VOYAGE A LONDRES; DÉPART POUR BORDEAUX
ter, comme il le dit, tout ce qui lui parut un abus de confiance (i). Inébranlable dans sa résolution, il rédigea, à Londres même, le 9 mars 1777, la lettre destinée à informer son beau-père, le duc d'A^^en, de son prochain départ pour l'Amérique. Puis, refusant de suivre son oncle à la Cour, sous le prétexte d'aller faire un tour à Paris. La Fayette quitta subitement Londres^ traversa le détroit, gagna la capitale, où il resta trois jours incognito à Chaillot (2), chez le baron de Kalb. et conféra avec Silas Deane, Arthur Lee et Benjamin Franklin, qui était arrivé en France depuis le 4 décembre 1776, Il partit, le soir du 16 mars 1777, avec le baron et arriva, le 19, à Bordeaux. Pour dissimuler le véritable motif de ce voyage, il alla voir son oncle le maréchal de Alouchy, qui commandait en Guyenne, pendant que le baron visitait le navire comme un armateur (3). Le 22^ il fut inscrit par le capitaine Le Boursier sur le registre des passagers du vaisseau la Victoire^ sous le nom de Gilbert du Motier, chevalier de Chavaniac (4), allant au Cap pour ses affaires.
Dans la nuit du 25 mars 1777, La Fayette et Kalb venaient de prendre place dans une chaloupe pour rejoindre le navire à Pauillac quand on remit au marquis une lettre du vicomte de Coigny lui annonçant que le roi lui défendrait certainement de partir. La Fayette prit conseil du baron, qui lui conseilla d'obéir à son beau-
(i) Cf. Mémoires de La Fayette.
(2) C'est vraisemblablement pendant ce séjour que La Fayette alla, à sept heures du matin, surprendre dans sa chambre le comte de Ségur et lui dit : «Je pars pour l'Amérique ; tout le monde l'ignore, mais je t'aime trop pour avoir voulu partir sans te confier mon secret. » (Cf. Mémoires du comte de Ségur, I, m.)
(j) Cf. Friedrich Kapp, ch. VL
(4) Notre héros signa sur le registre Gilbert du Motier. — Cf. Pièces justificatives, n" IX.
lO LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [MIIA
père et aux ordres du roi ( i ). A peine à bord, les deux amis furent incommodés par la mer. Le 26, à deux heures de l'après-midi, la Victoire leva l'ancre, par un temps superbe (2), et alla relâcher près de Saint-Sébastien, dans le petit port de Los Pasajes. Là, on attendit le courrier de Paris. Les ordres de la Cour parvinrent le 31 mars; ils portaient que La Fayette devait se rendre immédiatement à Marseille et accompagner en Italie son beau-père, le duc d'Ayen, et sa tante, la comtesse de Tessé. Notre héros partit le lendemain l®"^ avril pour Bordeaux, après avoir dîné avec le baron de Kalb, qui lui renouvela son conseil
(i) Le 6 avril 1777 le baron de Kalb écrivait à sa femme : « Il faut savoir s'il a transige avec ses armateurs ou si la cargaison reste à son compte. De quelque façon que ce soit, son équipée lui coûtera toujours fort cher. Je dis équipée, du moment qu'il n'a pas osé braver les menaces et continuer son projet après tout ce qu'il avait fait jusque-là. La lettre qu'il a reçue à Bordeaux du vicomte de Coigny par le retour du courrier qu'il lui avait envoyé, l'a fait changer subitement. Si, à la réception, nous n'eussions pas été dans la chaloupe pour descendre la rivière et aller à bord, je crois qu'il aurait pris le parti de s'en retourner tout de suite, et il eût, selon moi, mieux fait. Mais enfin, après m'avoir consulté sur ce qu'il avait à faire, je n'ai pas cru devoir lui conseiller de braver son beau-père et l'ordre du roi, dont on le prévenait qu'il serait menacé. J'ai, au contraire, cru qu'il me convenait de lui conseiller la soumission et la conservation de l'amitié de sa famille. S'il ne s'était pas toujours lîatté de l'approbation de M. le duc d'Ayen, je lui aurais constamment dit de ne point aller aussi loin qu'il a été. 11 m'a fortement assuré que sa famille le trouverait bon, d'après que M. le duc d'Ayen voulait s'employer lui-même, pendant un temps, à le faire aller en Amérique avec son autre gendre, le vicomte de Noailles, et qu'après tout M^e de La Fayette serait prévenue par ses père et mère et préparée à le trouver bon. Car j'ai fortement trouvé à redire en tout temps qu'il ait fait un mystère à sa femme jusqu'après son départ, et, s'il m'avait dit à Paris tout ce qu'il m'a dit sur cela depuis, je lui eusse fait les représentations les plus fortes contre son entreprise. Enfin, il en sera quitte pour un peu d'argent qu'il lui en aura coûté. Il est en état de souffrir cette perte sans se déranger, et, si l'on dit qu'il a fait une folie, on peut ajouter qu'elle était fondée sur un motif honorable et qu'elle n'empêche pas de marcher tète levée vis-à-vis de tous les gens qui pensent bien. » (Cf. Friedrich Kapp, ch. VI, et H. Doniol, t. III, p. 210.)
(2) Le baron de Kalb écrivit à sa femme, le 26 mars I777) à midi : « Dans deux heures nous serons en pleine mer. Nous levons actuellement l'ancre par le plus beau temps du monde; cela doit nous présager un heureux voyage. Arrivés à bord du navire la nuit dernière, nous sommes déjà bien malades tous; mon compagnon de voyage l'est beaucoup. » (Cf. Friedrich Kapp, ch. VI, et H. Doniol, t. !II, p. 206.)
\}']ll\ DÉPART POUR l'aMÉRIQUE II
d'abandonner une entreprise si téméraire, tout en le blâmant in petto de son inconstance, et ajouta l'avis de s'entendre avec l'armateur de son vaisseau moyennant une perte de vingt à vingt-cinq mille francs.
« Je ne crois pas qu'il vienne me rejoindre », écrivait, le même jour, le baron à sa femme (i). Il se trompait. Le marquis s'arrêta à Bordeaux et sollicita par des lettres et par des émissaires le consentement du roi ou du ministre, mais il essuya un refus absolu. Le 5 avril, il confirmait ce fait au baron, mais déclarait attendre le retour du courrier expédié par lui à Paris. Le 12, il annonçait son départ pour Marseille, se flattait de gagner le duc d'Ayen à sa cause et priait toutefois son ami de ne pas mettre sous voiles avant une nouvelle lettre de lui (2).
La Fayette était donc hésitant sur le parti à prendre, lorsqu'il apprit qu'une lettre de cachet était lancée contre lui. Cette mesure de rigueur fixa sa résolution. Pour échapper à une arrestation imminente, il quitta Bordeaux, et, trompant la surveillance de la police, il réussit à passer la frontière à Saint-Jean-de-Luz sous le dégui-
(i) Le i^i" avril 1777, le baron de Kalb écrivait à sa femme : « Nous sommes partis de Bordeaux, ma chère bonne amie, le 25, comme je te l'ai marqué à bord du vaisseau, et ayant eu le vent favorable. Nous avons levé l'ancre le 26 au matin, avec la résolution de relâcher ici jusqu'au retour du courrier envoyé à Paris; mais nous n'avons pas la peine de l'attendre puisqu'on vient de nous en envoyer un de Bordeaux, arrivé hier au soir ici (oij nous sommes à l'ancre depuis vendredi 28], avec ordre de la Cour pour M. !e marquis de se rendre à Marseille pour attendre M. le duc d'Ayen et M°ie la comtesse de Tessé, sœur du duc, pour voyager avec eux en Italie. Ainsi le voilà revenu de son voyage et de la guerre d'Amérique. Il part en ce moment pour Bordeaux, et de là il se propose d'aller, s'il y a moyen, le voyage d'Italie n'étant pas de son goût, à Paris... Je n'ai aucune idée qu'il puisse me rejoindre ; aussi lui ai-je conseillé de voir MM. Raimbaux et C'<', qui ont armé et chargé notre vaisseau pour son compte, de s'arranger avec eux et de leur recéder tout, s'ils veulent ne lui faire perdre que 20 à 25,000 livres sur la totalité de l'armement, parce que par ce moyen-là il lui reviendrait de l'argent comptant, y ayant mis et payé 40,000 livres. » (Cf. Friedrich Kapp, ch. VI, et H. Doniol, t. III, p. 207.)
(2) Cf. Friedrich Kapp, ch. "VI.
sèment d'un courrier avec le vicomte de Mauroy (i); il arriva, le 17 avril 1777, à Los Pasajes (2). Cette fois, La Fayette n'avait plus aucune hésitation et, le dimanche 20 avril, sur le soir, le vaisseau, baptisé du nom prophétique de la Victoire, quitta le port et cingla vers la terre américaine (3).
Deux jours auparavant, le général anglais Clinton était parti pour aller prendre son commandement contre les rebelles ; il devait retrouver La Fayette sur les champs de bataille. De même que les volontaires français offraient leur service aux Insurgents, de même nombre d'officiers anglais demandaient à combattre pour maintenir l'autorité du roi contre les colonies révoltées (4).
(i) Le vicomte de Mauroy avait été enrôlé comme major général par Silas Deane.
(2) Le 17 avril 1777, le baron de Kalb écrivait à sa femme : « A l'instant même le marquis arrive et il partira dans quelques jours avec nous. Il a pris cette résolution sur l'assurance qu'on lui a donnée à Paris que le duc d'Ayen seul a demandé l'ordre du roi, qu'au contraire tout le monde approuvait son entreprise, qu'on blâmait sévèrement son beau-père de lui avoir créé des difficultés, et que les ministres, interrogés sur leur véritable opinion à ce sujet, ont répondu qu'ils n'auraient fait mention de rien, sans les plaintes du duc d'Ayen. Nous sommes donc résolus à continuer notre route, à moins qu'il ne nous arrive encore un empêchement extraordinaire. « (Cf. Friedrich Kapp, ch. VI, et H. Doniol, t. II, p. 404.)
(3 Les passagers de la Victoire comprenaient, outre La Fayette et le baron de Kalb, treize officiers, à savoir : François-Augustin Du Boismartin, J2 ans, de Barbezieux; Louis-Ange de La Colombe, 22 ans, du Puy-en- Velay ; Charles Bedoulx, 2? ans, de Neuchâtel, en Suisse; Philippe-Louis Candon, 26 ans, de Versailles, qui figurent dans l'acte d'embarquement du
21 mars 177", avec le baron de Kalb, comme se rendant à Saint-Domingue pour leurs affaires ; — Jacques Franval, 26 ans, de La Réole ; Louis Gimat,
22 ans, d'Agen: Léonard Price. 22 ans, de Sauveterre; embarqués, le 21 mars, pour la même destination de Saint-Domingue ; — Louis Devrigny, 36 ans, de Strasbourg; Jean-Pierre Rousseau de Fayols, 27 ans, de Notre- Dame, près de Ruffec; Guillaume de Lesser, 25 ans, d'Angoulème; Charles Antoine de Valfort, 27 ans, de Thionville, embarqués, le 22 mars, à destination du Cap; — Jean Capitaine, j8 ans, de Rulfec; le chevalier Du Buysson, 25 ans, de Moulin en Bouvarais {r;, embarqués le 24 pour aller au Cap; — le vicomte de Mauroy, venu de Bordeaux avec La Fayette. — Les désignations d'âge et de lieu d'origine sont celles portées sur les actes d'embarquement, mais on n'en peut garantir l'exactitude. (Cf. H. Doniol. t. Il, p 418 et 419)
(4) Cf dans la Gaietle d'Amslerdam, numéro du 2Ç avril 1777, les nouvelles