liberté rougira de honte à son entrée dans le monde, si c'est une main polluée qui la conduit (3).

(i) On lit dans le Mémorial de Gouverneur Morris, à la date du 8 octobre 1789 (t. I^r, p. 27J) : « Je vais chez M. de La Fayette; il est entouré de monde; il s'établit en conférence avec M. de Clermont-Tonnerre ; M™* de La Fayette, M. de Staël et M. de S..., son ami, sont en comité dans le salon, c'est-à-dire en petit comité; M. Short en fait partie. Je profite de quelques instants pour dire à La Fayette qu'un chant,'ement d'administration me paraît urgent. 11 en a déjà parlé à Mirabeau. Tant pis, et je le regrette. Il songe à prendre un ministre dans chaque opinion. Je lui dis qu'il lui faut des hommes de talent et de fermeté, et que, pour ce qui est du reste, peu' importe. 11 me répond qu'il veut que je dine avec lui, pour que nous parlions de cela. »

(2) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. I<"', p. 274. — Gouverneur Morris s'entretenait de la situation avec l'évèquc d'Autun. Talleyrand. Il déclarait être décidé à dire à La Fayette qu'il avait rempli son devoir envers lui et la France, qu'il ne lui dirait plus rien et l'abandonnerait au cours des événements; mais il continua à prodiguer ses conseils.

(j) Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. 1=', p. 276.

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