CHAPITRE IX
FAZZIA DE STUART EN PENNSYLVANIE. — BURNSIDE REMPLACE M AC-CLELL AN . • — BATAILLE DE FREDERlCKSBURG 13 DÉCEMBRE 1862
Le premier soin du général Lee, en arrivant à Winchester, fut de procurer à ses soldats des chaussures et des vêtements. Les citoyens de Richmond s'empressèrent pour leur part de contribuer aux besoins de leurs héroïques défenseurs. On s'occupa d'abord de rassembler les traînards. Il en rentrait de partout, bien reposés et remis de leurs fatigues. Quinze jours ne s'étaient pas passés que les rangs de l'armée s'étaient augmentés de 50,000 hommes de troupes nouvelles. Le pays où l'on se trouvait était admirablement fait pour rendre aux soldats la santé du corps et l'élasticité des forces. Le repos, l'air des montagnes, l'abondance des provisions, redonnaient la vie à ces guerriers épuisés par les glorieuses fatigues des deux campagnes précédentes. Le soir, après les exercices de la journée, on pouvait souvent voir de nombreux groupes réunis sous les arbres, entonner quelque hymne religieuse, souvenir de leur enfance et de leur famille. Le jeune aumônier parlait en termes convaincus de sa sainte mission, puis une autre hymne se faisait entendre, et à la lueur des torches à moitié éteintes les groupes de soldats se dispersaient silencieux et recueillis.
Les Confédérés, loin d'être découragés par les derniers
événements, avaient acquis un surcroît de foi en eux-mêmes, regardant avec raison la bataille de Sharpsburg, où l'ennemi leur avait été si supérieur en nombre, comme un fait d'armes fort honorable pour eux. Leur confiance dans leurs chefs, notamment celle qu'ils ressentaient pour le général Lee, s'en était accrue. Grâce à ce sentiment qui plus tard se développa à un point inouï, Lee fit des choses extraordinaires. Ses hommes sentaient qu'il était à la hauteur de n'importe quelle épreuve, et le soldat se trompe rarement en pareil cas : il juge par lui-même. Lee avait déjà su leur inspirer une profonde admiration pour ses talents militaires, et sa bonté, les soins qu'il avait d'eux et sa simplicité firent bientôt qu'ils l'adorèrent. Dans toute cette campagne, pas un mot d'impatience ne lui était échappé. Toujours au premier rang, indifférent au danger, il se montrait d'une douceur paternelle avec tous ses subordonnés; ses soldais regardaient avec un sentiment d'affection loujours croissant, cette taille ferme et droite, sous son uniforme gris si simple, ce visage calme, cette expression pleine de dignité et de sérénité, impassible devant les ennuis de la marche comme dans le tumulte du combat. Voilà l'oncle Robert ! s'écriaient-ils les uns aux autres en le voyant passer, se pressant autour de lui, l'acclamant et lui serrant les mains.
Le pays en général partageait ces sentiments. Partout où il établissait son camp, les voisins venaient en foule le visiter. Un officier anglais qui passa quelque temps dans le camp confédéré près de Winchester en parle en ces termes :
« En arrivant au quartier général de Lee, quiconque a l'habitude des armées européennes ne peut qu'être frappé de l'absence d'étiquette et de clinquant dans son entourage, ainsi que de l'extrême simplicité qui préside à tous ses détails. Son quartier général se compose de sept ou huit tentes, adossées à une de ces clôtures en pieux qui sé-
parent les champs en Virginie, dressées sur un terrain si rocailleux qu'à cheval môme on y passait difficilement. Le seul avantage qu'offrait cet emplacement était un ruisseau d'eau claire coulant près de la tente du chef confédéré, ïrois chariots à quatre roues étaient rangés devant les tentes et plusieurs chevaux débridés paissaient dans le champ. Les serviteurs, tous noirs, et les ordonnances n'avaient pas de tentes et couchaient dans les voitures ou sous un fourgon. Les lettres a U.S. » marquées sur quelques-uns des chariots, des tentes et des chevaux, disaient assez clairement qu'ils faisaient partie des dépouilles de l'ennemi. Pas de sentinelles, pas de corps de garde, pas d'aides de camp chamarrés se promenant oisivement aux alentours. A quelques pas était une grande ferme, qui dans toute autre armée aurait servi au général de demeure, mais pour donner le bon exemple, Lee persiste à ne vivre que sous sa tente. Son état-major est entassé, deux ou trois officiers ensemble : en fait de bagages à chacun n'est alloué qu'une petite valise, et le général ne jouit d'aucun privilège à cet égard. Quand on l'aborde, c'est avec les marques du plus profond respect, quoiqu'on tienne moins aux formes et qu'on le salue moins qu'on ne le ferait dans les armées européennes. Tous l'honorent et ont la foi la plus entière dans son courage et dans sonhabileté, et ceux qui l'approchent de plus près ressentent pour lui l'affection de fils pour leur père. Le vieux générai Scott avait bien raison de dire, quand Lee se déclara pour le Sud, qu'à lui seul il valait vingt mille « rebelles. » Depuis ce moment, tout le mal qu'il est possible de faire à quelqu'un, les hommes du Nord ne le lui ont pas épargné. Sa maison sur le Pamunkey-River a été entièrement détruite, sa belle campagne sur Arlington-Heighls a été pillée de tout ce qu'elle renfermait. On y a volé tous les souvenirs de George Washington, tels que tableaux, livres, pièces d'argenterie, pour les exposer dans les salons des villes du Nord.
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Malgré toutes ses pertes personnelles et les outrages adressés à sa personne, Lee, quand il parle des Yankees, ne montre aucune amertume, ne se laisse aller à aucune violence de langage, mais s'exprime au contraire sur lé compte de ses anciens amis et camarades dans le Nord dans les termes les plus amicaux. Il parle comme un homme fier des victoires de son pays et confiant dans le triomphe définitif avec l'aide du Tout-Puissant, qu'il glorifie pour les succès passés et dont il invoque la protection pour les luttes à venir. »
Le gouvernement confédéré, profitant de l'expérience de ces dernières opérations militaire-, partagea ces différentes armées en corps. L'armée de Nord-Virginie, dont nous nous occupons spécialement, fut divisée en deux corps, le premier placé sous les ordres du major général Longstreet et le deuxième sous ceux du major général Jackson. Le 1er corps comprenait les divisions de Mac-Laws, Hook, Pickett et Walker. Le 2e corps, les divisions de A. P. Hill, Evvell et la division que commandait autrefois Jackson, sous le général Taliaferro. Le général 1). II. Ilill fut mis à la tète de la réserve, la cavalerie resta sous le commandement de Stuart, et l'artillerie sous Pendeton. A la fin d'octobre l'armée comptait de 55 à 60/100 combattants; mais Lee avait bien des difficultés à surmonter pour remplir les vides et retenir les soldats sous les drapeaux. Les troupes confédérées étaient mal payées, ce qui n'est pas étonnant quand on songe à la dépréciation du papier-monnaie. Le patriotisme de ces admirables soldats n'en est que plus glorieux. Tandis que la paye du soldat fédéral était beaucoup plus élevée qu'elle ne Ta jamais été dans aucun pays et à aucune époque, la moyenne de ce que touchait le soldat confédéré par mois, de mai 1861 à avril 1865, était de 58 cents 9/10, valant environ 2 francs ! tant le papier était déprécié. Un soldat qui vend sa vie à ce prix ne peut être soupçonné de motifs merce-
naires. — Par suite aussi des fatigues et des nombreux combats qui avaient été livrés, le chiffre des blessés et des malades était très-élevé. La plupart de ceux-ci avaient été dirigés sur Richmond, Petersburg et Lynchburg. Les hôpitaux du Sud étant peu nombreux et mal pourvus, on dut autoriser beaucoup de ces malheureux à rentrer dans leurs foyers pour s'y faire soigner, et aux convalescents sortant des hôpitaux on accordait des congés pour qu'ils pussent se remettre plus rapidement. Un grand nombre de ces derniers ne revinrent plus sous les drapeaux.
Placé à Winchester, la clef de la vallée de la Shenandoah inférieure, le général Lee était en position de surveiller à la fois la ligne du Potomac sur ses devants, où se tenait l'armée de Mac-Clellan, et les passages du Blue-Ridge sur sa droite, par lesquels l'ennemi aurait pu par un mouvement rapide se jeter sur son flanc ou sur ses derrières. Posté dans cette position avantageuse, Lee laissa passer plus d'un mois, les deux armées s'observant l'une l'autre. Quand les Confédérés s'étaient retirés sur Winchester, le général Jackson avait été chargé de détruire autant qu'il le pourrait le chemin de fer de l'Ohio à Baltimore, la principale voie de communication entre l'Ouest et l'Est, dont l'ennemi se servait en grande partie pour se ravitailler. Jackson remplit parfaitement sa mission, faisant sauter les ponts et, sur une étendue de 60 kilomètres, rendant le chemin tout à fait impraticable pour longtemps.
Mac-Clellan de son côté, après avoir laissé en observation à Harper's Ferry et sur les hauteurs avoisinantes deux corps de son armée sous le général Sumner, s'occupa de réorganiser ses troupes et de les mettre en état d'entreprendre une nou velle campagne contre 1 a capitale du Sud . Il avait pour cela dix fois plus de ressources que son adversaire. Pendant cet intervalle rien d'important n'eut lieu, sauf une affaire de cavalerie, dans laquelle le colonel W. H. F.
Lee, fils du général en chef, se distingua, et qui se termina par la retraite de la cavalerie fédérale. Le 8 octobre, afin de savoir un peu ce qui se passait chez l'ennemi et de se renseigner sur ses mouvements et sur la position de son armée, le général Lee chargea Stuart de faire une reconnaissance en Pennsylvanie.
Le 9, Stuart à la tête de 1,800 chevaux et de 4 pièces d'artillerie, sous les ordres du général Hampton et des colonels W. H. F. Lee et Jones, se m:t en marche. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour que les soldats se conduisissent avec prudence et s'abstinssent de tout acte de violence. Leur mission se bornait à enlever des chevaux ou à faire toute autre prise légale, et surtout à recueillir autant que possible toute espèce de renseignements sur les forces et les mouvements de l'ennemi. Le 10 au matin, la colonne confédérée passa le Potomac à Mac-Coy's, au-dessus de Williamsport. Quelques vedettes fédérales prirent la fuite. Un corps considérables de troupes fédérales venait de passer, en route pour Cumberland. Stuart aurait voulu se jeter sur Hagerstown, où il savait que les Fédéraux avaient réuni un matériel considérable, mais il craignait de donner l'éveil. Il hâta donc sa marche. A la nuit il atteignit Chambersburg en Pennsylvanie, et somma cette ville de se rendre, sous peine de bombardement; la municipalité ne se montra pas. Stuart occupa la ville. L'ordre le plus parfait ne ces-a de régner. Tout ce que l'on prit aux particuliers fut payé en papier confédéré. Les soldats demandaient partout la permission d'enlrer prendre de l'eau ou du feu. Les officiers priaient qu'on leur fit du café, et se conduisaient avec la plus grande politesse, demandant qu'on leur.permît de se chauffer devant le feu en attendant que le repas fut prêt. Cette manière d'agir offrait un contraste bien marquant avec ceile des troupes fédérales clans le Sud. A Williamstown, dans la Caroline septentrionale , ces dernières ne respectèrent pas une
maison, que les propriétaires y fussent ou non. Elles enfonçaient les portes, emportant tout ce qu'elles pouvaient et détruisant le reste. Les maisons étaient souvent livrées aux flammes. Maintes fois des personnes malades et alitées avaient été maltraitées et dépouillées de tout leur avoir. Un des divertissements de ces braves guerriers était de ne l ien laisser à manger dans une maison. Naturellement tout ce qui pouvait servir, tel que chevaux, armes, vêtements, était enlevé. On brisait même les coifresforls, et on les vidait en présence de leurs propriétaires. On fouillait les citoyens sans scrupule. Tout ceci avait lieu sans que les officiers fissent le moindre effort pour arrêter le pillage. Souvent même ces messieurs ne dédaignaient pas de s'approprier des pianos, des tableaux, de l'argenterie. Combien de familles que la terreur avait fait fuir à l'approche des soldats du Nord, trouvèrent à leur retour que vêtements, literie, argenterie, livres avaient disparu; que meubles, vaisselle, portes, fenêtres, harnais, voitures avaient été enlevés ou brisés ; les cloisons, les haies, brûlées; tout le blé, les légumes, les provisions, emportés ou abîmés; en un mot, la ruine absolue, complète! Les Sudistes en Pennsylvanie se conduisirent différemment.
Le lendemain 11 octobre, les Confédérés détruisirent uné grande quantité d'armes et de munitions, les fils du télégraphe furent, coupés, et la station du chemin de fer, les magasins d'outillage, les machines et plusieurs trains de wagons chargés de matériel furent livrés aux flammes. Dans un hôpital militaire, 275 malades furent faits prisonniers sur parole.
Le télégraphe avait promptement répandu dans tout le Nord la nouvelle des mouvements de Stuart. Elle y causa le plus vif mécontentement et une grande agitation. Mac- Clellan, bien résolu à ne pas le laisser échapper celte fois comme sur le Chickahominy, prit toutes ses précautions pour lui couper sa retraite vers le Potomac. Le général
SA Via ET SES CAMPAGNES.
Pleasanlon se mit avec sa cavalerie à la poursuite de Stuart, avec ordre de n'épargner ni ses hommes ni ses chevaux. Le général Crook, dont la division était entassée dans des wagons à Hancock, se tenait prêt à se porter au delà, si Stuart revenait passer le fleuve dans ce voisinage. Le général Burnside fit poster deux brigades dans des trains de chemin de fer à Monocacy, les feux des locomotives allumés, pour qu'elles pussent être transportées à n'importe quel point de la ligne où seraient signalés les troupiers confédérés. A Harper's Ferry et à tous les gués du fleuve, la plus grande vigilance était recommandée. Les abords de Frederick sur la route de Chambersburg étaient parcourus en tous sens par les lanciers du colonel Rush, afin d'avertir au premier moment le général Burnside de l'approche de Stuart. Le général Stoneman à Poolesville était préposé avec sa division à la garde des gués au-dessous de l'embouchure du Monocacy, et [avait ordre d'empêcher à tout prix la colonne confédérée de retraverser le fleuve.
Stuart de son côté, quoique naturellement il ne sût pas que toute la cavalerie ennemie et quatre ou cinq divisions d'infanterie étaient à sa poursuite, se doutait cependant bien que l'ennemi chercherait à couper sa retraite par le Potomac supérieur. Aussi se détermina-t-il à revenir par Leesburg, le chemin le plus direct. Quittant Chambersburg le 11 au matin, il se porta d'abord vers Gettysburg pour tromper les habitants du pays, puis, aussitôt le Blue- Ridge passé, il revint sur ses pas, dans la direction de Hagerstown pendant 10 ou 11 kilomètres, et alors, changeant de route, marcha directement sur Emmetsburg dans le Maryland, où il fut reçu avec enthousiasme. Trèspeu de temps avant, un escadron des lanciers de Rush, qui était à sa recherche, avait passé par là. Sans faire halte, le général confédéré continua sur Frederick, s'emparant d'un courrier porteur d'une dépêche du colonel Rush. La lecture de ce papier, tout en lui prouvant que l'ennemi ne
savait pas où il était, lui laissa soupçonner tous les préparatifs qui avaient été faits pour intercepter sa marche.
La cavalerie fédérale, sous Avevill et Pleasanton, le suivait à toute vitesse ; mais Stuart, averti des dangers qui renlouraient, redoubla d'efforts et se dirigea droit vers le Potomac. Franchissant le Monocacy, un peu au-dessus de Frederick, il continua sa marche, toute la nuit, par Liberty, New-Market et Monrovia, sur le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio. Au lever du soleil, le 15, la colonne se trouvait à Hyattstown, sur la grand'route de Washington, qui reliait le camp de Mac-Clellan à la capitale. On n'y trouva que quelques fourgons, et la retraite se poursuivit sur Barnesville, qu'un escadron de cavalerie fédérale venait de quitter. Pendant sa marche, Stuart avait appris quelque chose du plan de Mac-Clellan, en plus de ce que lui avait dit la dépêche du colonel Rush ; mais maintenant tout le plan lui fut révélé, et il apprit qu'une division de 5,000 hommes surveillait les gués devant lui.
Convaincu que le parti le plus hardi à prendre était en même temps le plus sûr, il marcha, à toute vitesse, droit sur le Potomac, résolu à se faire jour à travers les forces ennemies. Sans donc perdre un instant, il partit de suite pour Poolesville. Un peu avant d'y arriver, se jetant à droite, dans les bois, il gagna la route qui mène de Poolesville à l'embouchure du Monocacy. L'escadron, en tête de la colonne, ne tarda pas à rencontrer la colonne du général Pleasanton, marchant aussi vers Poolesville. Stuart fit charger cet escadron et culbuta les cavaliers, les rejetant sur l'infanterie. Celle-ci s'avança pour reprendre le terrain perdu par la cavalerie. A ce moment, les tirailleurs du colonel Lee s'élancèrent de leurs chevaux et tinrent en échec les Fédéraux jusqu'à ce que Pelham eût pu mettre une pièce en position. Sous la protection de ce feu, et abrité derrière l'élévation de terrain |sur laquelle était placé ce canon, Stuart fit filer sa colonne vers White's Ford, chas-
sant, à l'aide de ses autres canons, à peu près deux cents fantassins fédéraux postés sur la rive virginienne. Heureusement il y avait peu d'eau dans le Potomac, et les Confédérés passèrent sans encombre. A peine él ait-il en Virginie, que la cavalerie et l'infanterie du général Stoneman arriva en toule bâte de Poolesville, mais les deux canons de Pelbam, auxquels on avait fait passer l'eau, ouvrirent un feu assez vif pour arrêter toute poursuite. Dans le courant de la journée, Stuart se retira des bords du Potomac, et, le 14 octobre, rejoignit l'armée à Winchester, n'ayant perdu que cinq hommes, mais rapportant beaucoup de chevaux et des renseignements précieux sur la disposition des forces ennemies. En vingt- quatre heures, la colonne de Stuart avait fait 128 kilomètres (80 milles anglais).
Cette razzia étonna et irrita beaucoup les Fédéraux. Ils firent à leur tour plusieurs reconnaissances sans importance ; mais bientôt Mac-Clellan dut sortir de son immobilité, acbever à la hâte ses préparatifs, et obéir à l'ordre télégraphique du président Lincoln, ainsi conçu : « Passez le Potomac et livrez bataille à l'ennemi, ou rejetez-le vers le Sud. »
L'armée fédérale comptait maintenant 110,000 hommes sous les drapeaux. Le temps était très-favorable à des opérations offensives, et le gouvernement fédéral désirait ardemment en profiter pour porter la guerre sur le territoire du Sud.
Deux plans s'offraient à Mac-Clellan : remonter la vallée de la Shenandoah directement, et attaquer Lee de front, ou entrer en Virginie, à Test du Blue-Ridge, et chercher a se placer entre F armée confédérée etRichmond. Le Président Lincoln préférait ce dernier plan, et promettait de porter l'armée de Mac-Clellan à 140,000 hommes. Le cornmandant en chef fédéral aurait mieux aimé entrer par la vallée de la Shenandoah, parce qu'il craignait que Lee ne repassât le Potomac, si les Fédéraux cessaient de le sur-
veiller. L'approche de la saison des pluies le tranquillisa bientôt à ce sujet, car les gués du Potomac ne sont plus passables à cette époque. Mac-Clellan se décida, en définitive, à pénétrer en Virginie, à l'est du Blue-Ridge, mais il tarda tellement à se mettre en route, que le 6 octobre, le Président dut lui transmettre Tordre formel d'ouvrir la campagne. Le 26 octobre, en conséquence, l'armée fédérale franchit le Potomac à Berlin, huit kilomètres au-dessous de liai per s Ferry. Le 2 novembre, toute Farinée était de l'autre côté du fleuve.
La vallée de la Shenandoah, où était campé le général Lee, est séparée de la Virginie piémontaise, dans laquelle allait s'avancer Mac-Clellan, par les contre-forts boisés des montagnes du Blue-Ridge, franchissables à cerlains défilés seulement, appelés «Gaps; » ce sont les portes naturelles de la vallée. Tant que le chef fédéral occupait ces défilés avec des forces suffisantes, il était sûr que ses derrières ne seraient pas inquiétés, et il pouvait à tout instant entrer dans la vallée et se jeter sur le flanc des Confédérés.
Quoique le général fédéral eût pris la précaution de se saisir de tous ces défilés ou passages du B!ue-Ridge, à mesure qu'il avançait afin de mieux masquer sa marche, le véritable but du mouvement de l'armée du Nord ne pouvait échapper au général Lee. Il leva son camp sur les bords de FOpequan, et se mit à suivre, sur une ligne parallèle, la marche de son adversaire. Une division du corps de Longs! reet fut détachée à Upperville pour surveiller de plus près les mouvements de l'ennemi. Jackson se po^ta entre Berryville et Charlestown pour s'opposer à ce que les Fédéraux débouchassent dans la vallée, soit de Harper's Ferry, soit par les défilés des montagnes. Le dernier jour d'octobre, Lee constatant que l'armée du Nord s'éloignait du Blue-Ridge dans la direction de Warrenton, porta le corps entier de Longstreet à Culpepper- Court-House, qu'il atteignit le 5 novembre. Afin d'inquié-
ter Mac-Glellan pour la sûreté de ses communications, Jackson demeura encore à Millwood ; il fit même avancer une de ses divisions à Test du Blue-Ridge. Assurément, c'était s'exposer à un très-grand danger que de partager ainsi son armée en deux, mais la nécessité y contraignait le général en chef confédéré. Peu à peu les troupes fédérales se concentrèrent à Warrenton. Chaque jour, les avant postes de cavalerie se rencontraient avec des résultais divers. La cavalerie du Sud, sous le général Stuarf, rendit d'immenses services, malgré le mauvais état de la plupart des chevaux ; elle ne quittait pas les flancs de l'armée ennemie, et ses moindres mouvements étaient immédiatement signalés. Tout à coup, quand le général Lee attendait avec anxiété le développement des plans de campagne de son adversaire, le gouvernement de Washington retira à Mac-Glellan, le 7 novembre, sans avis préalable, le commandement de l'armée du Potomac, Les radicaux, craignant que le général ne se posât plus tard comme candidat conservateur à la Présidence, et ne voulant pas lui laisser acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance de ses compatriotes, obtinrent son renvoi sous prétexte qu'il h'avait pas accompli tout ce qu'on était en droit d'attendre de lui; il avait cependant trop fait pour mériter un tel excès d'ingratitude. C'est ainsi que se termina la carrière militaire du meilleur général qu'ait eu le Nord. Le général Burnside, le plus ancien général divisionnaire de l'armée, lui succéda, après avoir hésité quelque temps à accepter le poste élevé qui lui était offert, tant à cause de son amitié pour Mac-Clellan que de la conviction de sa propre insuffisance.
En se retirant de la vallée, Lee avait fait preuve de ce mélange d'audace et de prudence qui dénote le véritable homme de guerre. Il pouvait ou se jeter avec toute son armée entre Mac-Clellan et, ce qui semblait être son objectif, Gordonsville, ou manœuvrer de manière à relarder el
m LE GÉNÉRAL LEE.
embarrasser son adversaire. C'est à ce dernier plan qu'il s'arrêta, quoiqu'il courût par là un très-grand danger. Jackson resta dans la vallée et LongstreeJ se dirigea sur Culpepper. Mac-Clellan pouvait ainsi à son choix écraser un des deux corps confédérés; mais Lee connaissait le caractère de son adversaire et sentait qu'il n'y avait pas à craindre un mouvement si hardi de sa part. Néanmoins il avait pris ses précautions de ce côté. Jackson devait en cas d'attaque se retirer par Strasburg et rejoindre son chef. Ainsi Lee, en laissant son lieutenant dans la vallée, loin d'avoir commis une faute, donna une preuve éclatante cl habileté et mit son adversaire dans un cruel embarras, car Jackson, prompt comme l'éclair, pouvait d'un moment à l'autre se jeter sur tes derrières de l'armée fédérale. En faisant avancer une des divisions de Jackson à l'est du Blue-Ridge, Lee ne faisait qu'accentuer sa menace. Aussi Mac-Clellan renonça-t-il à toute idée de se jeter sur l'un des deux corps confédérés et ne s'occupa plus exclusivement que de s'établir sur une base nouvelle, afin de marcher directement sur Richmond.
Le chef confédéré se proposait en tout ceci un autre objet : c'était de gagner du temps et de rendre ainsi im-' possible, vu l'époque de l'année, toute attaque sur Richmond. C'est en effet ce qui arriva. Mac Clellan fût-il resté à la tête des Fédéraux et la bataille de Fredericksburg n'eût-elle pas eu lieu, il est probable que les deux armées, séparées par le Rappahannock supérieur, seraient restées en présence l'une de l'autre pendant tout l'hiver, et que les forces confédérées, épuisées par les longues marches et les combats meurtriers de 1862, auraient pu enfin goûter un repos si bien mérité et se préparer pour les luttes à venir.
Le remplacement de Mac-Clellan par Burnside, qui, malgré la proximité de l'hiver, avait conçu le projet, de passer le Rappahannock à Fredericksburg, et de marcher sur
Richmond, vint donner une autre direction aux événements.
Le premier acte du nouveau commandant en chef fut une faute. Il perdit dix jours à réorganiser son armée en six corps. Le 17 novembre il n'était plus temps de marcher sur Richmond : la saison des pluies et des mauvaises routes était proche, ce qui mettait obstacle à des opérations militaires un peu étendues. Le général Burnside aurait pu tenter de frapper un coup décisif en cherchant à profiter de la dispersion forcée de l'armée confédérée, Jackson étant encore dans la vallée à deux journées de marche de Longstreet. Mais il prit au contraire la résolution de marcher sur Fredericksburg et de s'établir sur la rive méridionale du Rappahannock, avant que Lee pût s'en douter; seconde erreur. Ce n'était nullement dans l'intention de se servir de Fredericksburg, comme base d'opérations contre Richmond qu'il voulait s'y établir, mais afin d'y passer l'hiver à portée de ses magasins de vivres et afin de pouvoir de là, au printemps, se diriger facilement par eau vers le James-river. M. Lincoln lui ayant accordé son autorisation, le 15 novembre l'armée fédérale se mit en marche le long de la rive septentrionale du Rappahannock vers Falmouth, vis-â-vis Fredericksburg. Là il devait trouver des pontons envoyés de Washington qui lui serviraient à faire passer son armée sur l'autre rive. Il comptait ensuite s'établir fortement sur les hauteurs derrière Fredericksburg.
Lee, en apprenant le mouvement de l'armée ennemie, fut bien tenté de l'attaquer et de la rejeter vers la ligne de chemin de fer d'Orange à Alexandrie, mais sa faiblesse numérique le paralysa. Peu auparavant il avait averti son gouvernement que ses troupes étaient trop peu nombreuses pour qu'il pût risquer une bataille générale, qu'il se bornerait à des mouvements stratégiques et ne livrerait un combat que si Burnside s'exposait imprudemment. Le 15,
prévoyant que l'objectif des Fédéraux était Fredericksburg,. Lee renforça la garnison de cette place d'un régiment d'infanterie et d'une batterie d'artillerie. Le 17, il les fit suivre de deux divisions du corps de Longstreet et de la brigade de cavalerie de W. H. F. Lee. Jackson reçut Tordre de se retirer de la vallée et d'occuper Orange-Court- House. Une forte reconnaissance de Stuart, poussée jusqu'à Warrenton, où il arriva très-peu de temps après le départ de l'arrière-garde ennemie, ne laissa plus de doute sur les intentions de Burnside. Le 19, Lee se dirigea vers Fredericksburg avec les autres divisions du corps de Longstreet.
On se demandera peut-être pourquoi Lee ne répéta pas contre Burnside la manœuvre qui lui avait si bien réussi contre Mac-Clellan. Il suffit de consulter la carte pour avoir la réponse. Le général Burnside prenait une nouvelle base, Acquia Creek sur le Potomac inférieur. La configuration du pays neutralisait tous les efforts qu'aurait pu faire Lee pour l'en empêcher. Les Fédéraux n'auraient eu qu'à se replier sur le Potomac pour déjouer toutes les manœuvres de Jackson ou de n'importe quel autre corps confédérée Lee était surtout un tacticien de premier ordre. Il manœuvrait admirablement, et veillait lui-même au détail des moindres mouvements. Quand le jour de bataille arrivait, sentant qu'il avait fait son possible et que humainement parlant toutes ses précautions étaient prises, il laissait le plus souvent une certaine latitude à ses divisionnaires.
Si le général Sumner, lorsqu'il arriva avec F avant-garde fédérale vis-à-vis Fredericksburg, le 17 novembre, avait immédiatement passé le Rappahannock, la faible garnison confédérée n'aurait pas pu l'empêcher de s'emparer des hauteurs derrière Fredericksburg. Mais les ordres de Burnside étaient positifs, et aucun détachement ne devait tenter le passage avant que toute l'armée fût réunie. Dans la nuit du 20 toutes les forces fédérales étaient con-
SA YIE ET SES CAMPAGNES
centrées dans le voisinage de Falmoutb, en face Fredericksburg.
Lee de son côté n'avait pas perdu un instant, et le 21 il occupait en personne les hauteurs à l'arrière de Fredericksburg, ayant avec lui tout le corps de Longstreet, la division D. H. Hill et toute sa cavalerie. Le corps de Jackson était à Orange-Court-House et avait ordre de rallier le reste de l'armée le 26. Burnside, en refusant de laisser passer le Rappahannock, avait donc manqué la seule occasion de se rendre maître de ses hauteurs. En y arrivant, le premier objet qui frappa ses regards fut cet adversaire qu'il avait espéré dérouter, tranquillement établi sur ces mêmes hauteurs et prêt à lui disputer le passage de la rivière. 11 sévit donc forcé d'établir ses communications avec Acquia Creek sur le Potomac et de se préparer à s'emparer de vive force des nouvelles positions confédérées. Son premier soin fut de reconstruire la voie ferrée qui reliait Acquia Creek au Rappahannock. Il échelonna son armée le long de cette dernière rivière, depuis un point au-dessus de Falmouth jusqu'à un point vis-à-vis de Port-Royal.
Lee profita de ce répit pour se fortifier avec soin. Pour empêcher les canonnières fédérales de remonter la rivière et d'appuyer l'armée de terre, il construisit à sept kilomètres au-dessous de Fredericksburg, sur la rive droite, une forte batterie protégée par des retranchements. De forts détachements de cavalerie gardaient les gués audessus de la ville, et la brigade W. H. F. Lee, postée à Port- Royal, était chargée de surveiller l 'ennemi de ce côté. A l'arrière delà ville, l'armée du Sud occupait une position défensive très redoutab'e, la gauche appuyée à la rivière à deux kilomètres au-dessus de Fredericksburg, la droite s'étendant au delà de la voie ferrée qui mène àRichmond- Cette position était, il est vrai, dominée par les Stafford Heights, entre les mains des Fédéraux. Pour obvier autant
que possible à ce désavantage, les Confédérés élevèrent des remparts et des ouvrages enterre sur le sommet des hauteurs qu'ils occupaient. La plaine où se trouve la ville était tellement commandée par le feu des batteries sur le côté opposé, et la rivière étroite, profondément encaissée entre ses rives élevées et brisées, offrait tant de facilités pour jeter des ponts hors de portée de la l'artillerie confédérée, que le général Lee dut renoncer à empêcher l'ennemi de franchir la rivière. Sa seule préoccupation était donc de se placer de manière à arrêter les Fédéraux une fois qu'ils auraient effectué leur passage. 11 se contenta déplacer quelques troupes le long du rivage, à l'abri des maisons et des arbres, pour relarder autant que possible l'attaque de l'ennemi.
Depuis deux jours le temps était très-mauvais et la pluie tombait à torrents quand à cinq heures, le 21 novembre, le général Sumner envoya un parlementaire demander la reddition de Fredericksburg, menaçant en cas de refus de bombarder la ville le lendemain à neuf heures. Voyant cependant qu'elle était sans défense et ne pouvait au point de vue militaire être d'aucune utilité aux Confédérés, puisque les batteries fédérales balayaient toutes les rues, le général Sumner, disons-le à son éloge, n'exécuta pas sa menace. La plus grande partie des habitants suivit le conseil du général Lee et cherchèrent un refuge dans le voisinage. Le froid étant très-vif, ils eurent beaucoup à souffrir, mais pas un murmure ne se fit entendre, et chacun était prêt à sacrifier tout ce qu'il possédait au triomphe de la cause du Sud. L'armée confédérée, quoique elle-même fût à court de vivres, fit ce qu'elle put pour soulager les malheureux fuyards. Burnside aurait bien voulu remettre au printemps la reprise des hostilités, mais ni le gouvernement ni le peuple du Nord ne cessèrent d'exiger qu'il prît immédiatement l'offensive contre Lee. Ils voulaient que Hichmond fût pris avant la Noël. Le général fédéral dut
donc se résigner et obéir. II aurait pu passer le Rappaliannock au-dessus ou au-dessous de la position occupée par Tannée confédérée et la forcer, en menaçant de la tourner , à abandonner les hauteurs où elle était fortement retranchée. Il eut même cette pensée un moment et avait commencé à concentrer son armée à dix-neuf kilomètres au-dessous de Falmoulh, à Skenker's Neck ; mais voyant sur îa rive opposée la division deD. H. Hill et tout le corps de Jackson prêt à la soutenir au besoin, il renonça à son projet. Croyant que Lee avait dégarni Fredericksburg pour envoyer des forces à Skenker's Neck, Burnside résolut d'en profiter pour se jeter de front sur la position de Lee, avant que ce dernier pût réunir ses troupes. Le calcul de Eurnside supposait chez le général confédéré une imprévoyance tout à fait étrangère à sa nature.
Une reconnaissanca faite le 28 novembre par le général Hampton avait rassuré Lee quant aux projets de l'ennemi sur son flanc gauche. 11 put donc concentrer toute son attention sur les mouvements des Fédéraux à Falmouth.
Dans la nuit du 10 décembre, le chef de l'artillerie fédérale, le général Hunt, rangea sur les Stafford Heights, vis-à-vis Fredericksburg et à quelque distance au-dessous, 147 canons de gros calibre pour couvrir le passage de la rivière et dominer la ville et la plaine environnante. Les colonnes fédérales se formèrent sur les hauteurs à quelques centaines de mètres du rivage, et les pontonniers se mirent h jeter cinq ponts sur le Rappahannock, trois reliant Falmouth à Fredericksburg, les deux autres à deux kilomètres plus bas, là où le cours d'eau appelé Deep-Run se jette dans le Rappahannock. Tous les préparatifs étaient combinés avec le plus grand «soin, et à deux heures le matin du onze décembre, les pontonniers se mirent silencieusement à l'œuvre.
Trois ou quatre régiments confédérés, placés sous les ordres du général Barksdale, garnissaient en tirailleurs les
abords sur la rive méridionale. Un brouillard épais couvrait la rivière pendant cette nuit et les Fédéraux avaient espéré que grâce à ce voile leurs travaux ne seraient pas aperçus. Mais peu après deux heures un mouvement inusité sur la rive opposée attira l'attention des vedettes confédérées, et à trois heures deux coups de canon annoncèrent que l'éveil était donné. Vers quatre heures, les rayons de la lune perçant le brouillard révélèrent vaguement les silhouettes des pontonniers travaillant énergiquement à établir les chemins flottants. Le feu vif et bien dirigé qu'ouvrirent brusquement les tirailleurs confédérés les mirent en fuite, laissant des morts et des blessés. Deux nouvelles tentatives que firent les Fédéraux pour achever leur travail eurent le même résultat. Deux régiments du Nord envoyés pour couvrir les travailleurs perdirent en quelques minutes 150 hommes. Il fallut donc chercher à déloger les Mississippiens abrités derrière leurs murs de pierres.
A dix heures du matin les batteries fédérales ouvrirent pendant une heure un feu d'enfer sur la voie méridionale, mais sans faire beaucoup de mal aux Sudistes; — l'armée de Lee était trop loin pour en souffrir et les tirailleurs de Barksdale, grâce à l'impossibilité où se trouvaient les artilleurs ennemis d'incliner leurs canons assez pour leur lancer des obus, étaient trop près du bord de l'eau pour en être atteints. Mais le reste de la ville, où étaient entassés des femmes et des enfants, fut bientôt en flammes. Pas une maison qui ne fût frappée ; les pauvres habitants se réfugiaient les uns dans leurs caves, et les autres à travers une pluie déballes couraient vers la campagne. Malgré cet acte cruel et inutile, le général Burnside n'avait pas atteint son but, et de la rive opposée les carabines confédérées enlevaient tous ses pontonniers à mesure qu'ils se présentaient pour se remettre à l'œuvre. Il se décida alors à jeter trois régiments de l'autre côté de l'eau. Mal-
gré la résistance de Barksdale ce mouvement réussit, les Confédérés durent peu à peu se retirer dans la ville haute, les ponts furent achevés, et pendant la nuit du 11 et la journée du 12 l'armée fédérale passa la rivière; le 15 au matin elle se trouva rangée en ordre de bataille en face de la position des Confédérés. Grâce à un épais brouillard l'armée du Nord ne fut pas inquiétée dans ces mouvements : le général Lee ne voulant pas, par égard pour la ville, ouvrir le feu de son artillerie au hasard. Les généraux D. H. Hill et Jackson ayant été rappelés de Port- Royal, toute l'armée de Nord-Virginie se trouvait elle aussi réunie sur les hauteurs de Spottsylvania. La position qu'avait choisie le généralissime confédéré était trèsforte. La rangée des hauteurs qu'il tenait part de la rivière à un demi-kilomètre en amont delà ville. Le terrain s'élève presque à pic sans arbres et sans taillis qui puissent servir d'abri aux colonnes d'attaque. Ici était la gauche conférée, sous les ordres de Longstreet.. — De là les hauteurs s'étendent en demi-cercle vers la droite, traversée par la voie ferrée de Piichmond à un endroit situé à 3 kilomètres en arrière de la ville, ce qui donnait à la ligne confédérée une étendue de huit kilomètres. Entre la rivière et ces collines le pays est accidenté, mais très-ouvert. A mesure que les hauteurs s'éloignent de la rivière, leur élévation décroît et leurs flancs se garnissent d'arbres. À leurs pieds coule un cours d'eau, le Deep-Run, qui se jette dans le Rappahannok très-près de Fredericksburg, et dont les bords abrupts offrent à une colonne d'attaque un abri admirable. Toutes les hauteurs étaient garnies d'artillerie. Le corps de Jackson occupait le centre et la droite et s'étendait jusqu'à Massaponnax Creek. La cavalerie sous Stuart formait l'extrême droite en plaine, là où les marécages du Massaponnax s'étendent jusqu'au Rappahannock.
Dans les deux armées la joie était grande à la perspec
tive d'en venir aux mains; des deux côtés on était plein d'espoir, et l'on avait eu le temps de se préparer à une lutte qui, selon toute apparence, devait être décisive.
N'ayant pas réussi à surprendre le général Lee, le chef fédéral se proposait d'enlever d'assaut la position des Sudistes. Le général Franklin, qui commandait la gauche fédérale, devait chercher à percer la ligne ennemie à Hamilton's Crossing, passage à niveau du chemin de fer. Jackson était chargé de la défense de ce point, regardé avec raison comme le plus faible et le plus exposé de toute la ligne confédérée. Franklin devait à tout prix se rendre maître de la route et de la voie ferrée conduisant à Richmond. Puis, si le succès couronnait les efforts de son collègue, le général Sumner avec le reste de l'armée, devait prendre d'assaut les hauteurs sur la gauche confédérée. *
Le matin du 15 décembre tout le pays autour de Fredericksburg était couvert d'un brouillard épais. De trèsbonne heure les batteries ennemies sur les Stafford Heights avaient ouvert leur feu sur la position confédérée où commandait Longstreet. Les généraux Franklin et Sumner formaient déjà leurs colonnes d'attaque.
A huit heures Lee quittait son quartier général, et accompagné des généraux Jackson et Stuart alla inspecter à Uamilton's Crossing cette portion de la ligne. Reçu partout avec enthousiasme, le chef confédéré, après avoir passé sur le devant de son armée, vint se placer sur la colline qui depuis porte son nom, et delà vit les échecs successifs des Fédéraux dans leurs efforts désespérés pour s'emparer des hauteurs où il se tenait. Un peu après neut heures le brouillard se leva. Les colonnes de Franklin s'avançaient en plaine contre Hamilton's Crossing. Arrêtées un instant par un feu d'enfilade dirigé sur elles par l'artillerie à cheval de Stuart, elles se reportèrent en avant
quand Franklin eut fait ouvrir le feu de toutes ses batteries. La ligne confédérée ne répondit pas. Enhardie par ce silence, l'infanterie fédérale, forte de 10,000 hommes (selon le général Meade qui la commandait), s'avança contre la position ennemie, défendue sur ce point par quatorze pièces d'artillerie sous le colonel Walker et soutenue par deux brigades d'infanterie. Les Confédérés les laissèrent arriver à 700 mètres. Mais là une volée de mitraille jelale désordre parmi les troupes du Nord.
Vers une heure Franklin fit son attaque principale ; lançant en avant trois lignes d'infanterie en rangs serrés, il fit assaillir vigoureusement la position du général À. P. Hill à Hamilton's Crossing ; le feu des canons confédérés ne put arrêter l'élan des Fédéraux, qui se trouvèrent bientôt aux prises avec l'infanterie du Sud. Profitant d'un intervalle entre deux brigades ennemies, le général Meade (fédéral) fit charger deux divisions par cette ouverture et rejeta la première ligne de Jackson sur la seconde. A ce moment critique Jackson se précipita au-devant des Fédéraux avec les trois divisions Early, Trimble, Taliaferro de sa seconde ligne de défense, qui, tombant sur les troupes de Meade de front et en flanc, les rejetèrent au delà du chemin de fer et les poursuivirent en plaine. Le général Early les suivit l'épée dans les reins et ne cessa la poursuite que lorsqu'il se trouva sous le feu des batteries fédérales. Le général Franklin ne chercha plus à entamer la ligne confédérée ; il se contenta de lancer des obus et ses avant-postes eurent quelques petites affaires pendant l'après-midi. Ce fut envoyant la rapide retraite des Fédéraux poursuivis par ses soldats et à l'aspect du sol jonché de morts et de mourants que Lee, posté sur la hauteur d'où il avait dirigé l'action, murmura de sa voix grave : « II est bon que ce spectacle soit si terrible : nous y prendrions trop goût ! »
Pendant que ce que nous venons de raconter se passait
sur la droite des confédérés, le général Sumner s'efforçait de son côté de mettre à exécution la tâche qui lui était échue. A onze heures, formant ses colonnes sous la protection des maisons de Fredericksburg, il lança les divisions French et Hancock sur Marye's et Willis's Hills. L'assaut fut repoussé et ses soldats, décimés par un feu terrible, durent finalement se réfugier à T abri des maisons. Une moitié de ses hommes resta sur le champ de bataille. En quinze minutes Hancock perdit plus de 2,000 hommes sur 5,000. Quoique exposés au feu des batteries fédérales de l'autre côté de la rivière, les artilleurs confédérés ne cessèrent pas de concentrer tous leurs efforts, tant que dura la lutte, sur l'infanterie ennemie. Sumner renouvela son attaque avec les divisions Howard, Sturgis et Getty. Rejeté en désordre par le feu écrasant de Longstreet , ces divisions furent remplacées par la réserve fédérale, consistant en trois divisions. Le général Hooker, qui était à leur tête, reçut l'ordre de s'emparer des hauteurs, à n'importe quel prix. Six fois l'infanterie du Nord se jeta vaillamment sur les positions confédérées, et six fois elle fut refoulée, ses rangs labourés par la mitraille. Quelques-uns des morts furent trouvés à portée de pistolet de la ligne ennemie. Le dernier assaut eut lieu un peu avant la nuit. Ces défaites successives avaient mis le général Burnside dans un état de désespoir et d'exaltation impossible à décrire. Il se promenait de long en large, en s'écriant de temps en temps : « Il faut que ces hauteurs soient à nous ce soir ! »
A la nuit, la bataille cessa. Toute l'armée fédérale, forte de plus de 100,000 hommes, avait donné, tandis que du côté confédéré 25,000 hommes seuls avaient pris part au combat, le reste de l'armée demeurant simple spectateur. Dans son rapport, le général Lee évalue ses pertes à 4,101, tant morts que blessés. Les Fédéraux accusèrent une perte de 12,521 tués, blessés ou prisonniers. Le gé-
néralissime du Sud annonça son succès à son gouvernement par la dépêche suivante :
(( Au GÉNÉRAL COOPER.
(( A neuf heures, ce matin, l'ennemi a attaqué notre aile droite. A mesure que le brouillard se leva, la bataille s'étendit de droite à gauche, le long de toute notre ligne, jusqu'à six heures du soir, quand l'ennemi, repoussé de toutes parts, se retira. Grâces en soient rendues à Dieu ! Comme toujours, nous avons à déplorer la perte d'un grand nombre de braves. Je m'attends à voir la lutte recommencer dtemain, dès'la pointe du jour.
« R. E. Lee. »
Pendant la nuit, l'armée confédérée éleva des ouvrages en terre, aux points les plus exposés, et s'occupa de rendre sa position plus formidable. L'attaque de l'ennemi avait été si facilement repoussée, et avec une si faible portion de ses forces, que le général Lee était persuadé que la bataille se renouvellerait le lendemain. Dès les premières lueurs du jour, le 14, toutes ses troupes étaient sous les armes, prêtes à résister à l'attaque anticipée.
La conduite de Lee, en cette circonstance, a été vivement critiquée. On l'a blâmé de n'avoir pas suivi le conseil du général Jackson, qui aurait voulu que l'on attaquât Burnside, dans la nuit même du 13. Raisonner après l'événement est chose facile. Lee ignorait naturellement les pertes qu'avait subies l'armée du Nord, et ne voulait pas exposer ses soldats inutilement au feu de deux cents pièces d'artillerie, rangées sur les Stafford Heights. On ne doit jamais perdre de vue que le Sud remplaçait ses pertes très-difficilement, et que derrière cette armée il n'y en avait pas une autre prête à la remplacer. S'attendant donc
à être attaqué, le général Lee ne voulait pas renoncer aux avantages de sa position, en sortant de ses lignes et en s'avançant en plaine.
Il n'avait pas à sa disposition les ressources en matériel et en moyens de transport qu'avait son adversaire. Inférieur numériquement, avec des troupes mal nourries, il jugea que faire une attaque de nuit, contre un ennemi battu, il est vrai, mais non démoralisé, serait de la plus haute imprudence. Il ne savait pas quelle était la situation de l'armée fédérale, et quelle impression la défaite qu'elle venait d'essuyer avait faite sur elle.
Quant au général Burnside, son devoir était tout tracé : il devait, sans retard, mettre le Rappahanno^k entre lui et son adversaire. Loin de là, cependant, il conçut l'idée folle de se mettre à la tête du 9e corps, celui qu'il avait commandé comme général divisionnaire, et de le mener à l'assaut de la position confédérée sur Marye's Hill. Mais, sur l'avis urgent de tous les généraux, il renonça à son dessein, au dernier moment, quand les ordres étaient déjà donnés et les colonnes d'attaque formées.
Pendant toute cette journée du 14, les batteries fédérales sur la rive nord du fleuve dirigèrent à intervalles, leur feu sur la ligne confédérée. Le 15 se passa de même sans que l'armée fédérale fit aucune autre démonstration hostile. Cette nuit, une tempête de vent et des torrents de pluie vinrent s'abattre sur le pays, et le général Burnside en profita pour repasser la rivière, abandonnant la ville et enlevant ses ponts. Le 16, au matin, les Confédérés constatèrent la retraite des Fédéraux. Mais Lee, toujours convaincu que la bataille allait se renouveler, télégraphia à Piichmond.
« Quartier général près de Fredericksburg, 16 décembre 1862.
« Autant qu'il est possible de le savoir, par une matinée aussi orageuse, l'ennemi a disparu sur notre devant et a repassé le Rappahannock. Je pense qu'il a l'intention de retraverser à quelque autre point.
« R. E. Lee. »
Mais le général fédéral ne donna pas signe de vie, et la bataille de Fredericksburg termina la campagne.
Aussitôt qu'il eut acquis la certitude que le général Rurnside avait renoncé à continuer les hostilités, Lee mit son armée en quartiers d'hiver; elle était cantonnée le long du Rappahannock, depuis Fredericksburg jusqu'à Port- Royal. Quelques troupes étaient détachées pour surveiller le gué dans le haut de la rivière. Le froid ne tarda pas à devenir rigoureux, et les soldats eurent fort à faire à s'abriter dans leurs cabanes et sous leurs tentes. Le dernier jour de l'année, le général en chef adressa une proclamation l'armée de Nord-Virginie. Après avoir récapitulé les événements de la campagne qui venait de finir si glorieusement, il la remerciait de sa belle conduite, et exprimait sa confiance dans le triomphe définitif de la cause du Sud, grâce à la protection visible du Tout-Puissant, protection pour laquelle il se montrait humblement reconnaissant.
L'hiver se fit cruellement sentir. Dès la mi-décembre, plusieurs vedettes fédérales furent trouvées gelées à leur poste. Les troupes confédérées, mal vêtues et mal préparées, souffraient bien plus encore que leurs adversaires de cette température exceptionnelle. Le général Lee adressa, vers
le 1er décembre, un rapport au ministère de la guerre établissant que plusieurs milliers de ses soldats étaient nupieds.
Le général lui-même partageait le sort de ses soldats. Il se refusa constamment à établir son quartier général sous une maison, même au plus fort de l'hiver ; il couchait dans sa tente comme le dernier de ses hommes. L'abnégation de leur chef produisit son effet, et personne ne fit entendre une plainte.
Ainsi finit la mémorable année de I 862. Pendant toute sa durée, dans une succession de campagnes se suivant presque sans interruption, le général Lee avait dirigé les mouvements de l'armée principale du Sud. C'est à ses talents militaires, à son coup d'œil, à son habileté que furent dus les brillants succès qui illustrèrent la cause confédérée, et acquirent au chef séparatiste une réputation de premier ordre, réputation que les campagnes suivantes ne firent qu'accroître.
Un rapide résumé des événements de Tannée écoulée fera mieux ressortir les services rendus par Lee.
Quatre armées fédérales devaient envahir la Virginie et s'étaient donné rendez-vous àRichmond, comme étant la tête et le cœur de la rébellion. La plus nombreuse et la plus formidable de ces armées, celle sous les ordres de Mac-Clellan, était arrivée en vue de la capitale confédérée, quand Lee prit le commandement. Le chef sudiste se jeta sur cette armée, de 150,000 hommes, et la rejeta à trente milles anglais de la ville, la mettant dans l'impossibilité de renouveler l'attaque sur Riehmond. Sur ces entrefaites, une nouvelle armée avançait du Nord. Lee surveillait Mac- Clellan, quand la nouvelle de ce nouveau danger lui parvint. Laissant une force suffisante pour tenir son adversaire en échec, Lee se porta rapidement là où était désormais le vrai danger, refoula le général Pope devant lui, le prit en flanc, et enfin, dans la meurtrière bataille de Ma-
SA YIE ET SES CAMPAGNES
nassas, mit son armée en déroute et la refoula dans les lignes de Washington.
Deux armées avaient ainsi, dans le court espace de cinq mois, été chassées du sol de la Virginie. A la suite de ces succès, le chef confédéré était entrée en Maryland afin d'y attirer l'ennemi, et s'il y avait possibilité, de transporter le théâtre de la guerre sur le sol de la Pennsylvanie. — Des événements qu'il avait été impossible de prévoir avaient empêché la réalisation de la seconde partie de son programme. Lee dut concentrer ses forces à Sharpsburg, et là livrer une bataille des plus rudement contestées. Sans avoir subi une défaite, il dut renoncer à entrer en Pennsylvanie, et repassant en Virginie, continua à faire face à son adversaire. C'était le premier échec qu'éprouvait Lee dans les campagnes de celte année. Pour peu qu'on pèse avec attention les circonstances, on verra qu'il n'est en rien responsable de ce qui est arrivé. Des accidents sur lesquels il ne pouvait rien mirent à néant ses combinaisons et lui forcèrent la main. Un juge impartial pourrait même se demander si le fait d'avoir retiré sains et saufs de leur position dangereuse ses soldats si inférieurs en nombre à leurs ennemis, n'est pas pour Lee une plus grande preuve d'habileté que d'avoir remporté la victoire de Manassas. Le soulagement qu'éprouva le Nord en apprenant qu'il avait repassé le Potomac, donne la mesure de la consternation qu'il avait répandue parmi les Fédéraux.
Un peu plus tard, pendant le mouvement offensif de Mac- Clellan sur Warrenton, les dispositions du général confédéré pour retarder la marche des Fédéraux méritent toute notre attention. Avec des forces très-inférieures il embarrassa beaucoup son adversaire, lui faisant face sur le Roppahannock supérieur, arrêtant tout net son mouvement offensif dans cette direction, et ensuite, quand l'armée fédérale se porta rapidement sur Fredericksburg, prompt comme l'éclair, Lee passa le Rapidan, et parut sur les
hauteurs qui dominent cette ville, barrant ainsi le passage de la rivière. La bataille qui s'ensuivit dédommagea largement le Sud de la non-réussite de la campagne du Maryland et de la bataille indécise de Sharpsburg. L'armée fédérale essuya une défaite décisive. Cette année orageuse, si remplie de grands évéments et de rencontres acharnées, se termina par une bataille dans laquelle l'ennemi fut repoussé avec de cruelles pertes.
En moins de six mois Lee avait livré quatre batailles rangées, — autant de victoires, à l'exception de Sharpsburg. Ce résultat promettait ^our l'avenir de la cause du Sud. Si l'armée de Nord- Virginie avait eu ses rangs renouvelés, comme Tétaient ceux des armées du Nord, les succès de l'année 1862 auraient amené par la suite le triomphe de la cause confédérée. — Malheureusement l'armée de Lee, qui était cependant chargée de soutenir la lutte à un point où le résultat devait forcément décider de l'issue de toute la guerre, n'eut jamais une force numérique suffisante pour lui permettre de tirer parti de ses victoires. Dans les batailles sur le Chickahominy, l'armée comptait au plus 75,000 combattants; — à la seconde bataille de Manassas, à peu près 50,000 ; — à Sharpsburg, moins de 40,000 ; — et à Fredericksburg, 50,000 environ. L'année suivante, le nombre de ses soldats ne s'éleva guère au-dessus des chiffres précédents, et avec le temps une telle diminution eut lieu, qu'au mois d'avril 1865 toutes les forces dont il put disposer à Petersburg dépassaient à peine 30,000 hommes.
L'ennemi, de son côté, avait eu à lui opposer sur le Chickahominy 150,000 hommes, dont 115,000 effectifs ; — 100,000 sous le général Pope, à la seconde bataille de Manassas; — 87,000 actuellement en ligne à Sharpsburg; et à Fredericksburg de 110 à 120,000.
C'était donc bien vraiment uniquement à la grande supériorité militaire de leur chef qu'étaient dus les triom-
plies des Confédérés. Peu connu hors des rangs de l'ancienne armée des États-Unis, au moment où il prit le commandement, en juin 1862, Lee s'était déjà, avant la fin de cette année, acquis une grande réputation. 11 s'était dès le premier jour concilié le respect et la confiance de tous. Chacun rendait justice à l'élévation de son caractère, à sa parfaite sincérité et à son entier désintéressement dans l'accomplissement de son devoir. Sans la moindre ambition personnelle, il s'était dévoué corps et âme à la cause pour laquelle il combattait. — Quoique personne ni dans l'armée ni dans le pays n'eût encore pénétré son vrai caractère et qu'on lui supposât plus de réserve et moins de chaleur et d'élan de cœur qu'il n'en avait, il avait fini cependant par conquérir l'admiration même de ceux qui lui en avaient voulu pour son hésitation supposée en avril 1861, et qui ensuite avaient critiqué ses opérations stratégiques ; ils reconnaissaient enfin en lui la grandeur de l'homme et l'habileté d'un militaire de premier ordre.
Toutes les classes dans le Sud voyaient avec fierté la dignité de la cause confédérée noblement représentée dans la personne et dans le caractère du chef de sa plus importante armée. Tandis quêtant d'autres dans les rangs séparatistes, aussi braves, aussi patriotes que Lee, mais d'un tempérament différent, se laissaient aller à des violences de langage contre le Nord, il restait calme et modéré, malgré toutes les provocations. Ses rapports sont sans emphase, sans exagérations, son langage toujours modeste. — Le lendemain de ses plus brillants succès, il rendait compte de ses victoires avec un ton de modération et de mesure tel, qu'en relisant aujourd'hui ses rapports officiels, il paraît impossible qu il ait pu les écrires dans l'atmosphère brûlante d'un guerre qui réveillait les passions les plus ardentes de l'âme humaine.
C'était là un côté très-remarquable de son caractère. Peut-être cette modération si peu commune, cet esprit de
justice élevé sont-ils pour quelque chose dans l'idée généralement répandue que Lee était froid et peu impressionnable. Personne au contraire plus que lui n'avait le cœur susceptible d'émotion et n'éprouvait une plus profonde indignation en voyant envahir le Sud. Mais il savait se dominer et n'être jamais entraîné au delà de ce qui était conforme à la dignité du chef militaire suprême d'un peuple luttant pour son indépendance.
Le Sud en était venu à regarder Lee dans son caractère privé et public avec une admiration qui bientôt ne connut plus de bornes, et il avait en lui comme général la confiance la plus absolue, confiance qu'il ne lui retira jamais, même à l'heure des plus grands désastres.
L'armée avait la première donné l'exemple de s'en rapporter aveuglément à lui ; elle l'avait vu à l'œuvre, et dans chacun des coups terribles qu'il portait à l'ennemi, ses braves soldats voyaient une preuve de plus que leur confiance était justifiée. Le soin extrême qu'il prenait en toute occasion de ne pas les exposer sans nécessité (notamment à Fredericksburg, où un chef ambitieux n'aurait pas hésité à verser des torrents de sang pour compléter son triomphe), avait singulièrement contribué à augmenter leur affection.
Malgré l'air réservé qu'il quittait rarement, Lee accueillait avec bonté le dernier des soldats. Naturellement trèssimple dans ses manières et très-bon, doué d'une grande douceur et de beaucoup de patience, il ne faisait aucune différence dans la façon de recevoir ceux de tous rangs qui l'approchaient. Il disait souvent que les simples soldats, qui se battaient sans être alléchés par l'appât du rang, de la paye ou de la gloire qui pourraient leur en revenir, mais uniquement par devoir et par amour de la patrie, étaient la classe la plus méritante de l'armée, et avaient droit à la plus grande considération et au meilleur traitement.
Cette extrême simplicité de vie et de manières le rendait particulièrement cher aux troupes.
Disons-en un exemple entre mille. Une fois Lee s'était endormi sous un arbre, au bord de la route sur laquelle défilaient quinze mille Confédérés. En apprenant que leur chef goûtait un repos dont il avait si grand besoin, le silence le plus absolu se fit tout à coup dans leurs rangs, et le corps d'armée tout entier put passer sans que Lee s'éveillât.
L'intérieur de sa tente, qu'il ne voulut jamais quitter pour l'abri d'une maison, quoiqu'on l'en suppliât souvent, n'offrait aucun objet de luxe. La couverture du général en chef était la même que celle du soldat, et sa nourriture souvent moins bonne [que celle de la majorité de ses officiers ou de ses hommes.
- De tous côtés il recevait des friandises, des caisses remplies de dindes, de jambons, de vins, de spiritueux et d'autres choses bien tentantes dans la rude vie du soldat; il les renvoyait presque toujours aux malades et aux blessés.
Le principe qui le guidait était de donner à ses officiers l'exemple de ne pas vivre mieux que leurs soldats.
Du reste, coucher sur la dure, manger peu ou mal, ne boire que de l'eau, n'étaient pas pour lui des privations. C'était l'existence qu'il avait menée, pendant des années, sur les frontières du Texas et du Mexique. Il n'aimait ni le vin, ni les spiritueux, et ne faisait usage de tabac sous aucune forme; bien rarement, il se permettait un moment de délassement. Quand il ne parcourait pas le camp pour veillera ce que les troupes ne manquassent de rien, ou quand il n'inspectait pas les avant-postes, son temps se passait dans.sa tente à travailler, à parcourir des rapports, à correspondre avec les autorités, à Richmond, et à s'occuper de tout ce qui touchait au bien-être de l'armée sous ses ordres.
Quelquefois aussi, s'il se trouvait dans le voisinage de quelques maisons de campagne, il allait faire visite aux dames du logis, caressait les enfants, et révélait ainsi tout un côté inattendu de son caractère. Sa bonté, sa douceur, son attachant sourire, attiraient singulièrement les enfants et leur inspiraient une touchante confiance. Un jour, une petite fille, dans les environs de Fredericksburg, lui confia, toute tremblante, comme à son meilleur ami, qu'elle voudrait bien embrasser le général Jackson. Le brave Stonevvall rougit comme une jeune fille, quand Lee, avec un malin sourire, lui fit part du désir de l'enfant. Dans ces moments de détente, Lee était charmant. Le plaisir qu'il ressentait était vrai et de bon aloi, il s'oubliait et l'on avait de la peine à croire, que cet officier, en simple uniforme gris, si affectueux et bon enfant, était le commandant en chef de l'armée confédérée.
Mais ces moments étaient rares. Le dur travail, les préoccupations incessantes le ressaisissaient. Lui-même, sauf les exceptions déjà citées, ne se permettait aucune distraction. A vrai dire, il rappelait, d'une manière extraordinaire, l'idée traditionnelle que nous nous faisons du général Washington. Ce qui tendait à l'accomplissement de ses devoirs avait seul le don de mouvoir cette belle âme : il se livrait tout entier au labeur incessant qu'entraînent les soins à donner à une grande armée, et cela avec une abnégation grave et systématique.
Mais, le trait en définitive le plus beau et le plus intéressant de son caractère, était son humble et profonde piété. On ne lui a pas rendu, sous ce rapport, généralement justice. Au moment de la guerre, il passait, il est vrai, pour un chrétien convaincu; son beau caractère et la pureté de ses mœurs ne laissaient aucune prise à la critique ; mais cela, une fois reconnu, aucun œil n'avait sondé la profondeur de ses sentiments à l'égard du plus auguste, du plus grand, du plus terrible sujet qu'il soit
donné à l'homme de méditer. C'est cependant la foi seule dans la Providence divine et la confiance dans l'appui du Tout-Puissant, qui Pont guidé et soutenu si merveilleusement à l'heure des épreuves. C'est là le secret de son calme inaltérable au milieu des désastres. Son peu d'épanchement, son extrême réserve expliquent la peine que l'on a eue à se rendre compte de ses sentiments religieux. Le fond de son âme ne se montrait que par éclair, comme lorsqu'il apprit que les aumôniers de l'armée priaient pour lui. « Je vous remercie sincèrement, dit-il, les larmes aux yeux. Tout ce que je puis dire est que je suis un pauvre pécheur, ayant foi dans le Christ seul, et que j'ai grand besoin de toutes vos prières. »
Il s'était exprimé ainsi un jour dans une entrevue avec plusieurs membres du clergé venus pour s'entendre avec lui, au sujet des mesures à prendre pour que la sainteté du dimanche fût mieux respectée dans l'armée. « Son œil brillait et toute sa figure rayonnait de joie, » dit un de ses interlocuteurs, « quand nous l'entretînmes de ce sujet. »
Dès le lendemain un ordre du jour urgent appela l'attention toute particulière des officiers et des soldats sur le respect dû au jour sacré, leur recommandant d'assister à l'office divin dans leurs camps respectifs et leur interdisant ce jour-là tout travail, tout devoir officiel, sauf ceux de première nécessité ayant trait à l'alimentation ou à la sûreté de l'armée. Lui-même ne manquait jamais de se rendre au service religieux quand c'était humainement possible. Très-souvent il prenait part aux réunions de ses aumôniers et s'intéressât vivement à tout ce qui pouvait contribuer à répandre des idées religieuses parmi ses soldats. Il ne laissait jamais échapper une occasion de montrer publiquement à ses hommes qu'il était un sincère chrétien. Une fois entre autres, lorsque le général Meade était venu sur le Mine-Run et que l'armée du Sud marchait
à sa rencontre, Lee, passant à cheval devant le front de son armée à travers les bois, trouva sur son chemin un groupe de soldats réunis en prière avant d'entrer en ligne de bataille. C'était l'usage parmi certaines sectes, et les plus archarnés à se battre étaient souvent des hommes d'une grande piété. Mais cette fois ce spectacle, quoique assez fréquent, parut émouvoir Lee profondément. Il arrêta son cheval, mit pied à (erre, — son état-major fit de même, — il se découvrit et se tint respectueusement recueilli tant que dura la prière ardente et émue qu'accompagnaient le grondement de l'artillerie et l'explosion des obus de l'ennemi.
Nous trouvons, à la date du 24 novembre 1862 , une lettre de lui où ses sentiments religieux se montrent bien clairement.
« La mort de ma chère A... (une de ses filles qui venait de mourir loin de lui) a été un coup cruel pour moi. Mais le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni! Aux heures silencieuses de la nuit, quand rien ne vient alléger le poids de ma douleur, je la sens comme si j'allais en être anéanti. J'avais toujours compté, si Dieu m'accordait quelques joui s de repos après cette cruelle guerre la garder auprès de moi. Mais chaque année emporte quelques-unes de mes espérances et je dois me résigner. »
Un des premiers soins du général Lee pendant le repos forcé de l'hiver, fat de donner à son artillerie une meilleure organisation, de remplacer en partie ses batteries par d'autres prises sur l'ennemi et d'obtenir du gouvernement confédéré de faire refondre un grand nombre de canons. Grâce à ces mesures, l'armée du Sud, au printemps de 1863, était mieux pourvue d'artillerie qu'elle ne l'avait jamais été.
Dans le courant de janvier 1863, Burnside, brûlant de
prendre sa revanche, conçut le projet de passer le Rappahannock au-dessus de Fredericksburg et de tourner l'aile droite confédérée, obligeant ainsi le général Lee à abandonner sa ligne de défense pour ne pas se voir coupé de Richmond. Le temps était au beau sec et tout alla bien en commençant. Le plus grand secret avait été gardé. Le 20, l'armée entière était rangée sur différents points de la rive nord, prête à passer la rivière. Pendant la nuit les pontons devaient être placés. Mais une tempête effroyable survint peu après la fin du jour; des torrents de pluie amenèrent une crue considérable, et le sol argileux détrempé par l'eau réduisit à néant les plans du général Rurnside. La vigilance de Lee n'était pas en défaut. Malgré la lutte des éléments, le général confédéré avait massé ses troupes vis-à-vis les points de passage. Du côté fédéral, les routes étaient dans l'état le plus déplorable, les pontons enterrés dans la boue résistaient à tous les efforts pour les remuer. Toute la journée du 21 et la nuit suivante, la tempête et la pluie continuèrent sans interruption. Un chaos impossible à décrire de pontons, de chariots, de caissons, de canons encombrait tous les chemins : des fourgons renversés, des pièces d'artillerie embourbées, des trains de munitions engouffrés dans un cloaque, des centaines de chevaux et de mulets noyés dans des masses jaunâtres, — tel était les pectacle qui de tous côtés s'offrait aux regards. 11 n'était plus question d'avancer, — il s'agissait bien plus de savoir comment on s'en tirerait. Les rations pour trois jours que les soldats avaient apportées étaient épuisées; — il n'y avait pas moyen de faire arriver les trains de vivres. Toute l'armée dut s'occuper de côteler les routes, c'est-à-dire, après avoir coupé des arbres, de les ranger symétriquement en travers des chemins de manière à créer une base solide et qui n'enfonçât pas. Grâce à ces efforts, le lendemain le gros de l'armée put rentrer peu à peu dans ses cantonnements. Telles sont quelques-
unes des difficultés avec lesquelles une armée doit compter pendant la saison d'hiver en Virginie.
Du reste, le général fédéral eût-il réussi à franchir la rivière, Lee était prêt à le recevoir, et comme il le mandait à Richmond, « rien n'a été plus heureux pour les Fédéraux que de n'avoir pu passer le Rappahannock. » Peu de temps après, Burnside donna sa démission. Il fut remplacé par un de ses divisionnaires les plus distingués, le général Hooker.
Les soldats confédérés eurent parfois à souffrir, cet hiver, de l'insuffisance des vivres. Le pays était peu préparé à une guerre d'aussi longue durée, et ceux qui étaient chargés de pourvoir aux besoins de l'armée ne se tiraient pas toujours très-bien de leurs fonctions ardues et complexes-
Un autre sujet, qui donnait beaucoup à réfléchir au général en chef confédéré, était la question du recrutement. La population se pliait difficilement à cette loi nouvelle si antipathique à la nature de l'Américain. Le général Lee proposait au gouvernement de charger les gouverneurs de chaque État de lever un nombre de soldats ; la conscription se ferait ainsi par l'intermédiaire des autorités locales, et cesserait peut-être par là d'être aussi odieuse.
Mais le cabinet de Richmond ne jugea pas à propos de donner suite à cette proposition, et aucun changement ne se fit dans le mode du recrutement.
Aucun fait ne se produisit de quelque temps, si ce n'est que le corps du général Longstreet fut détaché en février et dirigé au sud du James, pour s'opposer aux tentatives de ravitaillement que faisait l'ennemi le long des côtes et dans les comtés les plus exposés de la Virginie méridionale et de la Caroline du Nord.
Lee prit toutes ses précautions pour que l'ennemi ne passât pas le Rappahannock. Tous les gués étaient gardés. Son armée était disposée de manière à pouvoir être facilement concentrée, le cas échéant, sur un point donné. Des ouvrages et des redoutes en terre avaient été élevés
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aux endroits le plus facilement abordables par l'ennemi, et le temps se passa ainsi à surveiller les points le plus en danger, et à se tenir prêt à repousser le pren>ier mouvement offensif dont le printemps serait nécessairemeut le signal.