RENTRÉE DE LA FAYETTE A METZ
De plus, la fête projetée en l'honneur des Suisses de Châteauvieux soulevait les polémiques les plus violentes, Collot-d'Herbois, Robespierre, Marat et la majorité des Jacobins en soutenaient la nécessité; les constitutionnels s'élevaient au contraire contre un projet qu'ils sentaient dirigé contre leur chef, La Fayette. André Chénier prêtait à ces derniers le secours de son talent et de sa plume incisive. Le général eut quelque peine à s'arracher au spectacle de cette lutte; toutefois, il repartit pour Metz, le 20 mars 1792 (i), tandis que Rochambeau, malade, menacé d'une hydropisie de poitrine, était hors d'état de rejoindre son armée (2), au grand désappointement de ceux qui le considéraient comme l'homme de guerre le plus propre à conduire nos armées (3).
Le 30 mars 1792, le comte Louis de Cobenzl écrivait à Kaunitz que La Fayette pourra faire quelque tentative vers Trêves et Coblentz, mais qu'il ne s'éloignera pas de la frontière, parce qu'on lui suppose le projet de se saisir, en cas de guerre, de la personne du roi et de la famille royale et de la transporter, avec son corps d'armée, dans l'intérieur du royaume ou vers les provinces méridionales, pour avoir des otages précieux, lorsque tôt ou tard il sera réduit à capituler (4). D'autre part, le 7 avril, le général Biron écrivait de Valenciennes à Talleyrand :
Il me semble que si M. de Rochambeau ne peut pas revenir, le seul parti à prendre serait de faire passer le maréchal
(i) On lit dans la Chronique de Paris, du 21 mars 1792 (n« 81, p. J24) : « M. La Fayette est parti hier pour se rendre à Metz. »
(2) On lit dans le Journal de Paris, du 4 avril 1792 (n0 95, p. j86) : « Pendant que les généraux Luckner et La Fayette sont allés rejoindre les armées dont ils ont le commandement, le maréchal de Rochambeau est retenu ici par le mauvais état de sa santé. «
(j) Cf. Arch. hist. de la guerre, armée du Nord, registre de correspondance de Biron, lettre du ji mars 1792 à Dumouriez, p. 91.
(4) Cf. Vivenot, Quellen \ur politik der deutschen Kaiserpolitik Ocsterreichs; 187?, t. I«i-, p. 229.
288 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l792]
de Luckner à notre armée et de laisser le commandement de celle d'Alsace à M. de Gelb, qui, avec le Rhin devant lui, sera plus que suffisant à une très bonne défensive. Le nom de Luckner fera beaucoup et le danger de confier à M. de La Fayette l'armée active et le destin de la France sera moins grand (i).
Les ennemis de La Fa3^ette l'attaquaient de tous les côtés : ils firent courir le bruit qu'il était venu de nouveau à Paris, dans le but de s'opposer à la fête des Suisses de Châteauvieux. A cette fausse nouvelle, ce fut une explosion de colère dans la presse du parti avancé. Au club des Jacobins, on l'attaqua avec violence et on l'accusa de vouloir empêcher la fête projetée en l'honneur des soldats de Châteauvieux. Le 6 avril, Robespierre s'écriait :
C'est La Fayette que nous avons ici à combattre; c'est La Fayette, qui, après avoir fait dans l'Assemblée constituante tout le mal que le plus grand ennemi pouvait faire à la patrie, c'est lui qui, après avoir feint de se retirer dans ses terres pour briguer la place de maire, non pour l'accepter, mais pour la refuser, afin de se donner par là un air de patriotisme, est ensuite promu au généralat de l'armée française, pour mettre fin aux complots ourdis depuis trois ans (2).
• Le 9 avril, Collot-d'Herbois disait :
Je dis que l'ennemi de la chose publique, c'est cet homme qui ose opposer sa volonté au vœu national, ce personnage nouvellement arrivé à Paris qui se nomme La Fayette (3).
(i) Cf. Arch. hist. de la guerre, armée du Nord, registre de correspondance de Biron, p. 122. — Le ij avril, Dumouriez écrivit à Biron :« Soyez sûr, mon ami, que M. de La Fayette ne commandera point l'armée du Nord, que, si M. de Rochambeau se trouvait malheureusement hors d'état de faire la campagne, on y ferait passer le général Luckner. »
(2) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. 111, p. 465.
(j) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. III, p. 479.