‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 7 sur 236 · MARIAGE ET ENTRÉE AU SERVICE · texte numérisé non relu

MARIAGE ET ENTRÉE AU SERVICE

comte de Luzignem, maréchal de camp, et son cousin le marquis de Bouille, brigadier des armées du roi, et l'épouse son grand-oncle paternel le lieutenant général duc de ]\Iouchy, et son oncle paternel le comte de Tessé, maréchal de camp. Le comte de La Rivière, lieutenant général, intervint dans l'acte en qualité de tuteur (i), et, le 30 avril, lui et le comte de Luzignem firent part du mariage de leur arrière petit fils et neveu (2). Mademoiselle d'Ayen apportait une dot de 200,000 livres.

La Fayette avait seize ans et demi et sa femme quatorze ans et cinq mois. Ils résidèrent dans l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, 451, près des Tuileries, car la duchesse d'Ayen n'avait pas voulu se séparer d'une fille si jeune et si inexpérimentée (3). Le marquis fut pourvu, le 19 mai 1774, sur les instances de son beaupère, d'une compagnie dans le régiment de dragons de Noailles, mais le roi accorda cette grâce, à condition que le titulaire ne prendrait le commandement qu'à l'âge de dix-huit ans (4). Peu après, le nouveau capitaine alla, au grand chagrin de sa femme (5), rejoindre à Metz son rég-iment. Il en revint au mois de septembre, loua une maison à Chaillot et s'y fit inoculer. Adrienne s'enferma avec son mari, et la duchesse d'Ayen vint donner à son gendre « tous les soins que sa vigilance et sa tendresse savaient multiplier (6) ».

Le marquis et la marquise de La Fayette allaient à la

(i) Cf. le texte de l'acte de mariage aux Pièces justificatives, n° VI. (2) Cf. la lettre de faire part, à la Bibliothèque nationale, Fr. 27605, Pièces originales, 1119, pièce n» 72 (dossier La Fayette). (5) La Fayette payait une pension alimentaire de 8,000 livres.

(4) Le duc d'Ayen avait demandé cette faveur au ministre de la guerre dès le II janvier 1774 et il avait insisté, le 27 avril suivant, en spécifiant que le capitaine ne commanderait sa compagnie que lorsqu'il aurait accompli sa dix-huitième année. (Cf. Arch. adm. de la guerre.)

(5) Cf. Madame de Lasteyrie, Vie de Madame de La Fayette, p. 195.

(6) Cf. Madame de La Fayette, Vie de la duchesse d'Ayen, p. 59.

Cour et assistaient, chaque semaine, au bal de la reine. Ils faisaient partie d'une société de jeunes gens qui s'était formée pour danser des ballets et se divertir. On soupait joyeusement à Versailles ou à Paris, dans l'auberge A V Épée de bois, près des Porcherons, avec les Noailles, les Ségur, les Coigny, les Dillon, les Guéméné, les Durfort. ]\Iais La Fayette, grand garçon aux cheveux roux, ne semble pas s'être trouvé à l'aise dans ce milieu. Il dansait mal, et la reine se moquait de sa gaucherie. Il ne savait pas boire comme son beau-frère le vicomte de Noailles, qui tenait tête aux Anglais. Un jour cependant, si nous en croyons le comte de La Marck ( i ), il absorba tant de vin de Champagne, qu'on dut le porter dans sa voiture. Pendant qu'on le ramenait chez lui, il ne cessait de répéter : « N'oubliez pas de dire à Noailles comme j'ai bien bu ! »

A l'été de 1775, La Fayette s'arracha à cette vie oisive pour aller retrouver son régiment à Metz et apprendre son métier. C'est à ce moment que la nouvelle de la révolte des Américains contre les Anglais se répandit en France. Le 8 août de cette année (2), le comte de Broglie donna, à Metz, un dîner en l'honneur du duc de Gloucester, frère du roi d'Angleterre, qui faisait un vo3^age dans notre pays. La Fayette y assista et entendit parler des Insurgents. Il s'enthousiasma aussitôt pour les opprimés et résolut d'aller soutenir leurs justes revendications. La grossesse de sa femme le ramena à Paris; le 15 décembre 1775, il lui naquit une fille, qui reçut les prénoms de Adrienne-Henriette-Catherine-Charlotte (4). Cet heureux

(i ) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. 1 , 6j . (2) Et non en 1776, comme La Fayette le dit dans ses Mémoires. (j) Charles-François, commandant intérimaire des Trois- Evèchcs. (4) Elle mourut à Paris deux ans plus tard, le j octobre 1777.

Ujl^] PROJETS DE DÉPART 7

événement ne le détourna pas de ses projets : pour assurer la liberté de ses mouvements, La Fayette se fit réformer le ii juin 1776 (i). Dès que la déclaration d'indépendance des États-Unis (4 juillet 1776) fut connue, il entra en relations avec les députés des États, Silas Deane et Arthur Lee. Il se concilia les encouragements du comte de Brog-lie, qui le mit en rapport avec un de ses officiers, le lieutenant-colonel baron de Kalb (2). Le jeune marquis embaucha son beau-frère le vicomte de Xoailles et son ami le comte de Ségur, et, le 6 novembre 1776, le baron de Kalb les proposa tous trois à Silas Deane pour des grades importants dans l'armée américaine (3). Celui - ci leur fit signer un engagement le 7 décembre; mais les projets de ces jeunes gens ayant été éventés, les familles intervinrent ; le vicomte de Xoailles et le comte de Ségur durent retirer leur engagement, et il fallut reconstituer Fétat-maj or. En février 1777, un nouvel accord fut signé entre La Fayette et le baron de Kalb, d'une part, et Silas Deane^ de l'autre, mais l'acte porta la même date que le premier, 7 décembre 1776 (4), Silas Deane garantissait aux officiers français un grade dans

(i) Aucun biographe, à ma connaissance, n'a dit que La Fayette avait été réformé, quoique ce fait, consigné dans ses états de service, explique comment il put, sans déserter, offrir son épée aux Américains.

(2) Johann, baron de Kalb, né à Hùttendorf le 29 juin 1721, entré au régiment de Lowendal en 174J, major en 1756, lieutenant-colonel en mai 1761, remplissait le rôle de recruteur pour l'armée américaine. Il obtint du roi, le 4 novembre 1776, un congé de deux ans. Il partit avec La Fayette, comme major général, et reçut, en Amérique, le commandement d'une division; il fut mortellement blessé à la bataille de Camden, dans la Caroline du Sud, le 19 août 1780. La Fayette n'oublia pas son ancien compagnon d'armes et, dans une lettre adressée, le 11 floréal an IX (50 avril 1800), à la fille du baron, il rendit pleinement témoignage à la bravoure et aux talents de ce héros de la guerre de l'indépendance. — La vie du baron de Kalb a été écrite par Friedrich Kapp , sous ce titre : Leben des Amerikanischeii gênerais Johann Kalb; Stuttgardt, 1862, in-8. (Bibl. nat.. Pz 401.)

( j ) Une première liste d'officiers avait été convenue, le i^"" décembre 1776, entre Silas Deane et le baron de Kalb. (Cf. Friedrich Kapp, p. 281.)

(4) Cf. Pièces justificatives, n» VII.

l'armée américaine, et notamment celui de major général à La Fayette et au baron de Kalb, et ceux-ci s'engageaient, en leur nom et en celui de leurs camarades, à partir dans le plus bref délai. Le marquis contracta un engagement spécial, qu'il ratifia dans les termes suivants (i) :

Sous les conditions exprimées ci-dessus, j'offre et promets de partir quand et comment M. Deane le jugera convenable, pour servir les Etats-Unis avec tout le zèle possible, sans aucune pension ou indemnité particulière, me réservant la liberté de revenir en Europe quand ma famille et mon roi me rappelleront.

Fait à Paris, ce 7 décembre 1776.

Le marquis de La Fayette.

La Fayette, libre et riche (2), voulait servir à ses frais, mais il se réservait le droit de revenir en France, quand le roi le rappellerait. En même temps qu'il signait cet engagement, il envoyait à Bordeaux un ancien secrétaire du comte de Broglie, Du Boismartin, acheter et équiper un vaisseau (3). Puis, pour endormir les soupçons des siens et faire croire à sa soumission, il alla passer trois semaines à Londres, avec son cousin le prince de Poix, auprès de son oncle le marquis de Noailles, ambassadeur de France. Il fut présenté au roi d'Angleterre George III et n'en vit pas moins l'Américain Bancroft. Il ne craignit pas d'afficher ses sympathies pour les Insurgents et de se réjouir de leur succès à Trenton. Mais sa loyauté lui fit refuser de visiter les ports de mer et d'assister aux embarquements contre les rebelles, et reje-

(i) Cf. C. Tower, The marquis de La Fayette in the American Révolution; Philadelphie, 1895, 2 vol. in-8 (Bibl. nat., Ln" 455J5), t. I, p. 35.

(2) 11 avait 146,000 livres de revenus. — Cf. Pièces justificatives, n» VIII.

(3) Les armateurs de Bordeaux, Raimbaux et C'«, s'engagèrent à livrer le navire au mois de mars moyennant la somme de 112,000 francs, payable un quart comptant et les trois autres quarts dans les quinze mois suivants. (Cf. H. Doniol, t. II, p. 378.)

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