I POURPARLERS AVEC MIRABEAU
Devant de telles objurgations, La Fayette devait hésiter à s'assurer la collaboration de Mirabeau. Toutefois, il se laissait prendre aux intrigues du comte de La Marck et il acceptait une entrevue avec son rival à Passy, chez la comtesse d'Aragon, nièce de Mirabeau (i). Dès lors, leurs relationsdevinrent fréquentes et presque quotidiennes. Omer Talon, lieutenant civil au Châtelet, et Huguet de Sémonville, conseiller au Parlement, tous deux députés suppléants à l'Assemblée nationale, jouaient un rôle actif dans les négociations. Le 17 octobre 178g, Mirabeau écrivait à La Marck :
L'affaire est chaude, et La Fayette décidé autant qu'il peut l'être à lui seul. Il me mène ce matin chez le Montmorin... Il faut décider La Fayette, effrayé des subsistances et inquiet des provinces (2).
Mirabeau ayant conféré avec La Fayette, disait : « J'ai vu longtemps le petit et le sous grand homme (3). » De son côté le comte de La Marck discutait avec le général les bases de l'alliance entre les deux rivaux. Mirabeau avait des besoins pressants d'argent et des ambitions. La Fayette offrait 50,000 francs et l'ambassade de Constantinople. La Marck, au nom de son ami, accepta l'argent et refusa l'ambassade (4). Ce n'était pas sur les rives du Bosphore que Mirabeau voulait exercer son génie. Toutefois, il ne manquaitpas l'occasion de flatter son futur allié. Le lundi 19 octobre, à la première séance
(i) Cf. Alexandre Lameth, Histoire de l'Assemblée constituante, t. I", p. 181. — Alexandre Lameth, Adrien du Port, Barnave et Laborde de Méréville assistèrent à l"entrevue. La Fayette était venu de Paris avec la Tour- Maubourg.
(2) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck. t. I^r, p. ^85.
(j) Cf. lettre de Mirabeau à La Marck, écrite le 17 octobre au soir. {Correspondance, t. l'^^, p. j86.)
(4") Cf. lettre de La Marck à Mirabeau, en date du 17 octobre. {Correspondance, t. 1", pp. j86 et ,^87.)
tenue par l'Assemblée nationale à Paris, dans une salle de l'archevêché, Bailly et La Fayette vinrent apporter les hommages de la Commune et de la garde nationale. Mirabeau prononça alors un éloge pompeux des services rendus par ces deux citoyens et fit voter des remerciements au maire et au commandant général. La Fayette répondit :
Excusez, Messieurs, rémotion que j'éprouve; elle est un gage certain de ma profonde reconnaissance. Il m'est bien glorieux d'avoir mérité l'estime de l'Assemblée nationale, sous les ordres du chef qui a dirigé mes travaux. Je saisis cette occasion de rendre à la garde nationale la justice qu'elle a toujours usé de sa force d'une manière digne des motifs qui lui ont fait prendre les armes (i).
Le même jour, 19 octobre, Mirabeau écrivait à La Fayette :
Quoi qu'il arrive, je serai vôtre jusqu'à la fin, parce que vos grandes qualités m'ont fortement attiré, et qu'il m'est impossible de cesser de prendre un intérêt très vif à une destinée si belle et si étroitement liée à la révolution qui conduit la nation à la liberté (2).
Il traitait, dans cette même lettre, Necker de méprisable charlatan eX déclarait qu'il allait mettre la nation à même de juger si le ministère actuel était propre à sauver l'Etat. La Fayette lui répondit qu'ils dîneraient ensemble et s'entretiendraient de toutes ces questions : « Ne croyez pas, ajoutait-il, que j'évite aucune responsabilité, et comme le déshonneur n'entre pas dans mes calculs, je ne considère d'alternative que la révolution
(i) Cf. Moniteur, t. II, pp. 68 à 70.
(2) Cf. Correspondance de Mirabeau et de La Marck, t. l", p. ^89.