CHAPITRE VIII
SEPTEMBRE (862. — ENTRÉE DE LEE EN MARYLAND. — PRISE DZ HARPERS FERRY. — BATAILLE DE SHARPSBURC
La défaite de Mac-Clellan avait attristé les populations du Nord, sans toutefois ralentir leurs efforts ni même les décourager. N'y avait-il pas sur le Rappahannock une autre armée plus nombreuse, mieux organisée, sous des chefs qui inspiraient confiance et espoir? Mais quand cette seconde armée aussi fut venue, toute mutilée et en désarroi, se réfugier sous les murs de Washington, ce'nouveau désastre tomba sur le Nord avec une force écrasante. Tous ses efforts, depuis quinze mois, n'avaient servi à rien ; tout était à recommencer. L'avenir paraissait sombre, et le peuple s'attendait à apprendre que la capitale fédérale était tombée au pouvoir du général Lee.
Ce n'était pas là le seul avantage que cette campagne victorieuse avait valu aux Confédérés ; elle leur ouvrait la fertile vallée de Virginie, dans laquelle, jusqu'à présent, l'ennemi avait vécu grassement. Les Fédéraux s'en étaient retirés, et désormais les riches moissons et toutes les ressources de la grande vallée et de tous les pays d'alentour passaient à l'armée du Sud qui en avait tant besoin. De plus, l'armée de Mac-Clellan, ayant quitté le James River, toute la basse Virginie était délivrée de l'ennemi, et les
troupes du Nord, rappelées en toute hâte par les succès de Lee, évacuaient déjà les différents points de la côte.
Tout conseillait donc au Sud de profiter de la démoralisation du Nord et de la désorganisation de ses armées pour frapper de plus grands coups avant que celui-ci eût eu le temps de se relever de ses désastres. L'armée confédérée était trop mal pourvue de vêtements, de chaussures, de munitions et de tout le matériel nécessaire pour pouvoir espérer, même dans un moment aussi favorable, conquérir la paix sur le sol du Nord, mais il y avait toute raison de croire qu'elle parviendrait à affaiblir les Fédéraux suffisamment pour les forcer à rester au nord du Potomac et à défendre leur propre territoire. On épargnerait peut-être ainsi à la Virginie une nouvelle invasion, pour peu que Ton atteignît la saison d'hiver, qui ferait que tout mouvement offensif de la part du Nord serait difficile.
La défaite de Pope rendait possibles des mouvements que Lee n'avait probablement pas prévus. En avançant de Richmond sur Culpepper, son dessein avait été simplement d'arrêter la marche de l'ennemi sur Gordonsville ; mais aujourd'hui tout était changé, et il devenait urgent de tirer le plus de profit possible de la nouvelle position des affaires.
La situation politique du Maryland suggérait aussi tout naturellement l'idée de pénétrer dans cet État. Une trèsgrande partie de sa population était unie au Sud, nonseulement par ses intérêts, ses traditions et ses liens de voisinage, mais aussi par la plus profonde sympathie. Elle n'avait été empêchée de prendre fait et cause pour le Sud que par la forte pression du Gouvernement fédéral. Toutes les apparences indiquaient comme certain que le peuple du Maryland n'attendait que l'arrivée de l'armée confédérée pour se soulever contre le Gouvernement des États- Unis. En tous cas, son soulèvement devait forcément créer une puissante diversion et aider indirectement le Sud en
obligeant les autorités de Washington d'envoyer contre les révoltés des troupes considérables. Il n'est pas douteux qu'en tout ceci le général Lee ne raisonnât parfaitement, que ses espérances ne fussent justifiées par la situation générale des affaires, et que ses conclusions ne s'appuyassent sur des données sérieuses. Il ne se faisait cependant pas d'illusions. Il savait combien il serait difficile au peuple marylandais, désarmé par les soins du Gouvernement fédéral et dont FÉtat était occupé par de nombreuses troupes nordistes, de tenir tête à des forces supérieures. Il comprenait parfaitement que tant que les Confédérés ne pourraient pas le protéger efficacement, tout soulèvement de sa part serait peu probable et même peu désirable, puisque cet effort ne pourrait réussir qu'avec l'appui du Sud, et que sa non-réussite exposerait les malheureux Marylandais à la vengeance d'un gouvernement exaspéré. En commençant il comptait donc, en définitive, bien plus sur les justes craintes du Gouvernement de Washington que sur l'active coopération du peuple du Maryland.
L'armée elle-même n'était nullement préparée à envahir un pays ennemi. Épuisée par les efforts extraordinaires de la campagne qui venait de finir, elle comptait une très-grande proportion de soldats sans chaussures, et qui avaient, à la lettre, marqué de sang la trace de leurs pas jusqu'au Potomac. Leurs uniformes étaient en lambeaux. Le service des vivres kse faisait très-irrégulièrement. Les moyens de transport n'étaient nullement proportionnés aux besoins de l'armée, et la quantité de munitions était tout à fait insuffisante pour un mouvement agressif de cette gravité.
Néanmoins, en présence de tous les avantages que semblait promettre une offensive soudaine et vigoureuse, le général Lee ne crut pas devoir se laisser arrêter par les considérations qui viennent d'être énumérées. Il résolut donc de franchir le Potomac et d'entrer en Maryland. Pour
forcer les Unionistes à traverser eux aussi ce fleuve, il se décida à passera Test du Rlue-Ridge, de manière à menacer à la fois Washington et fialtimore. L'ennemi une fois évincé de la Virginie, Lee comptait prendre position dans le Maryland occidental, établir ses communications avec Richmond par la vallée de la Shenandoah, et en menaçant la Pennsylvanie, attirer les Fédéraux à sa suite, ce qui les éloignerait de leur base d'opérations. C'est le même plan qu'il suivit en 1865, lors de la campagne qui se termina à Gettysburg.
Le 4 septembre, la division D. H. Hill, qui formait Favant-garde confédérée franchit le Potomac vis-à vis l'endroit où le Monocacy déverse ses eaux dans le Potomac. Elle ne trouva devante le que quelques vedettes fédérales qui prirent la fuite. La nuit et les jours suivants furent employés à détruire les écluses et les digues du canal de la Chesapeake et de FOhio, la voie principale par laquelle Washington s'approvisionne de ,bois et de charbon. Le 7 septembre toute l'armée confédérée campait sur le territoire du Nord. Le passage de la rivière s'était fait au bruit de hourras répétés, au son de la musique guerrière et au milieu d'un enthousiasme sans bornes. Les soldats se regardaient comme les vengeurs d'un peuple outragé dans ses droits les plus chers et se sentaient tout fiers et joyeux à la perspective de porter la guerre dans le pays de leurs ennemis. L'armée campa entre le Monocacy et Frederick- City; les ordres les plus stricts avaient été donnés de traiter le peuple du Maryland en ami. Le pillage, le vol étaient sévèrement punis. Tout ce dont on avait besoin devait être payé, en papier confédéré il est vrai, mais les vendeurs ne refusèrent pas de l'accepter. Ce qui prouve que ces ordres furent obéis, c'est le fait bien extraordinaire que pendant tout le séjour de l'armée sudiste il n'y eut pas un seul cas de mauvaise conduite.
Ces égards pour leurs ennemis étonnèrent beaucoup
SI YIE ET SES CAMPAGNES
dans le Nord, où Ton s'était attendu à voir les rebelles en haillons imiter et même surpasser les scènes de pillage et de désordre qui ont couvert d'infamie l'armée de Pope. Quand on songe que les soldats confédérés venaient de voir les campagnes riantes de la Virginie dévastées, leurs parents et amis pillés, insultés et souvent chassés de chez eux par les troupes de l'Union, et qu'aujourd'hui ils étaient en pays ennemi, frémissants encore au souvenir de tous ces outrages et entourés de tant de choses qui leur faisaient envie et qu'ils auraient pu s'approprier, on apprécie leur belle conduite à sa juste valeur. Quel beau moment pour le général Lee, que celui où il apprit que ses ordres étaient si strictement obéis ! Il ne pouvait ignorer que l'affection de ses soldats pour lui y était au moins pour autant que le sentiment du droit et de la justice. Ils n'avaient voulu ternir ni leur bonne renommée ni celle de leur général.
L'accueil que firent les Marylandais aux troupes du Sud ne fut cependant pas tel qu'elles se Tétaient figuré. Dans le Maryland occidental, par où Lee avait dû entrer, la majorité des habitants était restée attachée à l'Union et trèspeu de recrues vinrent se rallier aux étendards du Sud. Le général en chef confédéré, en touchant le sol du Maryland, avait adressé aux habitants de cet État la proclamation suivante :
« Quartier général de l'armée de Nord-Virginie, près Frederickstown, 8 septembre 1862.
« Habitants du Maryland ,
« 11 est juste que vous sachiez quel motif a amené au milieu de vous l'armée sous mes ordres. Depuis longtemps le peuple des États confédérés suivait, avec la plusprofonde sympathie, les souffrances et les outrages qu'avaient à
endurer les citoyens d'une contrée unie au Sud par les liens sociaux, politiques et commerciaux les plus étroits. C'est avec indignation qu'il a vu la province du Maryland privée de tous ses droits et réduite à l'état de pays conquis. Sous le prétexte de soutenir la Constitution, mais en violant ses clauses les plus précieuses, on a arrêté vos concitoyens et on les a jetés en prison, contrairement à toutes les formes légales.... Yotre chef-lieu est au pouvoir d'hommes du Nord qui vous sont étrangers. Votre assemblée législative a été violemment dissoute par l'emprisonnement de ses membres, — la liberté de la presse et celle de la parole sont supprimées, — un mot, une expression peuvent vous amener devant un tribunal militaire.
« Pensant avec raison que les Marylandais ont l'âme trop fière pour se soumettre à un pareil régime, le peuple du Sud désire depuis longtemps vous aider à secouer ce joug étranger, à jouir de nouveau de vos droits d'hommes libres et à rendre à votre État son ancienne indépendance et sa souveraineté d'autrefois. C'est à cet effet que notre armée est venue. Elle est prête à vous assister, les armes à la main, à reconquérir les droits dont on vous a dépouillés; telle est notre mission, citoyens du Maryland. Nous ne songeons nullement à contraindre votre libre volonté et toute intimidation est strictement défendue, Parmi vous, nous ne connaissons pas d'ennemis; — tous quelles que soient leurs opinions — ont droit à notre protection. C'est à vous seuls à décider de votre destinée, librement et sans pression aucune. Cette armée respectera votre choix quel qu'il soit, et le peuple du Sud qui vous accueillera avec joie si vous reprenez parmi nous votre place naturelle, ne se réjouira de vous y voir que si vous y venez de votre plein gré.
a R. E. Lee, général commandant. »
Cette proclamation fut lue avec intérêt par les Mary-
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landais, mais elle n'amena pas de recrues. Malheureusement pour le Sud, le général Lee avait dû pénétrer dans , une partie du Maryland peu affectionnée à la cause confédérée. Dans l'est ou le sud-est de l'État c'eût été différent, les Sudistes y avaient de nombreux partisans ; mais entre ces derniers et Frederick-town se trouvait l'armée fédérale, maîtresse de toutes les routes par lesquelles ils auraient pu parvenir jusqu'au général Lee. Au surplus, l'invasion confédérée était un essai qui devait s'affirmer comme un succès avant que les Marylandais pussent s'y fier. Si Lee avait pu atteindre Baltimore ou le Prince George County, sans aucun doute il aurait vu accourir de nombreuses recrues. Les soldats confédérés, qui ignoraient tous ces détails, ressentirent un vif désappointement en trouvant si peu d'amis et tant d'ennemis.
Quand il adopta ce plan de campagne, Lee avait compté emmener toute son armée avec lui. Mais malheureusement il n'en fut rien. Tout le long du chemin de Manassas au Potomac des milliers de traînards avaient quitté les rangs, la plupart n'ayant pas la force de suivre. Le manque de repos et de nourriture, les marches continuelle» et les combats de chaque jour, ajoutés à toutes leurs fatigues précédentes sous les murs de Piichmond, les avaient complètement épuisés. Beaucoup de ces traînards n'avaient pas de souliers et leurs pieds étaient meurtris à tel point par les pierres qu'ils ne pouvaient plus se tenir debout. Grand nombre d'entre eux restèrent boiteux pour des mois, d'autres ne se remirent jamais des suites des efforts qu'ils firent pour suivre l'armée. Mais un grand nombre, il faut malheureusement en convenir, en quittant les rangs cédèrent au plus vil des motifs. Le manque d'une discipline sévère dans l'armée confédérée se fit ici cruellement sentir.
Lee fut vraiment ému en apprenant l'étendue du mal, et comprit de suite à quel danger ses troupes seraient exposées si leur nombre était si sensiblement diminué.
Mais il n'était plus temps ; le Potomac était franchi, et c'eût été une défaite morale que de le repasser sans avoir rien tenté.
Harper's Ferry est un village situé au confluent de la Shenandoah et du Potomac, sur la rive virginienne de ce dernier fleuve et commandant l'entrée de la Vallée de Virginie. Une forte garnison fédérale de 11,500 hommes, sous le colonel Miles, occupait ce poste, pour empêcher que de la Vallée on ne débouchât dans le Maryland. Mais Lee, ayant franchi le Potomac beaucoup plus bas et s'étant placé entre Harper's Ferry et le reste des troupes fédérales, toutes les règles de la stratégie eussent exigé que ce poste fut abandonné, puisqu'il devenait inutile et que même la garnison courrait risque d'être cernée et faite prisonnière. C'est à quoi s'attendait le général Lee. Mais le général Halleck, placé à la tète de Tétat-major fédéral s'obstina à ne pas retirer la garnison de Harper's Ferry, et, chose étrange, fatale, ce qui était du côté des Fédéraux une faute, militairement parlant, devint la cause première de la non-réussite de l'invasion des Confédérés. Car avant de pénétrer dans le pays ennemi, Lee dut attendre que cette place fût prise, et Mac-Clellan eut ainsi le temps de s'interposer entre Lee et la capitale des États-Unis et de frapper ensuite un coup dans des circonstances très-défavorables à l'armée confédérée.
Le chef sudiste, voyant que le colonel Miles ne donnait aucun signe de se retirer, dut forcément l'y contraindre pour établir ses propres communications avec la Vallée, d'où il comptait en partie tirer ses vivres. Cet obstacle imprévu dérangeait son plan primitif, qui avait été de pousser en avant sans perdre un instant. Il se voyait forcé, pour prendre Harper's Ferry, de détacher un corps considérable de troupes et d'affaiblir d'autant son armée déjà très-diminuée par les nombreux traînards dont il a été question. Le 10 septembre, le corps de Jackson repassa le Potomac
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près de Williamsport; les Fédéraux de leur côté évacuant Martinsburg et se concentrant à Harper's Ferry. Le 12, Jackson s'emparait de Martinsburg, et le 15, à onze heures, il arrivait en vue des positions ennemies autour de Harper's Ferry. Pendant ce temps le général Walker avait repassé le Potoniac à Point of Rocks, et le 15 dans la nuit occupa les hauteurs de Loudon au point où la Shenandoah se jette dans le Potomac. Ces hauteurs dominent Harper's Ferry sur le bord opposé de la Shenandoah. Le 14 au matin ses canons bombardaient la ville.
Le général Mac-Laws était chargé de s'emparer des Maryland-Heights, hauteurs situées vis-à-vis Harper's Ferry, sur la rive nord du Potomac. La ville est complètement dominée par ces hauteurs, qui étaient fortifiées et occupées en force par l'ennemi. Le 12, Mac-Laws, après s'être rendu maître de tous les passages dans le South Mountain1, par lesquels des renforts auraient pu parvenir à Harper's Ferry, arriva aux Maryland-Heights. Le lendemain, après une lutte acharnée à travers des taillis, des bois et des ravins, il réussit à quatre heures de l'aprèsmidi à planter ses drapeaux sur le sommet des hauteurs en question. Puis, il échelonna ses troupes de manière à couper toute retraite à la garnison si elle cherchait à descendre le Potomac. Les Fédéraux avaient élevé une suite d'ouvrages formidables, s'étendant de ce fleuve à la Shenandoah. Des hauteurs qu'avaient conquises Mac-Laws et Walker, les canons confédérés atteignaient à peine ces ouvrages avancés. Jackson dut refouler rennemi de cette ligne jusque dans la ville de Harper's Ferry. Hill, filant le long de la rive gauche de la Shenandoah, devait attaquer à revers l'aile gauche des Fédéraux et se porter sur la ville. La division Ewell avait mission de le soutenir. Jack-
1 Nom donné à la prolongation de la chaîne du Blue-Ridge de l'autre côté du Potomac, dans le Maryland.
son, pendant ce temps faisait une démonstration contre la droite fédérale, tandis que la cavalerie du Sud surveillait les bords du Potomac. Dans la soirée du 14, Hill parvint en effet à enlever à l'ennemi une position près du Potomac, à l'extrême gauche de leur ligne. La division Ewell, sous les ordres du général Lawtow, s'était rapprochée des ouvrages fédéraux; des pièces d'artillerie avaient été passées de l'autre côté de la Shenandoah pour enfiler la ligne ennemie. Dès la pointe du jour, le 15 septembre, de toutes les hauteurs voisines une canonnade terrible, la plupart des pièces étant à mille yards des Fédéraux, éclata sur eux. L'artillerie fédérale cessa de répondre au bout d'une heure, et bientôt après, au moment *où l'assaut allait se donner, l'apparition d'un drapeau blanc vint annoncer que la place se rendait. Le nombre des prisonniers s'éleva à 11,000 hommes , 75 canons, 13,000 fusils et autres armes, 200 fourgons et beaucoup de munitions. Les pertes de Jackson étaient insignifiantes. A peine venait-il de remporter ce succès, qu'il reçut un ordre urgent du général Lee, d'avoir à le rejoindre en toute hâte. Laissant le général Hill pour terminer la reddition, et enjoignant aux généraux Mac-Laws et Walker de le suivre le plus rapidement possible, Jackson se mit en route immédiatement. Après une marche forcée de nuit, il rejoignit le commandant en chef à Sharpsburg dans la matinée du 16 septembre.
Voyons ce qui s'était passé dans cet intervalle. Lee, en entrant dans le Maryland, n'avait pas Pintention d'attaquer directement Washington ou Baltimore, mais voulait attirer Mac-Glellan vers la vallée du Cumberland, l'obligean ainsi à laisser ces villes à découvert, ce qui permettrait à Lee de se jeter sur l'une d'elles à l'improviste ou de forcer Mac-Clellan à livrer bataille loin de sa base d'opérations. En conséquence, le 10 septembre, traversant le South-Mountain, Lee avait marché sur Boonsborough, lais-
sant le général Stuart avec sa cavalerie à l'orient des montagnes pour surveiller l'ennemi. Longstreet se porta sur Hagerstown à la nouvelle que des forces fédérales s'approchaient du côlé de la Pennsylvanie. Le général D. H. Hill fit halte à Boonsboro pour empêcher la garnison de Harper's Ferry de s'échapper par Pleasant-Valley, et pour être à portée de soutenir la cavalerie de Stuart. On s'attendait que Harper's Ferry tomberait le 15, et l'armée fédérale s'avançait si lentement que Lee espérait emporter cette place et réunir toutes ses colonnes avant l'arrivée de Mac-Clellan. Puis il comptait marcher sur la Pennsylvanie.
Mais tous les projets du général confédéré échouèrent par suite d'un de ces accidents qui réduisent à néant les plans les mieux conçus. Depuis le 2 septembre les Fédéraux n'avaient pas perdu leur temps. Lorsque les débris de l'armée de Pope se réfugièrent dans les lignes de Washington, il devint absolument nécessaire de trouver un général qui rendît aux soldats la confiance, rétablît l'ordre dans leurs rangs et les mît en état de rentrer en campagne. Le général Mac-Clellan seul paraissait remplir les conditions voulues. Depuis son retour du James river, ses fonctions s'étaient bornées à organiser la défense de la capitale. Sur la demande du Président, qui lui offrit le commandement en chef de toutes les troupes autour de Washington, Mac-Clellan accepta et se disposa à reprendre l'offensive avec vigueur. L'ancienne armée du James et celle du général Pope furent réunies. Le corps du général Burnside fut rappelé de Fredericksburg et mis sous les ordres de Mac-Clellan. Le 5 septembre, aussitôt que l'on eut la nouvelle de l'entrée de Lee dans le Maryland, le chef fédéral se porta à sa rencontre de Washington sur Frederick-City. L'armée du Potomac suivait cinq routes parallèles et était disposée" de manière à couvrir à la fois Washington et Baltimore, l'aile gauche sous le général Fran-
klin appuyée au Potomac, le centre sous le général Sumner, et Faile droite, s'étendant jusqu'au chemin de fer de Baltimore à FOhio, obéissait au général Burnside. L'effectif de l'armée comptait 87,164 soldats sous les armes. L'urgence était si grande que la réorganisation dut se faire pendant la marche. Le général en chef fédéral montra dans ces circonstances critiques une énergie au-dessus de tout éloge. Ce n'était pas une petite affaire que de prendre le commandement de troupes démoralisées et désaffectionnées par une suite de revers désastreux, et d'en faire en dix jours une armée solide, parfaitement organisée et en état de tenir tête à l'ennemi.
Mac-Clellan, ne sachant rien des projets de Lee, s'avançait avec précaution. Le 12 septembre il atteignait Frederick, la cavalerie confédérée se retirant à son approche. Le 15, par un hasard inespéré, on apporta à Mac-Clellan un ordre du jour confidentiel adressé par Lee au général D. M. Ilill, dans lequel le plan de campagne des Confédérés était tout tracé. Hi 11 avait perdu ce papier, qui était tombé entre les mains d'un avant-poste de troupes fédérales quand elles arrivèrent dans le voisinage de Frederick. Cette trouvaille, de la plus grande importance, apprit à Mac-Clellan tous les projets de Lee, les forces dont il disposait, les positions qu'elles occupaient, et lui donnait sur l'armée de Nord-Virginie un avantage tel qu'il aurait dû l'anéantir. Bref, ce papier mettait l'armée du Sud à la merci du général en chef fédéral.
Pour mettre à profit ce bonheur inattendu, Mac-Clellan se porta vivement en avant afin de se saisir des défilés de South-Mountain pour de là passer dans Pleasant-Yalley, y attaquer les divisions confédérées en détail et secourir la garnison de Harper's Ferry encore aux prises avec Stonewall-Jackson. Le lo au soir, pendant que Mac-Laws et Walker prenaient position autour de cette ville, Mac-Clelian parut devant les défilés du South-Mountain, repous-
sant devant lui la cavalerie deStuart qui s'efforçait de l'arrêter pour donner à Lee le temps d'occuper les défilés et d'en disputer le passage aux Fédéraux. En quittant le Potomac et au nord de ce fleuve, la chaîne du Blue-llidge, qui s'étend jusqu'en Pennsylvanie, s'appelle South-Mountain. Quatre kilomètres plus à l'ouest s'élève une rangée de collines, les Maryland-Heights, dont l'extrémité méridionale va aboutir vis-à-vis Harper's Ferry sur le Potomac. Entre ces deux chaînes s'étend Pleasant-Valley, sur une largeur de quatre ou cinq kilomètres ; la nature du pays est trèsaccidentée. Deux chemins conduisent de Frederick-City à la partie occidentale de l'État, la route principale ou Hagerstown road passe le South-Mountain par le défilé de Turner's Gap, près le village deBoonsboro; un autre chemin prend par le défilé de Cramptons Gap, à huit ou dix kilomètres plus au midi. Ces défilés sont très-propres àla défense, la nature du terrain s'y prêtant admirablement. Mais on peut les prendre à revers en profitant de sentiers qui mènent à des hauteurs sur les flancs des montagnes d'où l'on domine ces défilés. Mac-Clellan, grâce à ce que lui avait appris Tordre du jour intercepté et n'ignorant plus les plans de Lee, résolut de lancer son centre et sa droite contre le défilé conduisant à Boonsboro, tandis que la gauche sous Franklin forcerait Crampton's Gap, se jetterait sur les derrières de Mac-Laws, le culbuterait et donnerait la main aux Fédéraux à Harper's Ferry.
Le général Lee, en apprenant la présence de l'ennemi dans le South-Mountain le 15 septembre au soir, en fut très-étonné, et comprit, quoiqu'il ignorât encore le sort de son ordre du jour, que Mac-Clellan avait deviné son plan de campagne. Le général D. H. Hill reçut sur-le-champ l'ordre de défendre à tout prix Turner's Gap. Aucune nouvelle n'était encore parvenue de Harper's Ferry, et Lee croyaitque la place tomberait ce jour même, le 15. Il avait calculé qu'il pourrait dès lors réunir toutes ses forces et
prévenir Mac-Clellan en se portant en avant, ce qui serait arrivé si le malencontreux papier n'avait été trouvé par les Fédéraux. Les passages du South-Mountain avaient été laissés dégarnis à dessein afin d'attirer Mac-Clellan vers l'ouest de l'État et à l'éloigner ainsi de ses ressources, ce qui faisait partie du plan primitif de Lee. C'est aussi dans cette prévision que le 13, les forces confédérées étaient disposées comme nous l avons vu. Mais maintenant tout était changé. Harper's Ferry, qui aurait dû être évacué par l'ennemi, tenait bon, et Mac-Clellan n'étant plus réduit à tâtonner, avait accéléré sa marche. Il devenait donc nécessaire de tenir les défilés jusqu'à la prise de Harper's Ferry et de retenir Mac-Clellan à l'orient des montagnes jusqu'à ce que toute l'armée confédérée fût réunie de nouveau et prête à le recevoir.
Hill se porta donc avec toute sa division, forte seulement de 5,000 hommes, à l'entrée du Gap. Le général Longstreet reçut l'ordre de marcher à son secours sans perdre un instant. Une lutte désespérée s'ensuivit pour la possession du défilé. Elle dura toute la journée avec des alternatives de succès et de revers. La nuit seule mit fin au combat. Longstreet, vers la fin du jour, était arrivé au secours de son collègue presque écrasé sous le nombre toujours croissant des Fédéraux. Les pertes des deux côtés furent trèsconsidérables. Lee, sentant la nécessité de se concentrer et ayant reçu de Jackson l'assurance positive que Harper's Ferry succomberait le lendemain, résolut de se retirer du South-Mountain et de prendre position à Sharpsburg, d'où il pourrait se jeter sur le liane de tout corps ennemi marchant contre Mac-Law sur les Maryland- Heights, et où il serait en état de réunir les différentes colonnes de son armée. A Sharpsburg il serait aussi maître des gués du Potomac, ce qui en cas de malheur assurait sa ligne de retraite en Virginie. En conséquence, pendant la nuit les forces confédérées se retirèrent vers Antietam
Creek, la cavalerie de Fifz-Lee .tenant l'ennemi à distance.
Somme toute, quoique Mac-Clellan eût grandement dérangé les plans de campagne du chef sudiste, la résistance à South-Mountain, qui s'était prolongée toute une journée, avait permis au général Jackson d effectuer la reddition •de Harper's Ferry. Mac-Clellan n'avait donc pas réussi à sauver cette place. Il lui restait la ressource de tout risquer en livrant une bataille en règle. 11 fit passer à son armée,, dans la nuit du 14 septembre, les défilés abandonnés par les Confédérés. Pendant la journée du 15, l'armée du Nord poursuivit lentement son chemin, Parrière-garde de Lee se retournant de temps en temps pour retarder samarche; vers lafindujour Mac-Clellan setrouva subitement en présence de toute l'armée confédérée en ordre de balaillesur la rive occidentale d'Antietam Creek, un cours d'eau tributaire du Potomac coulant devant le village deSharpsburg.
Nous avons déjà indiqué par quelle suite de malencontreux événements Lee avait dû changer son plan de campagne primitif. La réduction de Harper's Ferry l'avait forcé de se détourner de son chemin, et lui avait fait perdre un temps précieux. La découverte de son ordre de campagne avait donné au chef de l'armée du Nord un avantage tel qu'il aurait dû détruire complètement l'armée du Sud. La résistance de Hill et de Longstreet, devant le South- Mountain, avait en partie relevé les affaires des Confédérés, mais il devenait de toute nécessité de faire halte sur les bords de l'Antietam, pour donner à Jackson et à ses lieutenants le temps de rejoindre l'armée. Du reste, avec les Fédéraux à ses trousses, il était impossible d'éviter un engagement quel que fût le dessein de Lee, soit qu'il pensât rentrer en Virginie, soit qu'il aimât mieux se diriger sur la Pennsylvanie. Le plus urgent était d'arrêter l'armée fédérale. Toutes les chances paraissaient contraires au général Lee. Son armée était très-réduite en nombre, et déjà
un peu découragée par un commencement de campagne si peu propice. A Sharpsburg, Lee n'avait avec lui que 33,000 combattants, encore de ce nombre les troupes de Jackson, Mac-Laws et Walker, 14,000 hommes, n'étaient pas sur le terrain quand la bataille s'engagea. L'armée du Nord comptait 87,000 soldats abondamment pourvus de tout et ayant incomparablement moins souffert que les Confédérés.
La bataille de Sharpsburg fut une des plus acharnées de la guerre. En tenant compte de l'immense disproportion des deux armées, on se sent rempli d'admiration de la belle défense des soldats de Lee. L'armée du Sud occupait tout le terrain entre le Potomac et l'Antietam, qui se réunissent un peu au-dessous de Sharpsburg, à un angle de 45 degrés , et couvrait les gués du Potomac vis-à-vis Shepherdstown en Virginie. Les troupes étaient disposées sur la rive occidentale de l'Antietam, adossées au village. Longstreet était à droite et étendait sa ligne jusqu'au Pctomac. D. H. Hill commandait le centre, à cheval sur la route de Boonsboro et plus immédiatement appuyé au village. Le général Jackson, arrivé le 16, prit la gauche ; l'intervalle entre lui et Hill était rempli par la division de Hood. Au commencemet les troupes de Jackson furent tenues en réserve ; le pays entre l'extrême gauche et le Potomac était confié à la garde de la cavalerie sous Stuart. Trois ponts existent sur l'Antietam, dans le voisinage de Sharpsburg, — un vis-à-vis la position du général Longstreet, le second en face du centre confédéré, le troisième à plusieurs kilomètres plus haut. Le général Lee n'avait pas assez de monde pour garder ce dernier pont, et dut se résigner à laisser ce passage libre, se doutant bien que Mac-Clellan en profiterait pour essayer de prendie son aile gauche à revers.
L'aimée fédérale arriva sur les rives de l'Antietam dans l'après-midi du 15 septembre. Les dispositions de Lee
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étaient si bien prises malgré sa faiblesse numérique, que Mac-Glellan se décida à attendre l'arrivée de toutes ses troupes avant de chercher à forcer le passage du Creek. Le reste de son armée le rejoignit pendant la fin de cette journée et la nuit suivante. Il confia son aile gauche à Burnside, le centre à Porter, et Ilooker et Sumner eurent le commandement de toutes les troupes qui s'étendaient à droite. Le corps de Ilooker, soutenu par ceux de Sumner et de Mansfîeld, devait, comme l'avait prévu Lee, passer par le troisième pont et tourner la gauche confédérée. Mac-Glellan passa la journée du 16 à poster son artillerie et à faire prendre position à ses différenls corps d'infanterie le long du Creek, car il voulait forcer le centre ennemi aussitôt que Hooker aurait donné' à droite. Pour détourner l'attention du mouvement de son aile droite, il ouvrit dans l'après-midi du même jour un feu très-nourri tout le long de son centre et de sa gauche. Les batteries confédérées, de calibre très-inférieur, furent prompt ement réduites au silence. A quatre heures de l'après-midi Hooker passa le troisième pont hors déportée des canons confédérés; Lee, en prévision de ce mouvement, avait placé les deux brigades sous le général Hood à son extrême gauche, couvrant son flanc gauche et disposées à angles très-aigus par rapport au reste de son armée. Hooker fit une tentative à la fin de la journée, mais Hood n'eut pas de peine à tenir bon. Leurs soldats passèrent la nuit à portée de fusil. Le 17, avant le lever du soleil, le corps entier de Mansfîeld avait rejoint Ilooker. Sumner reçut l'ordre de le suivre dès l'aube.
Lee, de son côté, avait avancé le corps de Jackson à l'appui de Hood, sa droite postée sur la route de Ilagerstown, sa gauche s'étendant jusqu'au Potomac, protégée par la cavalerie de Stuart et l'artillerie à cheval. Les deux brigades de Walker vinrent rejoindre Longstreet, et le 17 à dix heures du matin, les soldats de Hood furent relevés
par les brigades Lawton etTrimble de la division Ewelî. L'armée confédérée formait ainsi un demi-cercle, les deux ailes aboutissant au Potomac.
La matinée du 17 s'annonça par un feu concentré de toutes les batteries fédérales sur les deux rives de l'Antietam. Celles de la rive gauche enfilaient toute la ligne de Jackson, et ses soldats en souffrirent cruellement. Appuyé par ce feu tei rible, Hooker lança ses 18,000 hommes et chercha à s'emparer du Hagerstovvn Road et des bois à la gauche de celte route. Jackson n'avait à lui opposer que les deux divisions de Jones et de Evvell, celle-ci commandée actuellement par Lawton ; quatre mille baïonnettes en tout, tant la désertion et le feu de l'ennemi avaient fait des ravages dans leurs rangs.
L'assaut fédéral fut vigoureux et une pluie de mitraille fondit sur les soldats elair-semés de Jackson. Le général Jones, blessé, fut remplacé par le général Starke. Jackson, portant sa ligne en avant, rejeta l'ennemi vers la gauche et le centre. Trois brigades de l'extrême gauche du général D. H. Hill se joignirent à lui. Stuart, placé entre la gauche de Jackson et le Potomac, refoula lui aussi la division fédérale à l'extrême droite de Hooker, par le feu bien dirigé de son artillerie à cheval.. Mais l'ennemi soutint si opiniâ! rément son attaque que les soldats de Jackson commencèrent à faiblir et à céder du terrain. Son corps avait terriblement souffert. La division Jackson proprement dite avait perdu successivement ses deux généraux (Jones blessé, Starke tué) ; le général Lawton, commandant provisoirement la division Ewell, venait d'être mortellement frappé. Le colonel Douglass, qui avait remplacé Lawton à la tête de sa brigade, était tué ; la brigade avait eu 354 tués et blessés sur 1,150 combattants, dont cinq colonels sur six. La brigade llayes, sur 550 hommes , en avait perdu 523, — et tous ses officiers. — Le colonel Walker était blessé, et sur 700 hommes de la br igade qu'il
commandait provisoirement, 228 avaient été frappés, et trois colonels sur quatre.
Malgré ces pertes épouvantables, ces hommes héroïques firent encore un suprême effort et réussirent à presser si vivement les colonnes de Hooker, qu'un commencement de désordre se manifesta dans les rangs fédéraux. Sur Tordre de Lee, les deux brigades de Hood étant accourues au secours de Lawton et de Trimble, prirent noblement leur part dans la charge, mais les Confédérés payèrent ce succès chèrement. Néanmoins, leur assaut avait été si vigoureux que les soldats de Hooker se mirent à se débander vers l'arrière. Le général Hooker, frappé à ce moment, dut quitter le champ de bataille, ce qui ajouta encore au désordre de ses soldats. Le corps de Mansfield avait rejoint Hooker à sept heures, et avait chargé avec lui ; il fut repoussé en même temps, et le général Mansfield blessé mortellement.
Il était neuf heures et la victoire semblait pencher en faveur du Sud. Les corps de Hooker et de Mansfield — 30,000 hommes — venaient d'être repoussés par les divisions de Jackson et les deux brigades de Hood, moins de 6,000 combattants — et les deux généraux fédéraux étaient hors de combat, l'un grièvement, l'autre mortellement frappé. La tentative pour tourner l'aile gauche n'avait pas réussi, et l'aile droite des Fédéraux paraissait démoralisée. A ce moment critique l'arrivée du général Sumner avec ses troupes fraîches rétablit l'ordre dans les rangs du Nord. Il reforma sa li-ne de bataille et la lança contre la gauche confédérée, embrassant dans son attaque le centre ennemi où commandait D. H. Hill.
Les soldats de Jackson étaient brisés de fatigue par la lutte acharnée qu'ils 'avaient soutenue toute la matinée. Aussi ne purent-ils résister à l'impétuosité de cette nouvelle attaque. Les munitions leur manquaient aussi, et ils se replièrent en désordre. A leur tour les Confédérés pa-
laissaient devoir succomber, car si Sumner réussissait à tourner la gauche de Lee, ce dernier se verrait couper sa ligne de retraite vers le Potomac. La résistance vigoureuse, quoique inefficace du corps de Jackson dans ce moment critique, donna à Lee le temps de lui envoyer les deux brigades de Walker, qu'il détacha du corps de Longstreet, et la division de Mac-Laws, qui arrivait deHarper's Ferry. Reformant sa ligne sur l'instant, Jackson se jeta avec fureur sur Sumner et, pénétrant dans un intervalle entre sa droite et son centre, perça la ligne fédérale, la poursuivit à travers les bois, au delà delà route d'IIagerstown, et regagna la position qu'il occupait au commencement de la journée. Mais Jackson avait trop souffert et ses troupes étaient trop peu nombreuses pour qu'il put rejeter Sumner au delà de l'Antietam. Il était midi. L'ennemi avait échoué dans tous ses efforts pour tourner la gauche de Lee.
Placé au centre de son armée, le chef confédéré avait dirigé si bien l'action, lançant ses renforts au moment opportun et prévoyant chaque mouvement de l'ennemi, qu'il avait maintenu sa position contre tous les assauts de son adversaire. Jackson, avec moins de 12,000 hommes (y compris les renforts reçus pendant l'action), avait tenu bon et avait fini par repousser les 40,000 hommes de Hooker, Mansfield et Sumner, blessant le premier ettuant le second. Les soldats de Sumner étaient tellement éprouvés par leur dernière attaque, qu'ils ne bougèrent plus le reste de la journée. Mais au centre la lutte durait toujours. Les Confédérés furent en partie refoulés jusqu'à une vieille route, où Hill réussit à les reformer et à arrêter les progrès de l'ennemi. Le général Anderson arriva sur le terrain avec 5,000 hommes. Hill le plaça en réserve. A ce moment un ordre mal compris fit croire à plusieurs régiments qu'ils devaient se retirer, ce qui permit à l'ennemi de se précipiter dans les intervalles laissés \ides. Les généraux Anderson et Wright furent gravement atteints en cher-
chant à réparer ce désastre. Le général Hill, qui à ce moment aidait à mettre un de ses aides blessé à l'abri, tant il croyait sa ligne en sûreté, se jeta au-devant des siens, rallia quelques centaines d'hommes et, se mettant à leur tète, chargea l'ennemi. L'artillerie confédérée vint l'appuyer et causa de grands ravages dans les rangs fédéraux. Ces derniers arrivaient maintes fois si près des positions confédérées que leurs canons cessaient leur feu dans la crainte de tuer leurs propres soldats. A un moment le général Longstreet, voyant un canon dont presque tous les artilleurs avaient été tués, descendit de cheval, et lui, le général Drayton. l'adjudant-général-major Sorrel et le major Fairfax servirent la pièce jusqu'à ce que le danger fût passé. Enfin Hill, à force d'efforts héroïques, réussit à arrêter l'ennemi, qui vers deux heures se retira, renonçant à renouveler son attaque ce jour-là. Lee fit parvenir à Jackson l'ordre de rejeter l'aile droite fédérale, en la prenant à revers, au delà de l'Antietam, mais le corps de Franklin ayant sur ces entrefaites rejoint Sumner, Jackson dut renoncer à cette tentative.
Voici maintenant ce qui s'était passé à la gauche fédérale. Le général Burnside avait massé 15,000 hommes en face du pont de pierre, vis-à-vis la position gardée par le général Longstreet. 11 devait, simultanément avec l'attaque contre la gauche confédérée, enlever le pont de pierre, chasser l'ennemi des hauteurs de Sharpsburg, pousser jusqu'à la route et couper à Lee le chemin des gués du Potomac à Shepherdstown, ce qui aurait amené la destruction de l'armée du Sud. Depuis le matin Burnside avait fait diverses tentatives, mais sans succès. Lee ayant dû successivement détacher des troupes placées sous les ordres de Longstreet les divisions Hood, Walker et Mac-Laws pour secourir Jackson, le général Longstreet restait avec la seule division Jones, qui ne comptait que 2,500 combattants. Cette poignée d'hommes eut à défendre la droite
confédérée contre le corps tout entier de Burnside. Le général Toombs avec 400 hommes seulement était chargé de la défense du pont. Il réussit à tenir Burnside en échec presque tout le jour., A quatre heures cependant, celui-cir sur les ordres répétés de Mac-Clellan, porta ses troupes en masse contre le pont, s en empara, passa sur le corps de Tombs et de ses quelques hommes, et arrivant à la crête des collines défendues par le général Jones, le chargea et le força, malgré sa résistance, à céder du terrain. Burnside parut, à cette heure avancée, au moment de saisir la victoire.
C'est sur ces entrefaites que le général A. P. Ilill arriva, venant deHarper's Ferry. Sa division, forte de 2,000 hommes seulement, était en marche depuis le matin. Lee la dirigea de suite au secours de Jones. Elle le rejoignit au moment où ce général, forcé de se retirer, venait de laisser quatre canons aux mains de l'ennemi. Ilill, réunissant les deux divisions, moins de 5,000 hommes en tout, les lança contre Burnside avec tant d'à-propos qu'il balaya le corps fédéral, reprit la batterie et reconquit tout le terrain perdu, obligeant l'ennemi à se réfugier sous la protection de ses canons, rangés de l'autre côté de l'Antietam.
Ainsi se termina cette bataille importante. Au coucher du soleil les Confédérés occupaient encore les mêmes positions qu'ils avaient tenues le matin, tous les efforts de l'ennemi pour les en déloger ayant échoué. Leurs perte& s'élevaient à 8,790 tués ou blessés. Les Fédéraux, de leur côté, avaient perdu 12,469 hommes, parmi lesquels treize généraux.
Il faisait presque nuit quand Burnside fut repoussé. Les ennemis, s'attendant que Lee profiterait de ce succès pour passer le fleuve, avaient placé leur artillerie sur les hauteurs qui commandaient les ponts. Mais Lee avait bien garde de se jeter au-devant de nouveaux hasards. Son triomphe était déjà bien assez grand d'avoir pu avec une
si faible armée résister victorieusement à un adversaire numériquement si supérieur.
Pendant la nuit il lui arriva quelques renforts, principalement des soldats malades ou blessés dans les premiers mois de l'année, qui venaient rejoindre leurs régiments, ou des traînards qui rentraient continuellement au camp. Le 18, le général Mac-Clellan avait le choix ou de renouveler l'attaque immédiatement ou de la remettre au lendemain pour donner aux renforts qui lui arrivaient de Washington le temps de le rejoindre. 11 se décida à attendre, quoiqu'il fut très-probable que Lee passerait en Virginie dans la nuit du 18 au 19. Pendant toute la journée du 18, l'armée confédérée resta dans les mêmes positions qu'elle avait si vaillamment défendues la veille. Quoique trop faible pour prendre l'offensive, le chef confédéré se croyait sûr de repousser tout nouvel assaut. Dans la nuit du 18, il se décida à repasser le Potomac. Il n'avait rien à gagner à rester où il était, et les dangers de sa situation, dans le Maryland, ne faisaient qu'augmenter d'heure en heure. Son adversaire recevait incessamment des renforts, tandis que lui-même ne pouvait espérer aucune nouvelle addition à ses forces. Ce n'était qu'avec la plus grande difficulté qu'il parvenait à nourrir ses soldats et à renouveler ses provisions de poudre et de munitions. S'il rentrait en Virginie, il pouvait, au contraire, espérer voir accroître le nombre de ses troupes. Les traînards, les malades et les blessés de la campagne péninsulaire, au printemps, reviendraient sans cesse sous ses drapeaux, le Gouvernement réunirait aussi des renforts, et il leur serait à tous plus facile de le rejoindre en Virginie que dans le Maryland. Tous les besoins de l'armée seraient bien plus faciles à satisfaire au midi qu'au nord du Potomac. Dans la nuit du 18, Longstreet, qui était le plus rapproché du fleuve, le traversa près de Shepherdstown ; il fut suivi du reste de l'armée, la cavalerie fermant la marche. A onze heures
du matin, le 19 septembre, l'armée entière était en position, sur la rive virginienne, prête à recevoir l'ennemi s'il tentait une poursuite. Lee emportait tout ce qui avait quelque valeur : des vivres, des provisions accumulées dans le Maryland, et les riches dépouilles de Harper's Ferry.
Mac-Clellan, aussitôt qu'il eut connaissance de la retraite de Lee, dans la matinée du 19, lança à sa poursuite le corps du général Porter, tenu en réserve pendant la bataille du 17. Mais Porter n'atteignit le Potomac que lorsque les Confédérés avaient déjà effectué leur passage. Le général Lee avait laissé le général Pendleton pour surveiller les gués du fleuve. Porter parvint, pendant la nuit, à jeter sur la rive sud une force assez considérable qui s'empara de quatre canons confédérés, dispersa le faible corps de Pendleton, et s'établit fortement sous la protection des batteries élevées sur la rive marylandaise.
L'armée confédérée était déjà à quelque distance delà rivière, mais à peine le général Lee eut-il appris ce qui était arrivé qu'il chargea la division A. P. Hill de rejeter Porter au delà du Potomac. Le 20, au matin, Hill enleva la position aux Fédéraux et leur infligea une rude punition. Il les jeta littéralement dans le fleuve, où beaucoup se noyèrent. Hill leur fit 200 prisonniers. Les Fédéraux reconnurent avoir perdu plus de 3,000 hommes, tant tués que noyés. Les pertes de Hill ne s'élevèrent qu'à 261 hommes.
Mac-Clellan n'insista plus. Son armée avait autant besoin de repos que celle de son adversaire. Il resta donc au nord du Potomac, tandis que les Confédérés s'établirent dans les environs de Winchester.
Les troupes de Lee, depuis le 25 juin, avaient fait une marche de plus de 450 kilomètres, vivant de demi-rations, leurs uniformes en haillons et les pieds nus. Dans douze batailles rangées et dans de nombreux combats, elles avaient rencontré et défait trois armées formidables, faisant subir
à l'ennemi la perte de 76,000 hommes, dont 30,000 prisonniers, lui enlevant 155 pièces d'artillerie, près de 70,000 fusils, et prenant ou détruisant des vivres et du matériel représentant une valeur de plusieurs millions de piastres.
La bataille de Sharpsburg ne fut pas une victoire pour le général Mac Clellan. Il avait attaqué une armée qui était à peine le tiers de la sienne, et avait été repoussé avec des pertes un tiers plus grandes que celles de son adversaire. Son armée était si rudement éprouvée, qu'il n'est pas douteux que si les 30,000 traînards confédérés eussent été présents le 17 septembre, Lee n'eût rejeté les Fédéraux à Test des montagnes. Mac-Clellan avoue du reste l'état auquel était réduite son année : « Le lendemain de la bataille de Sharpsburg, dit-il, je m'aperçus que nos pertes étaient si fortes et que la désorganisation de quelques-uns des corps était si grande, que je ne jugeai pas à propos de renouveler l'attaque ce jour-là. »
Avec cette bataille, il est vrai, l'invasion du Maryland se termina, mais ce ne fut pas uniquement cette bataille qui y mit fin. Le relard imprévu causé par la nécessité de s'emparer de Harper's Ferry, et surtout les vides énormes produits dans l'armée du Sud par le nombre inusité de traînards, avaient tellement dérangé les projets du général Lee, qu'il ne pouvait plus songer à mener à bien une campagne dans le Maryland. Le sort de la campagne était donc, en réalité, décidé avant la bataille de Sharpsburg, et Lée ne voulait, en acceptant le combat, qu'arrêter la marche de Mac-Clellan et réunir les divisions éparses de son armée.
Dans cette campagne du Maryland, les deux adversaires ont fait preuve de grandes qualités militaires. Après la défaite des Nordistes à Manassas, Mac-Clellan avait réuni une armée avec une merveilleuse rapidité, grâce surtout à l'influence de son nom, l'avait dirigée contre Lee, et avait réussi à l'arrêter, mettant ainsi non-seulement le fertile territoire de la Pennsylvanie à l'abri de l'invasion,
mais déjouant, pour le moment, le plan qu'avait formé Lee de s'emparer de la capitale fédérale. Ce n'est donc pas nue exagération de dire qu'il a sauvé la cause du Nord, car il n'y avait, pour défendre Washington, que l'armée qu'il commandait, et si Lee avait pu avoir raison de cette armée, Washington ou Philadelphie était à sa merci, pour y dicter la paix et faire reconnaître l'indépendance du Sud. Tout espoir de voir réaliser ce beau projet s'évanouit devant la marche rapide et l'attaque immédiate de Mac- Clellan. En quelques heures d'une journée d'automne, sur les bords de l'Antietam, la marche triomphale des Confédérés fut arrêtée. Sachons donc rendre justice à l'habileté du général fédéral.
Mais le mérite de Lee n'est pas moindre, et sa non-réussite est due à des circonstances sur lesquelles il ne pouvait rien. Son plan, comme c'était toujours le cas, avait été mûrement réfléchi et parfaitement combiné. Mais trois «causes, qu'il ne pouvait prévoir, vinrent tout gâter. La première fut la grande déperdition de ses forces, causée en partie par la rapidité de ses mouvements et parla succession non interrompue des combats; la seconde, l'abstention des Marylandais à venir se ranger sous ses drapeaux, et la troisième, la plus importante, la découverte, par Mae- Clellan, de cette malheureuse dépêche qui lui révéla tout le plan de Lee. À partir de ce moment, le chef nordiste s'avança si rapidement, qu'il ne donna pas aux traînards du Sud le temps de rejoindre l'armée. Les vides des rangs confédérés ne purent donc être comblés, et Lee se vit forcé de reculer, afin de ne pas trop s'éloigner de Jackson, que retenait la résistance inattendue de Harper's Ferry. De là impossibilité de se retrouver à Hagerstown, concentration forcée à Sharpsburg, et, par suite, nécessité de livrer bataille dans ces environs. • La perte de la dépêche de Lee à Hill est une vraie fatalité qui a exercé sur les événements qui suivirent une
influence prépondérante. On ne peut donc dire que le chef confédéré soit responsable de la non-réussite de la campagne du Maryland ; il avait, autant que possible, tout prévu. Il était en droit d'espérer de grands renforts, soit de Virginie, soit du Maryland; ses flancs eussent été ainsi protégés, et il eût pu, sans retard, envahir la Pennsylvanie. Au contraire de ses prévisions, il se vil forcé de se retirer, et de livrer bataille à Sharpsburg. Ici, aussi, il révéla des qualités de premier ordre. L'ennemi, au moins deux fois plus nombreux que lui, ne montra jamais plus d'énergie et plus d'acharnement à aucune époque de la guerre. Si les Fédéraux furent repoussés, c'est à l'habileté de Lee et à la bravoure de ses soldats qu'il faut l'attribuer. Il fit manœuvrer son armée avec une rapidité et une précision admirables, multipliant ses soldats aux points les plus exposés. Ce qu'il y a eu, en effet, de plus remarquable à Sharpsburg, est la précision du coup d'œil et la promptitude dans l'action dont fit preuve le chef des Confédérés. Un général indécis ou imprévoyant eût essuyé une défaite complète, car l'aile gauche confédérée ne comptait, au début de l'action, que 4,000 hommes, tandis que les colonnes qui se ruèrent sur elle s'élevaient à 18,000, et plus tard à 40,000 hommes. Pour résister à de telles masses, il fallait non-seulement un courage à toute épreuve chez les soldats, mais la plus grande habileté et une rapidité extraordinaire dans le maniement de ses troupes chez le général.