CHAPITRE VII
AOUT 1862 — POPE AVANCE EN VIRGINIE — JACKSCN L'ARRÊTE A CEDAR-RUN — DEUXIEME BATAILLE DE IYIANASSAS POPE SE RÉFUGIE SOUS WASHINGTON
Quoique la présence du corps de Jackson à la bataille de * Cold Harbor eût élé bien constatée, néanmoins, tant était grande la frayeur que ses mouvements imprévus avaient causée dans les conseils du président Lincoln, il fut décidé qu'une armée fédérale resterait entre Washington et le Rappahannock pour couvrir la capitale. 'Frémont et Banks reçurent donc Tordre de passer les montagnes, et de se réunir au corps de Mac-Dowell, ce qui constitua une armée de 60,000 hommes. Le tout fut mis sous les. ordres du major général Pope, qui s'était signalé dans l'Ouest par des succès plus imaginaires que réels, disaient les mauvaises langues. Cette armée prit le nom d'armée de Virginie. Pope était plein d'énergie et se fût probablement distingué comme général de division sous un chef habile, mais il était tout à fait impropre au commandement en chef. Quoique la mission principale du nouveau général en chef fût de couvrir Washington, il était bien entendu que son objectif était Richmond.
La défaite de l'armée du Potomac répandit la consternation dans le Nord. Les ennemis de Mac-Clellan, à la tête
desquels se trouvaient le général Halleck, qui avait succédé au général Scott comme généralissime, et le ministre de la guerre Staunton, en profitèrent pour le perdre. Sans tenir compte de l'habileté et de l'énergie qu'il avait montrées, et qui, en définitive, avaient sauvé l'armée du Potomac, M. Lincoln transmit au général Mac-Clellan, le 3 août, l'ordre de se retirer de la Péninsule, et de réunir ses forces à celles du général Pope dans le voisinage d'Acquia-Creek, sur le Potomac. Si M. Lincoln s'était douté qu'en rappelant Mac-Clellan, il faisait justement ce que le général Lee désirait le plus, peut-être se fût-il ravisé.
Le gouvernement fédéral agit du reste avec vigueur, et lès opérations militaires, ailleurs qu'en Virginie, furent conduites avec succès. Dans l'Ouest et dans le Sud, le cours entier du Mississippi, sauf à Vicksburg, était entre ses mains. La Nouvelle-Orléans et Memphis lui appartenaient, et l'armée confédérée de l'Ouest s'était retirée de Corinth à Tupelo. Mais la défaite de Mac-Clellan vint faire pâlir tous ces triomphes. Sans perdre courage, le président Lincoln fit un autre appel de trois cent mille soldats. Le Congrès passa plusieurs lois importantes, l'une confisquant les esclaves de tous ceux qui soutenaient la cause du Sud, une autre autorisant la levée de troupes nègres, une troisième qui enjoignait aux officiers fédéraux de se saisir et de faire usage à leur convenance de toute" propriété foncière ou mobilière, appartenant aux Sudistes, sans avoir à indemniser aucunement les personnes qui seraient ainsi dépouillées. Les États du Sud furent ainsi mis hors la loi, et le programme draconien des radicaux l'emporta.
L'arrivée de l'armée du général Pope dans le nord de la Virginie fut signalée par plusieurs ordres du jour remarquables par leur brutalité et par le système inique qui y fut inauguré de faire la guerre contrairement aux usages des nations civilisées.
Chaque fois que des dégâts étaient faits à un chemin de fer, à une grande route ou à un télégraphe, tous les habitants à 5 kilomètres à la ronde devaient être forcés de réparer le mal à leurs frais. Si Ton tirait d'une maison sur un soldat ou sur un employé fédéral, cette maison devait être jetée à terre, et ceux qui l'habitaient envoyés en prison. Tout individu pris sur le fait était fusillé sur-lechamp.
Un des subordonnés du général Pope, le général de brigade Steinwehr, se hâta de mettre ces ordres à exécution. Il fit arrêter cinq des citoyens les plus marquants de Luray, dans le comté de Page, en Virginie, pour les retenir comme otages. Ils étaient admis à la table de ce général et traités convenablement, mais pour chaque soldat fédéral qui tombait sous les balles des guérillas, très-nombreuses dans ces contrées et à toutes les époques de désordre, unde ces otages devait être passé par les armes. L'ordre du jour ajoutait que les guérillas ne se maintenaient que parce que les citoyens du pays les encourageaient. Si le prétexte invoqué par Pope eût été vrai, peut-être ces mesures eussent-elles été excusables, mais les dégâts faits aux chemins de fer étaient l'œuvre des soldats confédérés agissant d'après les ordres de leur gouvernement. C'était dans le cas de légitime défense que les soldats fédéraux avaient été tués. Le vrai but de ces ordres du jour inspirés par les radicaux était de frapper les Virginiens de terreur. L'âme honnête de Mac-Clellan ne se serait jamais prêtée à de pareilles manœuvres.
Mais Pope osa plus encore. Il publia un nouvel ordre du jour portant que les officiers sous ses ordres eussent à faire arrêter tous les habitants des localités occupées par les troupes fédérales. Ceux d'entre eux qui consentiraient à prêter foi et hommage aux Etats-Unis, en donnant des garanties suffisantes, seraient autorisés à resîer chez eux. Ceux, au contraire, qui se refusaient à prêter le serment
SA Y;IE ET SES CAMPAGNES. 155
demandé devaient être conduits aux avant-postes confédérés. On les prévenait que s'ils se représentaient dans le voisinage de leurs anciennes demeures, ils seraient traités comme espions et impitoyablement fusilles. Quiconque violait le serment prêté était passé par les armes, et tous ses biens confisqués. Quiconque avait la moindre relation avec des personnes au dedans des lignes ennemies, quiconque était surpris porteur de lettres ou de quelque autre communication, devait être traité comme espion.
Ces mesures répandirent la plus grande consternation- Prêter serment au gouvernement fédéral faisait horreur à tout le monde : l'exil équivalait à la ruine complète. Malgré toutes les représentations qui furent faites au générai Pope, il n'en persista pas moins à maintenir ses ordres* Autorisées à vivre aux. dépens du pays confédéré , les troupes du Nord ne tardèrent pas à prendre des habitudes de pillage très-regrettables. Rien ne leur échappait. On ne laissait plus rien aux malheureux habitants. Ce que les soldats fédéraux avaient imaginé de plus fort était de répandre dans toute la contrée des faux billets de banque confédérés que les Virginiens, sans se douter du tour, acceptaient avec empressement. Afin de livrer plus sûrement le pays conquis aux appétits brutaux de ses soldats, le général Pope, par un nouvel ordre du jour, défendit que l'on mît des factionnaires pour protéger certaines propriétés particulières, ce que quelques officiers avaient eu la délicatesse de faire.
Le gouvernement confédéré dut enfin s'en mêler. Une proclamation du président Davis en date du 1er août 1862, après avoir cité toutes les mesures adoptées par le général Pope « qui avaient pour résultat de faire dégénérer une guerre jusqu'à présent entreprise contre des troupes régulières en une expédition de maraudeurs, de pillards et de brigands, contre de paisibles citoyens sans armes et occupés aux travaux des champs, » — ajoutait que par un
sentiment de justice et d'humanité le gouvernement confédéré ne voulait pas user de représailles envers de simples soldats fédéraux prisonniers, qui pourraient n'être que les instruments involontaires de pareilles cruautés, mais que des ordres formels avaient été donnés pour que les généraux Pope et Steinwehr, ainsi que tous les officiers servant sous ces deux généraux, ne soient plus traités comme des soldats et ne soient plus échangés sur parole; que de plus tous les officiers fédéraux pris à partir de ce jour soient gardés en lieu sûr, et que, dans le cas où un citoyen des États confédérés viendrait à être assassiné sous quelque prétexte que ce fût, un officier fédéral fût pendu pour chaque confédéré fusillé.
Cette proclamation produisit son effet. Le 15 août, le gouvernement fédéral modifia ses instructions de manière à satisfaire aux légitimes demandes des Confédérés. Le général Pope, il est vrai, prétendit que ses ordres avaient été mal interprétés. Quoi qu'il en soit, le mal fut coupé à sa racine. Tout motif de représailles ayant cessé le 24 septembre, 97 officiers de l'armée de Pope, retenus comme otages, furent échangés. Mais ce général n'en avait pas moins mis à profit les quelques jours qu'il avait eus. Quand ses soldats envahirent le district du Rappahannock, il était plein de vie et de prospérité. A son départ, c'était presque un désert, et les habitants étaient réduits à la mendicité.
Aussitôt que Pope eut réuni ses 60,000 hommes, il les dirigea le 1er juillet, par le chemin de fer d'Orange à Alexandrie, vers le Rappahannock, menaçant ainsi Gordonsville et Charlottesville. S'il réussissait à occuper ces deux points, il espérait couper les 'communications du général Lee avec le sud-ouest de la Virginie. IL s'établit à Culpepper, sa droite s'étendant vers le Rlue-Ridge et sa gauche presque jusqu'au Rapidan.
Le gouvernement de Washington cherchait évidemment
à mystifier le général Lee, et à le laisser dans le doute sur les opérations ultérieures des Fédéraux. Mac-Clellan allaitil recommencer son attaque contre Richmond du côté du James-River, ou était-ce du Nord que le véritable mouvement devait se faire? Sans se laisser troubler le général sudiste demeura avec le gros de son armée sous Richmond, se contentant d'envoyer Jackson le 15 juillet, avec deux divisions, dans la direction de Gordonsville. Lee observait prudemment tout ce qui se passait et sur le James et sur le Rappahannock supérieur. Le mouvement de Pope pouvait n'être qu'une feinte, mais le 27 juillet, Mac-Clellan ne donnant pas encore signe de vie, la division A. P. Hill fut détachée pour appuyer Jackson, tandis que le général D. H. Hill, sur la rive méridionale du James, inquiétait par ses mouvemenls et par le feu de son artillerie les communications du général Mac-Clellan.
Mais le moment approchait où il faudrait bien que les Fédéraux démasquassent leur véritable plan. Le 2 août J ackson prit Y offensive en attaquant l'ennemi à Orange Court House.Le 5 août, Mac-Clellan fit une vigoureuse démonstration contre les lignes confédérées, pour empêcher Lee d'envoyer de nouveaux renforts à son lieutenant. Les Fédéraux se massèrent en colonnes serrées à Malvern-Hill, où ils prirent position en ordre de bataille, comme si l'intention de Mac-Clellan était de renouveler sa marche sur Richmond. Lee accepta immédiatement le défi et un engagement de peu d'importance eut lieu à Curl's Neck. Le lendemain matin l'armée fédérale avait disparu, et il devenait évident que tout ce déploiement de forces n'avait été qu'une feinte.
Cette situation se prolongea jusqu'à la mi - août , quand Lee apprit d'une manière positive que la flottille, portant le général Rurnside et ses troupes qui revenaient des côtes de la Caroline, se dirigeait vers le Rappahan- -nock pour renforcer le général Pope. Il était clair dés-
ormais que c'était de ce côté qu'allait se faire le vrai mouvement*
Jackson venait de porter à l'ennemi un coup redoutable, coopérant ainsi énergiquement, selon son habitude, au plan général. Mac-Clellan avait cherché à retenir Lee devant Richmond. Jackson à son tour hâta le rappel de l'armée de Mac-Clellan par un combat vigoureux qu'il livra aux Fédéraux. A la tête de ses trois divisions il franchit le Rapidan, et le 9 août attaqua Lavant-garde de Pope à Cedar- Run. La lutte fut obstinée. A un moment la gauche de Jackson souffrit beaucoup, mais l'action se termina à la nuit par la retraite des Fédéraux, et le général confédéré resta maître du champ de bataille. 11 disposait cependant de trop peu de forces pour se maintenir contre le gros de l'armée ennemie qui s'avançait ; force lui fut donc de se retirer derrière le Rapidan, dans le voisinage de Gordonsville, où le rejoignit bientôt le général Lee avec la majeure partie de l'armée confédérée.
La vigoureuse démonstration de Jackson avait vivement inquiété l'état-major fédéral. Le général Halleck rappela immédiatement le général Mac-Clellan, et lui enjoignit d'avoir à se réunir au plustôt au général Pope. Ainsi le combat de Cedar-Run avait à la fois arrêté la marche de Pope et délivré Richmond de la présence de Mac-Clellan.
Le théâtre de la guerre allait changer. C'est sur d'autres contrées qu'il nous faut porter nos regards pour assister aux belles campagnes de l'été et de l'automne de 1 862, dans la Virginie septentrionale et dans le Maryland.
Lee avait, comme nous l'avons vu, dirigé toutes ses opérations militaires avec la plus grande prudence, résolu à ne laisser prendre à ses adversaires aucun avantage et à tenir ferme sous les murs de la capitale confédérée, jusqu'à ce que tout danger fût passé. La réunion de Rurnside et de Pope le dispensait à l'avenir de prendre tant de précautions. En outre, les nombreux renforts envoyés par
Mac-Clellan à l'armée de Pope indiquaient très-nettement les projets du cabinet de Washington. « Il paraissait évident, )) dit le général Lee, « que l'on avait renoncé à tout mouvement sur le James. » De là il conclut très-sagement que le plus sûr moyen de secourir Richmond était d'augmenter les forces de Jackson et de rejeter Pope au delà du Rappahannock. Lee fit preuve en ceci de talents militaires d'un ordre supérieur. Il montra le coup d'œil qui consiste avoir nettement ce qui esta faire et la résolution qui n'hésite pas à l'exécuter.
Il donna Tordre à la division Longstreet et à deux brigades sous le général Hood, de quitter Richmond le 13 et de se rendre à Gordonsville. Stuart devait laisser à Fredericksburg un corps de cavalerie suffisant pour surveiller l'ennemi et garder le chemin de fer central, et avec le reste de sa cavalerie se mettre à la disposition du général Jackson. Les deux divisions D. H. Hill et Mac-Laws, deux brigades sous le général Walker et la brigade de cavalerie du général Hampton, restèrent sur le James pour surveiller les Fédéraux.
Longstreet atteignit Gordonsville le 15 août. Lee le suivit de près. Le 16, l'armée fédérale se rapprocha duRapidan. Le général en chef confédéré ne perdit pas un instant à disposer ses forces de manière à la tourner. Stuart avait ordre de passer la rivière à l'extrême droite fédérale, de brûler le pont du chemin de fer du Rappahannock sur la ligne de communication de Pope avec Washington, de détruire la voie ferrée, ainsi que le télégraphe, puis de se diriger vers Culpepper Court-House sur les derrières de l'armée fédérale. Longstreet avec l'aile droite confédérée devait franchir le Rapidan à Raccoon Ford1, et marcher droit sur Culpepper. Jackson traverserait la même rivière à Sommerville Ford, se tenant à la
1 Ford veut dire gué.
gauche de Longstreet. R. H. Anderson avec les réserves suivrait. De celte façon, Lee se trouverait sur le flanc gauche de Pope, et ce dernier courrait risque d'être anéanti. Mais le général fédéral eut vent de ce qui se préparait, et se rejeta en toute hâte, le 18 et le 19. derrière le Rappahannock.
Le 20, toute l'armée confédérée le bordait, ayant passé le Rapidan sans obstacle, sauf quelques escarmouches en(re les deux cavaleries. Lee , voyant tous les gués du Rappahannock très-fortement gardés, résolut de répéter la même manœuvre, et disposa le gros de son armée de manière à masquer le mouvement tournant confié à Jackson. Ce dernier se déroba le 22, atteignit le soir WarrentonSprings, sur la vieille route de Warrenton à Cuipepper Court House. Trouvant le pont à cet endroit rompu, il culbuta les quelques troupes fédérales qui s'y trouvaient et se rendit maître du passage. Un orage épouvantable éclatant à ce moment fit grossir les eaux et interrompit les opérations militaires. Les deux armées échangèrent quelques coups de canon; mais Longstreet vint bientôt rejoindre Jackson à Jeffersonton, et la journée du 24 se passa tranquillement. A ce moment, le général Stuart vint apporter à Lee des nouvelles importantes qui hâtèrent sa résolution d'agir au plus vite.
Cet officier avait été chargé par son chef de faire une reconnaissance en force en passant derrière l'ennemi. Parti le 22 de Freeman's Ford sur le Rappahannock avec 1,500 hommes de cavalerie et 2 pièces d'artillerie, il arriva le soir à ^Yarrei^on. De là, apprenant que les chemins étaient libres, il se porta sur Catlett's Station, sur la voie ferrée, pour y détruire le pont, mais l'orage vint fondre sur la petite colonne. Avançant toujours, il atteignit à la nuit le petit village d'Auburn. Les vedettes fédérales furent surprises et faites prisonnières. Rientôt Stuart s'aperçut qu'il était au milieu du camp ennemi. La nuit était
noire, la pluie tombait à torrents, et il était presque impossible de rien voir. Heureusement qu'à ce moment un troupier se saisit d'un nègre et l'amena devant Stuart. Ce nègre avait connu le général avant la guerre et lui apprit qu'il était tout près du quartier général, s'offrant de l'y conduire. Stuart accepta l'offre. Quelques minutes après, le régiment de Fitzhugh Lee se précipitait au milieu des tentes de l'état-major de Pope. La surprise fut complète. Le chef fédéral ne s'échappa qu'avec peine. On s'empara d'un grand nombre de prisonniers, presque tous officiers, sans compter leurs effets personnels et les chevaux du général Pope ; mais la trouvaille la plus précieuse que Ton y fit fut le cahier de dépêches du général fédéral, contenant les copies de toute sa correspondance officielle avec son gouvernement.
Les Fédéraux, revenus de leur surprise, commençaient à se rassembler en nombre. La prudence conseillait à Stuart une prompte retraite. Après une tentative inutile pour détruire le pont du chemin de fer, trop trempé par la pluie pour que le feu y prît, Stuart, sachant que cet orage ferait monter le niveau des eaux entre lui et l'armée confédérée, ce qui le mettrait en danger de voir sa retraite coupée, fit reprendre avant le jour à sa colonne le chemin par lequel elle était venue. Le retour s'effectua en sûreté, et, le 23, Stuart repassait le Rappahannok. Ses pertes étaient minimes. Il ramenait 500 prisonniers, dont une très-grande proportion d'officiers, quelques-uns de ces derniers appartenant à l'état-major de Pope.
Le précieux livre de dépêches fut immédiatement remis au général en chef. Il y vit que Pope mandait à son gouvernement qu'il craignait de ne pas pouvoir garder la ligne du Piappahannok et qu'il réclamait de nouvelles troupes. Ce cahier renseignait Lee Sur le nombre et sur la position des différents corps d'armée, ainsi que sur les projets de son adversaire. 11 y apprit aussi queMac-Clellan
avait quitté Westover, qu'une partie de son armée était en route pour rejoindre Pope, que le reste s'apprêtait à suivre, et que l'armée du général Cox était rappelée de la vallée du Kanawha (Virginie occidentale) pour se réunir aux troupes de Pope. Si donc ces différents corps rejoignaient le chef fédéral, il serait à la tête de près de 200, 000 hommes. Les Confédérés n'étaient que 70,000. Il fallait donc agir de suite.
Certain maintenant que Mac-Clellan se retirait de devant Richmond, Lee appela de suite sur le Rappahannock toutes les forces qu'il avait laissées sur le James. Le général confédéré avait conçu un plan d'une grande hardiesse, mais qui semblait promettre la défaite de l'ennemi. Jackson devait traverser le Rappahannock au delà de l'aile droite de Pope, passer derrière celte aile, gagner les derrières de son armée et couper ses communications avec Washington. Longstreet, pendant ce temps, serait chargé de menacer Pope, afin de détourner son attention du mouvement de Jackson, puis suivre ce dernier quand il aurait suffisamment d'avance. Lee, en plaçant toute son armée entre Pope et la ville de Washington, espérait forcer le général fédéral à accepter la bataille avant l'arrivée de ses renforts.
Diviser ainsi son armée en présence de l'ennemi, en laisser une moitié sur le Rappahannock, faisant face aux Fédéraux, et envoyer l'autre par un long détour tomber sur ses derrières à Manassas, c'était violer la première et la plus importante des règles de l'art militaire, qui défend de jamais diviser ses forces en face d'un adversaire. Pour que Lee l'ait osé, il faut qu'il ait tenu en médiocre estime l'habileté de son ennemi. Ces attaques de flanc avaient indubitablement un grand attrait pour lui, ainsi que pour Jackson. Sans doute que sa préférence pour cette manœuvre s'explique par le caractère des soldats de part et d'autre et par la configuration du pays. Dans
les deux armées, les hommes étaient souvent des recrues sans expérience, très-accessibles aux paniques causées par une surprise ; il suffisait donc qu'un ennemi parût sur leur flanc ou leurs derrières pour jeter le désordre dans leurs rangs. La nature boisée de la contrée où l'on se battait rendait du reste ces mouvements faciles à exécuter. II fallait que le général chargé d'en prendre sur lui la responsabilité ne manquât pas de hardiesse. Cette qualité, Lee l'a montrée plusieurs fois, et, comme il ne lui est jamais arrivé de ne pas réussir, il n'y a pas à nier que, militairement parlant, il ne soit justifié.
Pour diriger l'opération périlleuse dont il s'agissait, Lee avait choisi l'intrépide Jackson. 11 fallait agir avec rapidité. Le 25 août, le déjà célèbre divisionnaire partit de Warrenton Springs. Côtoyant la rive sud du Rappahannock, il passa à Hinson's Ford et poursuivit son chemin, traînant son artillerie à grand'peine sur la route étroite et pierreuse. Passant au pied de la Blue Ridge, à travers champs et le long de chemins peu fréquentés, il dirigea sa marche en droite ligne pour Thoroughfare Gap, où le chemin de fer de Manassas Gap passe à travers les montagnes de Bull-Run. Il lui fallait atteindre ce défilé avant que l'ennemi eût connaissance de ses mouvements et le devançât. La chaleur était accablante, mais personne ne songea à s'arrêter. A minuit, les infatigables soldats, après une marche forcée de 56 kilomètres, arrivèrent à Salem, où ils passèrent la nuit. Jackson avait communiqué aux siens son énergie indomptable; il n'y avait pas de traînards, et, quoique affamés et les pieds meurtris, tous voulaient continuer.
Le long de la route les habitants les accueillirent avec joie et étonnement. Il y avait bien des mois qu'on n'avait vu les jaquettes grises dans ce voisinage, et tous cherchaient à savoir d'où ils venaient et où ils al laient. Mais à toutes leurs questions les soldats avaient
reçu Tordre de ne rien répondre. La cavalerie de Stuart marchait parallèlement sur le flanc droit de Jackson, afin de dissimuler le mouvement de ce dernier, et d'empêcher que l'ennemi n'apprît le but de cette marche forcée. Le 26 août, Jackson atteignit le Thoroughfare Gap , qu'il trouva libre à sa grande joie. Au coucher du soleil il parvenait, à Bristoe, station sur la voie ferrée d'Orange à Alexandrie. On entendit bientôt arriver un train à toute vapeur, venant deAVarrenton-Junction. Malgré ses efforts, Ewell n'eut pas le temps de le faire dérailler. Ses troupiers lui tirèrent cependant une volée en passant. Plus heureux une seconde et une troisième fois, les Confédérés se saisirent de deux autres trains. Mais les Fédéraux ne tardèrent pas à avoir avis de ce qui était arrivé, et le service ■suit cette ligne cessa.
La première parlie du plan du général Lee avait réussi. Jackson était derrière Pope et sur la voie ferrée par laquelle les Fédéraux recevaient tous leurs approvisionnements. A Bristoe, Jackson apprit que l'ennemi avait établi le principal dépôt de toutes ses fournitures, munitions et provisions de bouche à Manassas-Junction, à U kilomètres de Bristoe. Malgré le trajet de 48 kilomètres qu'ils venaient de faire et l'obscurité de la nuit, le général de brigade Trimble continua sa marche sur Manassas, suivi de Stuart et sa cavalerie. Après une lutte de courte durée les Confédérés se rendirent maîtres de Manassas. Ils y trouvèrent une quantité énorme de provisions de toute sorte, de viandes, de farine, de fourrages. Ce fut un vrai régal pour les pauvres soldats affamés de Jackson, quand ils arrivèrent le lendemain. On leur donna la permission de prendre un bon repas aux dépens de Fennemi, et comme on ne pouvait rien emporter, faute de moyens de transport, tout le reste fut détruit. Le spectacle d'un soldat pieds nus et couvert de haillons, mangeant une salade de homard et buvant du vin du Rhin, ne manquait pas d'ori-
ginalité. Le 27 au matin, Jackson arriva à Manassas avec le reste de ses troupes. La division Ewell seule avait été laissée à Bristoe-station pour inquiéter la retraite des Fédéraux dans le cas où ils se retireraient du Rappahannock. Si elle se trouvait serrée de trop près, elle devait rejoindre Jackson à Manassas. Peu de temps après l'arrivée du général Jackson, une brigade fédérale tenta de reprendre les positions perdues, mais elle fut mise en fuite et son général Taylor tué.
Pope, quoique averti par ses vedettes, ne comprit d'abord rien aux mouvements de Jackson, et crut que les Confédérés se retiraient vers les montagnes. Mais la prise de Manassas lui ouvrit les yeux. Son armée était très-nombreuse. Les divisions Reynolds, Porter, Heintzelman de l'armée du Potomac (Mac-Clellan) l'avaient rejoint, et les corps de Sumner et de Franklin de cette même armée étaient en marche pour se mettre sous ses ordres. Sans compter ces derniers, il avait donc avec lui 120,000 combattants, et pouvait les lancer en bloc contre le seul corps d'armée de Jackson. Il ne voulut pas manquer l'occasion. Jackson et Longstreet étaient séparés. Pope devait donc se saisir du chemin qui, de Thoroughfare Gap conduit à la position qu'occupait Jackson. Longstreet, pour effectuer sa jonction avec son collègue, serait obligé d'accepter le combat, et pendant qu'une partie de l'armée fédérale le tiendrait en échec, Pope pourrait avec le reste écraser Jackson. En conséquence le corps de Mac-Dowell se porta rapidement sur Guinesville, suivi du corps de Sigel et de la division Reynolds. Si ce coup de main lui réussissait, Pope aurait ainsi placé 40,000 de ses meilleurs soldats entre Longstreet et Manassas. Le corps de Reno et la division Kearney, du corps de Heintzelman, s'acheminèrent sur Greenwich pour être à portée de Mac-Dowell, tandis que le chef fédéral avec la division Hooker marchait droit sur Manassas, en suivant la ligne du chemin
de fer. Au corps de Banks était confié le soin de couvrir Warrenton-Junction et de réparer la voie ferrée. Celui du général Porter devait se porter en toute hâte -sur Gainesville de Warrenton-Junction, où il se trouvait, aussitôt que Banks l'aurait remplacé. Le plan fédéral était excellent.
Mac-Do well occupa Guinesville dans la nuit du 27. Reno et Kearney atteignirent en même temps Greemvicli. Le même soir, Hooker atteignait Ewell à Bristoe-station. Le général confédéré, serré de près, se retira selon les ordres de Jackson en bon ordre, et passa le Broad-Run, brûlant le pont du chemin de fer. Le même soir il rejoignait son chef à Manassas. Sa résistance déferminée fit croire à Pope que le combat recommencerait le lendemain. En conséquence la marche du corps de Porter sur Gainesville fut contremandée, et ce général dut rejoindre Hooker à Bristoe-station ce même soir.
La position de Jackson était critique. Le gros de l'armée ennemie, au nombre de 70,000 hommes, était à Greenwich et à Gainesville, entre lui et Longstreet, et Pope marchait sur lui avec le reste de son armée. A chaque instant ses éclaireurs lui apportaient des nouvelles de plus en plus alarmantes. Il n'y avait pas de temps à perdre. Se retirer de Manassas devenait absolument nécessaire.
Jackson avait le choix entre deux opérations. Faire rapidement un détour par Aldie autour de Bull-Run Mountain et se réunir à Longstreet, ce qui était encore facile à exécuter à ce moment. Mais c'eût été renoncer au plan de Lee, qui consistait à forcer Pope à accepter la bataille sur un terrain choisi par le chef confédéré, pendant que les Fédéraux étaient coupés de leur base d'approvisionnements et que leurs renforts ne les avaient pas rejoints. L'autre plan offrait de grands dangers, mais promettait au général (qui l'adopta du reste) de voir ses projets couronnés de succès. C'était de se retirer vers Bull-Run et d'y occuper une position plus près de Thoroughfare Gap.
Il ne s'y maintiendrait qu'au prix de grands efforts, c'élait évident, mais il ne s'éloignait guères de JLongstreet, menaçait les communications de Pope, et avait toujours la suprême ressource de se retirer par Aldie. Cette nuit, l'immense quantité de vivres et de matériel amassée par les Fédéraux à Manassas fut livrée aux flammes, et à la lueur de l'incendie les Confédérés marchèrent vers Bull-Run. Le sacrifice était bien cruel pour des pauvres diables affamés de ne rien emporter de toutes ces bonnes choses, mais leurs mouvements en eussent été retardés. Ils mirent donc le feu à ces provisions dont ils avaient un si pressant besoin, et partirent gaiement dans la nuit pour affronter de nouveaux dangers et pour supporter de nouvelles privations.
La destruction de tout ce qui avait été emmagasiné à Manassas fut un coup terrible pour le général Pope. (( Mes hommes, » écrit-il dans son rapport, « épuisés par les marches et par les combats des jours précédents, très à court de vivres, se reposaient sur leurs fusils. Depuis deux jours nos chevaux étaient sans fourrages. J'avais télégraphié et demandé instamment que l'on m'en envoyât ainsi que des rations; mais samedi matin, le 30 août, avant que le combat s'engageât, je reçus une lettre du général Franklin, datée de la veille à Alexandrie, me mandant que le général Mac-Clellan me faisait savoir que des rations pour hommes et bêtes attendaient tout chargées sur les wagons du chemin de fer et sur des chariots, jusqu'à ce que je pusse les faire chercher à Alexandrie par une escorte de cavalerie. Tout espoir de me maintenir dans la position que j'occupais, quel que fût le résultat de la bataille, s'évanouit à cette lecture. Ma cavalerie était à bout de forces par suite du rude métier qu'elle faisait, depuis quelque temps, et quelque triste que fût son état, je ne pouvais cependant me passer d'elle en présence de l'ennenr. Je compris donc que l'action de ce jour de-
vait être décisive, car à la nuit il nous faudrait mettre le Bull-Run entre rennemi et nous, si nous ne voulions pas périr de faim, hommes et bêtes. »
L'excuse offerte ici par Pope, et par laquelle il cherche à expliquer sa défaite, n'est pas valable. Les Confédérés, quoiqu'ils eussent à souffrir plus que les Fédéraux, n'en remportèrent pas moins la victoire. De plus la lettre du général Franklin parvint au général Pope le 50 août, jour de l'action décisive, quand il était déjà de toute impossibilité que des convois de vivres pussent arriver jusqu'à son armée. La cavalerie de Fitz-Lee était disposée de manière à intercepter tous les chemins.
Pour tromper rennemi, la division confédérée de A. P. Hill, avec une partie de la cavalerie, prit la route de Centreville, mais après avoir dépassé Bull-Run, fila à gauche et rejoignit Jackson, qu'elle trouva en position sur l'ancien champ de bataille du 21 juillet 1861, sa droite un peu plus haut que le village de Groveton, et sa gauche appuyée à Sudley-Fort. Le général Jackson avait ainsi neutralisé les mesures, excellentes du reste, qu'avait prises le général Pope, et s'était mis à même de communiquer avec le général Lee, malgré les troupes fédérales à Gainesville. 11 occupait en outre une forte position, et s'était ménagé une ligne de retraite sûre en cas de malheur ; ceci se passait le 28 août dans la soirée. Adossé à la montagne, Jackson attendait Lee.
Pope, croyant que Jackson tenterait de se maintenir à Manassas , dirigea les colonnes de Mac-Dowell et Reno, pendant la nuit du 27, de Gainesville et de Greenwich sur Manassas, certain d'y écraser Jackson. Le 28 au matin, Pope s'avança avec les divisions Kearney, lïooker et Reno, mais trouvant que Ewell avait mis à profit les heures de la nuit pour disparaître, le général fédéral poursuivit sa marche en toute hâte sur Manassas, où il arriva à midi. A son grand ébahissement, Jackson n'y était pas non plus.
Pope comprit alors quelle faute il avait commise, en retirant Mac-Dowell de Gainesville, ce qui laissait le chemin libre à Lee pour rejoindre Jackson.
Sans perdre un instant, contre-ordre fut expédié à Mac- Dowell de renoncer à son mouvement sur Manassas, et de se porter par" la route de Warrenton à Centreville. Pope de son côté marcha vivement sur Centreville à la poursuite de la division R. P. Hill, qu'il croyait, être le corps entier de Jackson. Mais il avait trop perdu de temps. Le général en chef fédéral était complètement mystifié et ne savait plus où trouver Jackson.
Dans la soirée du 28, Mac-Dowell arriva près de Groveton. Ne se sachant pas si près de l'ennemi, il lui présenta le flanc imprudemment ; ce qu'apercevant , Jackson avec deux divisions fondit sur les Fédéraux et leur fit subir de grandes pertes. Des renforts leur étant arrivés, ils se maintinrent jusqu'au soir et puis se retirèrent vers Manassas- Junction. Dans ce combat les généraux confédérés Tagliaferro et Ewell furent gravement blessés.
Pendant tout ce temps, Lee, commandant en personne le corps de Longstreet, n'avait pas perdu un instant pour rejoindre Jackson. Le 26 il avait passé le Rappahannock. Le soir suivant , le 27 , il atteignait White-Plains , sa marche ayant été retardée par des démonstrations de la cavalerie ennemie dans la direction de Warrenton, qui paraissait menacer sa droite. N'ayant pas de cavalerie, il ne pouvait se rendre compte de ces mouvements, et dut s'avancer avec précaution. Le 28 au soir il atteignait Thoroughfare Gap. A ce moment avait lieu l'engagement entre Jackson et Mac-Dowell, et le bruit du canon du côté de Groveton, indiquant que Jackson était aux prises avec l'ennemi, arriva aux oreilles de Lee. Certes, il n'y eut rien d étonnant à ce qu'il ressentît de l'inquiétude à ce moment, car la disproportion de forces entre Jackson et
Pape était énorme. Pour surcroît d'embarras, le défilé était défendu, on ne savait par quel nombre de Fédéraux, et même Lee dut éprouver quelque émotion à ridée que Jackson serait peut-être écrasé avant qu'il eût pu lui porter secours. 11 atteignit le sommet d'une colline au galop de son cheval, et mettant pied à terre, examina attentivement avec sa longue-vue le défilé sombre et boisé qui lui barrait le passage. Mais sur sa figure rien ne parut, pas un mouvement ne trahit son émotion. Calme et recueilli, il referma sa longue-vue, se tint un moment immobile abîmé dans ses pensées, puis, faisant quelques pas vers son cheval, se remit en selle et descendit la colline au pas.
Ce défilé de Thoroughfare Gap est une position trèsforte et était occupé par une division fédérale. La seule route à travers la gorge et les flancs de la montagne était balayée par l'artillerie ennemie. Les généraux Hood et Wilcox avec cinq brigades reçurent l'ordre de tourner la position. Avant qu'ils eussent pu atteindre la droite des Fédéraux, ceux-ci s'étaient retirés versManassas, et Longstreet bivouaqua pour la nuit à l'orient de la montagne. Le lendemain matin, 29 août, les troupes de Longstreet prenaient position, sous l'œil de Lee à la droite des soldats de Jackson; à midi l'armée était rangée en ordre de bataille.
Jackson s'apprêtait à recevoir une nouvelle attaque. Ses soldats étaient fatigués de cette longue suite de marches épuisantes et de combats incessants; la faim aussi se faisait cruellement sentir, mais le moral de la petite armée n'était nullement affecté. Ils savaient que leur chef venait de recevoir du général Lee un avis, lui annonçant, qu'il avait franchi le Thoroughfare Gap. Tout danger était donc passé. L'habileté de Jackson et l'héroïsme de ses hommes avaient couronné de succès les brillantes conceptions de Lee. L'ennemi se voyait forcé de livrer ba-
taille, et cela non plus contre une faible partie de l'armée confédérée , mais contre toutes les forces confédérées réunies.
Le 29 au malin, le général Sigel reçut du général Pope l'ordre d'attaquer la ligne ennemie; en conséquence, à dix heures son artillerie ouvrit le feu. C'est à ce même moment que les troupes de Longstreet arrivaient sur le champ de bataille. De leur côté les batteries de Jackson répondirent vivement au feu fédéral. A midi, Pope vient appuyer Sigel avec le corps de Reno et Heintzeîmah. Le corps de Heintzelman, composé des divisions Hooker et Kerney, formait, la droite fédérale ; Reno et Sigel étaient au centre; la division Reynolds tenait la gauche. A trois heures le général Pope fit dire à Hooker de se porter contre la gauche de Jackson, et de la replier sur le centre. Le subordonné, se rendant mieux compte des difficultés que son supérieur, chercha à les faire comprendre au quartier général, mais en vain; il dut obéir. Le résultat de son attaque, très-vigoureuse du reste, fut, après avoir percé la première ligne de Hill, de se voir refoulé et écrasé par les batteries ennemies. Les forces opposées échangeaient souvent le feu à dix pas. Kearney vola au secours de Hooker, mais pour partager son sort. A chaque nouvel assaut, les troupes de Hill rejetaient les Fédéraux en leur faisant subir des pertes cruelles.
Dès le matin Porter avait cherché à se rendre maître deGainesville, mais s'y était rencontré avec les forces de Longstreet. Plus tard, dans la journée, le général Pope, ayant enfin appris où il était, lui fit dire de tourner l'aile droite et de prendre les Confédérés à revers, croyant toujours avoir affaire aux seules troupes de Jackson. Forcé d'attaquer Longstreet de front, Porter fut repoussé avec vigueur. A six heures, au moment où il pensait que Porter attaquait la droite des Confédérés, Pope se jeta avec fureur sur leur gauche. Les soldats de Hill n'avaient plus
de munitions. Aussi le premier assaut des Fédéraux futil couronné de succès, et la gauche de Hill fut rejetée vers son centre, l'ennemi les poursuivant avec des cris de triomphe. Les Confédérés de Hill résistèrent avec acharnement, lançant des quartiers de rocher contre leurs adversaires. La brigade d'Early accourut à leur secours à ce moment critique , et l'ennemi -fut à son tour promptement ramené au delà du chemin de fer. Longstreet fit de son côté avancer Hood, pour faire diversion en faveur de Jackson. Au moment où il s'apprêtait à obéir, Hood fut attaqué par Porter ; mais ce dernier ne put se maintenir, et dut se retirer vivement poursuivi.
Ainsi de toutes parts, les Fédéraux battaient en retraite, à neuf heures il firent halte dans de fortes positions, et la poursuite des Confédérés cessa. Dans cette journée les Fédéraux reconnurent avoir perdu 8,000 hommes.
L'armée de Nord-Virginie campa pour la nuit sur le terrain qu'elle avait occupé de jour. Si le général Pope avait écouté les lois les plus simples de la prudence, il se serait retiré dans les lignes de Washington. Ses pertes s'élevaient déjà à 17,000 hommes ; le moral de ses soldats avait beaucoup souffert par suite de leurs revers, et de leurs fatigues extraordinaires , auxquelles venaient se joindre les souffrances de la faim. Néanmoins il se résolut à risquer encore une bataille.
Le 50 août au matin, un soleil splendide éclaira les deux armées. Aux premiers rayons, les deux adversaires étaient prêts à recommencer. Le général Lee occupait la même position que la veille au soir. Sa gauche à Sudley- Fort, sur le Bull-Run, son centre à Groveton, sa droite sur la voie ferrée de Manassas-Gap. Au centre, sur une hauteur, 52 pièces d'artillerie dominaient le champ de bataille. Le corps d'armée de Longstreet était disposé obliquement par rapport à celui de Jackson, de sorte que la ligne confédérée prenait la forme de la lettre V, les deux ailes avan-
çant. L'artillerie était placée de manière à résister aux assauts de l'ennemi, et à soutenir l'avance des Confédérés, La cavalerie protégeait les deux flancs. La ligne fédérale dut se conformer aux dispositions qu'avait prises le général Lee et avait la forme d'un V renversé, l'angle ou le centre porté en avant, et les ailes rejelées en arrière. Dès le matin il y eut plusieurs affaires d'avant-postes. Mac- Dowell reçut l'ordre de se mettre en marche avec trois corps le long du Warrenton Road. A quatre heures ses têtes de colonne débouchèrent des bois faisant face aux lignes de Jackson. Aussitôt les batteries du centre confédéré et peu après toute l'artillerie sudiste ouvrirent leur feu. Les troupes fédérales ne purent y tenir, et le désordre se mit bientôt dans leurs rangs. Pope cependant leur amenait sans cesse renforts sur renforts; le combat se rétablit et la bataille tonna tout le long des lignes de Jackson. A cinq heures le fort de la lutte continuant à se concentrer sur celui-ci, Longstreet dut lui faire parvenir des secours. La ligne fédérale, à force de s'étendre, vint à portée des batteries de Longstreet, qui fit pleuvoir sur eux une grêle de balles. Épuisés par leurs efforts répétés pour emporter les positions de Lee, et mitraillés par le feu de toutes ses batteries, les Fédéraux ne purent tenir plus longtemps et se retirèrent en désordre. Ce que voyant, toute l'armée confédérée se porta vivement en avant, pressant l'ennemi sur tous les points et menaçant la retraite fédérale sur Bull-Run. A la tombée de la nuit la position du général Pope devint encore plus critique par la prise d'une suite de hauteurs occupées par les divisions Reynolds et Ricketts, mais qu'une charge impétueuse de Longstreet avait arrachées aux Fédéraux. Sur un seul point les troupes du Nord tenaient encore bon, c'était sur un plateau assez élevé qui dominait le gué de Bull-Run, par où devait se faire la retraite. Si les Confédérés avaient pu s'en emparer, c'en était fait des
Fédéraux. Mais toute l'armée du Nord s'était cramponnée à ce plateau, sentant que là était sa planche de salut, et les efforts des Confédérés furent inutiles. Grâce à cette résistance les débris de l'armée du Nord purent filer au delà de Bull-Run vers Washington, et à dix heures Pope, l'obscurité aidant, mettait le cours d'eau entre lui et son adversaire. La nuit était très-noire, les gués très-incertains, et Lee jugea plus prudent d'altendre au lendemain matin.
Le 51 août vit Pope en position sur les hauteurs de Cen-* treville. Il y avait été rejoint par les corps de Franklin et de Sumner. Lee ne voulut pas le laisser échapper sans se mesurer encore une fois avec lui. Longstreet dut occuper le champ de bataille de la veille pour tenir l'ennemi en échec, et Jackson eut la mission de répéter la vieille manœuvre, en tournant la droite de Pope et se jetant sur sa ligne de retraite. Jackson passa le Bull-Run à Sudley-Ford, et sous un déluge do pluie marcha tout le jour jusqu'à Chantilly, où il campa pour la nuit. Le lendemain matin il continua sa marche sur Fairfax Court-House. Aussitôt qu'il eut appris ce mouvement de Jackson, Pope se retira et le 1er septembre le trouva posté sa gauche à Fairfax Court- House, et sa droite à Ox-Hill près Germantown.
A cinq heures de l'après-midi Jackson arrivait à Ox- Hill. La pluie tombait toujours à torrents. Il forma de suite ses colonnes d'attaque. Iîill et sa division étaient à droite, l'ancienne division Ewell tenait le centre et Jackson la gauche. Quoique la pluie donnât en plein dans le visage des soldats confédérés, ils n'en chargèrent pas moins avec vigueur. Reçue par un feu très-nourri, la brigade Branch plia un instant, mais le reste de la division Hill vint l'appuyer. La division (fédérale) Stevens fut repoussée avec la perte de son général. Le général Kearney, cherchant à rétablir la ligne fédérale, fut également tué. Peu après l'ennemi battit en retraite, et le lendemain l'armée entière du Nord se retirait dans les lignes de Washington.
La campagne était finie. Le 2 septembre au matin, Longstreet rejoignit Jackson. Pour la première fois depuis la prise de Manassas, le 27 août, les soldats reçurent des rations. Ils avaient vécu pendant plusieurs jours de maïs vert et de pommes non mûres, supportant leurs privations non-seulement avec patience, mais même avec gaieté. Depuis le 25 août, jour où ils avaient quitté le Rappahannock, ce n'avaient été que marches, contre-marches et combats incessants. Ils étaient à bout de forces ; beaucoup n'avaient plus de souliers et leurs pieds étaient si meurtris par les routes rocailleuses, qu'ils ne pouvaient plus se traîner. Peu d'armées ont eu plus à endurer que l'armée du Nord-Virginie, pendant cette courte mais brillante campagne.
Le général Pope avait dû abandonner ses blessés dans la nuit du 50. Le lendemain, il fit demander au général Lee une trêve afin de faire relever ses blessés et enterrer ses morts. Lee refusa de lui accorder la trêve, mais lui permit de faire chercher ses blessés. Le nombre en était si grand que, le 3 septembre, il en restait encore près de 3,000 sur le champ de bataille.
Les Confédérés avaient perdu dans la campagne du 25 août au 2 septembre 1862, du Rappahannock au Polomac, 9,112 hommes en tout, y compris les généraux Ewell, Taliaferro, Field etTrimble, dangereusement blessés. Les pertes fédérales étaient énormes, s'élevant à plus de 30,000 hommes, dont huit généraux tués, 7,000 prisonniers et 2,000 blessés tombés aux mains des Confédérés. Trente pièces d'artillerie, plus de 20,000 fusils, etc., etc., beaucoup d'étendards et une quantité immense de matériel et de provisions, sans compter ce que le général Jackson avait détruit à Manassas-Juction, restèrent au pouvoir du général Lee. C'était un brillant couronnement à une campagne glorieuse, digne en tout de l'illustre soldat qui l'avait dirigée.
Lee avait échappé à tous les dangers de la campagne, mais le 4 septembre, comme il se tenait près de son cheval, celui-ci, pris d'une terreur soudaine, se jeta de «côté et le fit tomber à terre avec violence. Un des os de sa main gauche; fut rompu. L'accident n'était que douloureux, et n'eut d'autre suite que de l'empêcher de monter à cheval pour quelque temps.