RELATIONS AVEC LE MARQUIS DE BOUILLE
si je lui en présente un, dont il alloue les talents et la consistance, et qui prenne cet engagement, il doit me donner carte blanche pour la composition ; que c'est dès lundi que le ministère n'aura pas un écu, et dès mercredi que l'explosion commencera; que pouvant, grâce à ma fidélité individuelle, se donner le mérite de la présentation d'un tel ministère, il faut qu'il se garde d'oublier qu'au jour de la bagarre ce ministère pourrait bien arriver sans lui, etc., etc.
Toutes ces intrigues furent déjouées, le 7 novembre, par un décret de l'Assemblée nationale qui interdit à ses membres d'entrer dans un ministère. Le comte de La jMarck déclara que l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, garde des sceaux, qui négociait avec les deux rivaux, les avait roulés et avait opposé à leur ambition « une difficulté dangereuse ». Il écrivait, le 10 novembre, à ]\Iirabeau :
Que faut-il faire? C'est à vous, mon cher comte, à indiquer le plan de campagne. J'entreprends d'animer La Fayette, de l'effrayer par la perte totale de sa gloire, de lui donner toute confiance en vous... 11 est bien certain que, si La Fayette est indécis et perd encore du temps, il deviendra à rien (i .
Les relations entre La Fayette et Mirabeau devinrent moins fréquentes, mais le général n'en était que plus circonvenu d'autre part. Son cousin, le lieutenant général marquis de Bouille, qui avait été un des témoins de son mariage, était dans son commandement de ]\Ietz, d'où il suivait avec anxiété les progrès de la Révolution. Royaliste convaincu, il désapprouvait les idées nouvelles et blâmait son cousin de les avoir embrassées. Toutefois, considérant que le duc d'Orléans et La Fayette tenaient dans leurs mains la destinée delà France, il réponditjà des
(i) Cl. Correspondance, t. I^"", p. 421.
avances faites par le marquis Achille du Chastellet, espérant que le général lui manderait ses intentions (i). Il écrivit même à celui-ci, qui lui répondit, le 14 novembre, et lui conseilla de se rallier à la Constitution et de servir ainsi la chose publique. La Fayette terminait sa lettre par ces considérations :
Quant à moi, que les circonstances et la confiance du peuple ont placé dans un degré de responsabilité fort supérieur à mes talents, je crois avoir démontré que je haïssais la faction, autant que j'aime la liberté, et j'attends impatiemment l'époque où je pourrai démontrer aussi que nulle vue d'intérêt personnel n'a jamais approché de mon cœur (2).
La correspondance s'en tint là pour le moment. Achille du Chastellet répondit au marquis de Bouille, le 20 novembre 1789, et traça le portrait suivant de La Fayette :
Il m'a paru un homme dévoré du désir de mettre son nom à la tête de la révolution de ce pays-ci, comme Washington a mis le sien à la tête de celle de l'Amérique, mais ne voulant employer que des moyens honnêtes, ayant une grande présence d'esprit, une tête très froide, de l'activité, quoiqu'un choix assez médiocre dans son emploi, beaucoup d'adresse à profiter des circonstances, quoique manquant du génie qui les crée, au total un homme honnête et de mérite, quoique ce ne soit pas un grand homme (3).
La Fayette ne négligeait pas ses devoirs de commandant général. Il correspondait avec Bailly (4) et, sur les
(i) Cf. Mémoires du marquis de Bouille, éd. Didot, p. 145 à 148. — Le ■!o octobre 1789, le marquis disait de son cousin à Achille du Chastellet : " Je ne connais pas ses principes, mais qu'il me les fasse connaître, et, s'ils sont tels que vous me l'annoncez et tels que je les désire, je me réunirai à lui pour sauver la patrie. »
(2) Cf. Mémoires de La Fayette.
(5) Cf. Mémoires du marquis de Bouille, p. 148 et 149.
(4) Cf. à la Bibliothèque nationale la Correspondance de M. Bailly ai>ec M. de La Fayette, ms. Fr. 11697.