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CHAPITRE X

EXASPÉRATION DU NORD — LE GÉNÉRAL HOOKER PASSE LE RAFPAHANNOCK — BATAILLE DE CH A NCELLORSVILLE, MAI 1863 VICTOIRE DES CONFÉDÉRÉS — MORT DE JACKSON

La défaite de Burnside et ses effoèls malheureux pour passer le Rappahannock, exaspérèrent le peuple du Nord au dernier degré, mais ne firent aussi que le rendre plus déterminé que jamais à pousser la guerre avec vigueur, jusqu'à ce que le triomphe définitif fût assuré/Afin de faire diversion et d'exciter à l'intérieur de la Confédération des troubles qui nécessiteraient pour leur suppression l'emploi de troupes détachées de l'armée, le président Lincoln lança le 1er janvier 1865 une proclamation, par laquelle il déclarait libres tous les esclaves du Sud. Mais elle ne produisit pas l'effet qu'il en attendait : les noirs ne bougèrent pas.

Comme le général Hooker avait sévèrement critiqué ses deux prédécesseurs, Mac-Clellan et Burnside, le pays s'attendait à ce qu'il prouverait sa supériorité sur eux, et justifierait le choix que venait défaire le Président. Aussi le nouveau chef fédéral se mit-il immédiatement à l'œuvre et chercha tout d'abord à raffermir la confiance fort ébranlée de l'armée du Potomac. Son premier soin fut d'arrêter, par des mesures sévères, les désertions beaucoup trop fréquentes depuis quelque temps. 11 réorganisa son

année et s'appliquatout spécialement à réunir la cavalerie, jusqu'à ce jour dispersée parmi les différentes divisions, en unseulcorps, ce qui lui permettrait d'agir avec plus d'ensemble et de vigueur. A partir de ce moment la cavalerie fédérale, mieux montée et mieux équipée, rendit en effet les plus grands services, tandis que la cavalerie du Sud, épuisée par les fatigues et n'ayant plus les même facilités de remonte par suite de l'appauvrissement du pays, ne luttait plus avec avantage contre son adversaire, qui, lui, avait tout ce qui manquait aux pauvres Confédérés. Le gouvernement du Nord ne refusait rien au général Ilooker ; il n'avait qu'à demander pour obtenir, aussi à l'approche du printemps était-il à la tête d'une armée de 120,000 hommes (infanterie et artillerie), d'un corps de 12,000 cavaliers parfaitement équipés et de 400 canons. Cette belle armée, partagée en sept corps, inspirait une telle confiance à son chef, qu'il regardait la destruction de l'armée de Lee comme certaine.

Le 16 mars, une forte reconnaissance fédérale sous le général Averill, composée de six régimenfs de cavalerie et d'une batterie d'artillerie, partit dans la direction de Gordonsville. Un télégramme du général Lee avertit le général Stuart d'avoir à veiller aux gués du Rappahannock supérieur. Malgré cet avis, le 17 au matin, Averill surprit les vedettes confédérées, passa de vive force et, continuant son chemin, se trouva soudainement arrêté par la brigade de cavalerie deFitzLee. Une lutte longue et acharnée se prolongea toute l'après-midi, et les Fédéraux ne se retirèrent qu'après avoir éprouvé eux-mêmes et fait subir aux Confédérés des pertes nombreuses. Une période de repos succéda à cette alerte. Ce ne fut qu'à la mi-avril que les routes parurent assez sèches et dures pour des opérations militaires.

L'armée du Sud, qui n'avait pas eu à sa disposition les millions du Nord et les ressources inépuisables de l'Ame-

rique et de l'Europe, était loin de présenter un aspect aussi florissant. Lee avait dû, sur la demande urgente du gouvernement de Richmond , détacher de son armée 24,000 hommes sous Longstreet, pour les envoyer au sud du James-river, ce qui réduisait à 47,000 hommes les forces disponibles sur leRappahannock. Hooker, parfaitement au courant de la grande infériorité numérique de son adversaire (Hooker avait juste trois fois plus de soldats que Lee), voulait attaquer avant que les renforts que Lee demandait avec insistance pussent lui arriver. Pendant le mois d'avril la cavalerie fédérale chercha souvent à pénétrer à travers les lignes confédérées et à se renseigner sur les forces de l'ennemi et les positions occupées par lui ; mais à chaque gué elle trouvait les escadrons de Stuart prêts à la recevoir*

De guerre lasse, Hooker conçut le plan de passer le Rappahannock, à Kelley's Ford, à 43 kilomètres au-dessus de Fredericksburg, et de marcher de là sur Chancellorsville, qu'il espérait occuper avant que Lee eût pu y concentrer ses forces. Grâce à ce mouvement tournant, il comptait prendre Lee en flanc et le forcer, soit à accepter le combat, soit à se retirer sur Richmond, Afin démasquer cette opération, le général Sedgwick devait, à la tête de 22,000 hommes, passer la rivière au-dessous de la ville, pour tromper les Confédérés et leur faire croire que Hooker allait attaquer les hauteurs de Fredericksburg. Dix mille hommes de cavalerie devaient précéder l'armée fédérale et couper toules les voies ferrées qui reliaient le camp du Sud à Richmond. Le 27 avril, l'armée de l'Union se mit en marche. Dans la nuit du 28, la rivière fut passée à Kelley's Ford, et les vedettes confédérées furent dispersées. Le soir du 29, l'armée du Nord franchit également le Rapidan.

Le général Sedgwick, de son côté, traversa le Rappahannock le 29, dès la pointe du jour, sur trois ponts à 5 kilo-

mètres au-dessous de Fredericksburg. Pendant les journées du 29 et du 50, il fit plusieurs démonstrations comme s'il avait l'intention de livrer un assaut à ia position confédérée.

Le plan de Hooker était très-habilement conçu et trèshabilement exécuté. Il y avait cependant matière à critique. Le chef nordiste divisait son armée en deux, et envoyait au loin toute sa cavalerie en présence d'un adversaire qui était homme à profiter de cette faute. Le résultat l'a bien prouvé.

Aussi Lee ne se laissa-t-il pas prendre à cette ruse. Convaincu que sa droite, grâce à la position qu'elle occupait, était à l'abri de toute tentative, il s'attendait à une attaque sur sa gauche. Il avait donc placé en observation à peu près 8,000 hommes de troupes sous le général Anderson, sans compter la cavalerie de Stuart, tout le long de la rivière, en leur recommandant la plus grande vigilance. Dès le 29, il apprit le passage du Rappahannock par l'armée fédérale. Le 30, Hooker 'était à Chanceliorsville. Le général Anderson s'était retiré devant les forces supérieures de l'ennemi d'abord jusqu'à Chanceliorsville, et ensuite à Tabernacle Church, où il trouva la brigade Wright que Lee lui envoyait. Avant de prendre une résolution définitive, le chef confédéré voulait s'assurer que le mouvement de Sedgwick n'était pas sérieux, et laisser au plan de Hooker le temps de se développer.

Le 30 au soir, il apprit que Sedgwick envoyait positivement une partie de ses forces à Hooker, et qu'ainsi l'effort prinncipal de l'ennemi allait tomber sur sa gauche. Le général Jackson reçut en conséquence l'ordre de rejoindre immédiatement Anderson. La division Early resta seule pour tenir tête à Sedgwick, si ce dernier se décidait à prendre l'offensive. Parti à minuit, Jackson arrivait le lendemain 1er mai à neuf heures à Tabernacle Church, une simple église isolée au milieu de la campagne.

Hooker voyait tout réussir à souhait, et s'écriait déjà en s'adressant à son entourage : « L'armée des insurgés est à nous! sa destruction est certaine. » Jusqu'à présent il avait bien manœuvré et sa supériorité numérique, écrasante, justifiait ses espérances.

Chancellorsville, à 8 kilomètres en avant et à l'ouest de Tabernacle Church , et à 16 au sud-ouest de Frederick sburg, est une grande maison carrée en briques, avec quelques communs. C'est une.auberge située au carrefour formé par quatre chemins qui s'y réunissent. Le pays, assez plat, est partout couvert d'épaisses broussailles, de pins nains et de chênes rabougris. En bien des endroits on enfonce et la terre est marécageuse. Le chemin qui du Nord vient de Ely's et United States Fords, les deux gués par lesquels l'armée fédérale avait passé, situés à quelques kilomètres seulement, aboutissaient à Chancellorsville par cette contrée triste et non habitée, connue sous le nom de Wilderness, le Désert. De l'Ouest arrive le chemin d'Orange-Court-House , et se réunit ici au chemin qui vers l'est communique avec Fredericksburg. Tout ce pays, les chemins, les rares demeures éparses, le.silence, l'interminable taillis, produisent dans cet horrible désert un effet lugubre. Tout est sauvage, sombre, désolé. Pendant des kilomètres et des kilomètres, rien qu'une suite non interrompue de bois, de chênes rabougris, quelques rares chemins sillonnent cette triste contrée, où jamais l'on ne rencontre personne. C'était de Ja folie que d'y livrer une bataille. Les armées ennemies ne pouvaient s'y voir. Quant à l'artillerie, on ne pouvait la manœuvrer, la cavalerie ne pouvait se déployer, les fantassins même avaient de la peine à se glisser sous bois. Qu'une armée de 120,000 hommes ait choisi un tel endroit pour livrer combat à une autre armée de 40,000 hommes, paraît encore aujourd'hui le comble de l'ineptie !...

Il y a à dire en faveur du général fédéral que l'idée de se laisser enfermer dans ce pays horriblement impraticable, où tout espoir de faire manœuvrer une si grande armée lui était interdit, ne venait pas de lui. C'était Lee qui avait fait choix du Wilderness, autour de Chancellorsville, comme champ de bataille. Hooker chercha bien à ne pas être renfermé ainsi dans les bois. Refoulant devant lui les faibles colonnes confédérées, qui s'étaient opposées à son passage et les poursuivant dans la direction de Fredericksburg, il déboucha en plaine et se hâta de former ses troupes en ordre de bataille, sur un terrain très-favorable au développement d'une armée nombreuse. Sa gauche, son aile la plus rapprochée de la rivière, commandait tous les gués, même celui de Banks, et se trouvait à 8 kilomètres en avant de Chancellorsville, raccourcissant ainsi de moitié le chemin qu'aurait à faire le général Sedgwick pour le rejoindre à Fredericksburg. Son centre et sa droite étaient également sortis des bois et se trouvaient à ciel ouvert.

Ceci se passait le 1er mai 1865. Hooker n'avait en face de lui que les 8,000 hommes d'Anderson. Rien donc ne l'empêchait de masser son armée entière dans les positions avantageuses formées par une élévation de terrain assez considérable au point où il était arrivé. Une fois maître de cette position, il serait facile au chef fédéral de déboucher dans la plaine en arrière de Fredericksburg. Une assez bonne route reliait ces hauteurs de Bank's Ford au Rappahannock. Il eût été de la plus grande importance pour les Fédéraux de la couvrir et de s'y maintenir. Car c'était leur ligne de communication la plus directe avec leur base.

Lee était persuadé que Hooker, sans s'arrêter à Chancellorsville, s'emparerait de cette position et ne laisserait pas son armée dans le Wilderness, où elle ne pourrait pas se déployer, tandis que s'il était maître de cette position,

Hooker dominait tout le pays aux alentours et assurait ses communications avec le général Sedgwick.

Jackson avait reçu ordre en quittant son chef, aussitôt qu'il aurait rejoint Andersen, d'attaquer l'ennemi et de le refouler. Malgré l'opiniâtre défense d'Anderson, qui cherchait à défendre ces hauteurs avec les faibles forces à sa disposition, Hooker, le 1er mai au matin, s'en était déjà emparé quand Jackson parut sur le terrain. Son arrivée sauva tout. Il lança quatre brigades au secours d'Anderson, et Hooker, qui aurait dû défendre cette ligne à tout prix, battit en retraite, se retirant du côté de Chancellorsville, et s'y retrancha fortement dans l'attente de l'attaque des Confédérés. Jackson, à son tour, pressa les Fédéraux et ne cessa la poursuite que lorsqu'il eut fait reculer l'ennemi jusqu'à Chancellorsville. Ne voulant pas s'exposer à avoir affaire seul à toute l'armée ennemie, il attendit l'arrivée de Lee, qui parut sur le terrain le soir même avec deux divisions.

Le général fédéral, à Chancellorsville, avait rangé son armée presque parallèlement à la route d'Orange-Court- House, qui va d'est à l'ouest. Son centre était à Chancellorsville, au point où la route venant de Fredericksburg, et allant à United States Ford sur le Rappahannock, coupe la route d'Orange-Court-House. Autour de Chancellorsville il y avait une petite plaine déboisée d'à peine trois cents mètres de large, puis, à droite et à gauche, l'épais taillis du Wilderness recommençait. La gauche fédérale était postée un peu en arrière vers la rivière, et la droite, aussi dans le Wilderness, s'étendait vers Orange County, à quatre kilomètres à l'ouest de Chancellorsville. La rivière couvrait l'aile gauche, mais la droite était sans appui. Pour la fortifier, le général Hooker fit construire de solides retranchements en terre, rendus encore plus inabordables par des parapets et des troncs d'arbres amoncelés sur toute l'étendue de la ligne. Son centre était très-fort,

mais sa droite était le point faible. Le général Howard y avait le commandement. Les corps des généraux Slocum et Sickles étaient au centre, et la gauche obéissait au général Meade. L'armée deHooker comptait près de 100,000 combattants et 200 pièces d'artillerie. C'était à la tête d'une armée pareille qu'il se concentrait pour recevoir l'attaque de 40,000 Confédérés ! Il avait compté que Lee battrait en retraite sur Richmond. La hardiesse du chef sudiste, en acceptant la bataille, paraît avoir paralysé Hooker.

La position fédérale avait été reconnue par Jackson avant l'arrivée de Lee. Aucun doute ne pouvait s'élever dans l'esprit du général confédéré, sur ce qu'il avait à faire. Il s'agissait avec une armée de 35,000 hommes d'en rejeter une de 100,000 au delà du Rappahannock. Sous peine d'être écrasé si les deux armées fédérales, celle de Hooker devant lui et celle de Sedgwick derrière, se réunissaient, il fallait agir, et agir de suite. Lee n'avait à Chancellorsville que 40,000 soldats et les hauteurs de Fredericksburg n'étaient défendues que par 6,000 hommes sous le général Early, tandis que Hooker disposait de plus de 90,000 combattants, et le général Sedgwick devant Fredericksburg en avait de 28 à 30,000. Si ce dernier chassait Early de ses positions, il lui serait loisible de tomber sur les derrières de Lee, pendant que Hooker l'attaquerait de front.

Voici le plan proposé par Jackson et agréé par Lee. Les deux divisions Mac-Law et Anderson, sous le général en chef, devaient amuser Hooker par de feintes démonstrations, et lui faire croire que les Confédérés pensaient à l'attaquer de front. Pendant ce temps, Jackson, tournant l'aile droite fédérale, devait la rejeter sur le centre, prendre la ligne ennemie à revers et couper ainsi au général Hooker sa ligne de retraite sur United States Ford. Le plan était hardi et brillant, digne à la fois du général qui le conçut et de celui qui l'approuva.

Le 2 mai au matin, Lee, qui n'avait gardé que 15,000 hommes avec lui, commença à inquiéter son adversaire, tantôt attaquant le corps du général Gouch à gauche, tantôt Slocum au centre, et étendant peu à peu ses attaques de gauche à droite, au point de tromper complètement Hooker, qui demeura convaincu que Lee allait faire justement ce qu'il désirait, attaquer de front la formidable position fédérale. Parfaitement calme dans ce moment suprême, Lee attendit que le bruit du canon de Jackson lui annonçât la réussite de son mouvement tournant.

Le même jour, de très-bonne heure, le général Jackson s'était mis en marche avec ses 22,000 vétérans. A une certaine distance de Chancellorsville, quittant la route, il prit la direction de la Fonderie, à trois kilomètres sud-ouest. Là il laissa le 25e régiment de Géorgie en éclaireur, pour surveille^ le chemin de Chancellorsville, et continua sa marche. Elle ne put se faire si secrètement que l'ennemi, de ses positions plus élevées, ne s'en aperçût. Le général Sickles, jetant en avant deux divisions pour reconnaître, fit prisonnier le régiment laissé en observation. Mais ayant vu défiler le reste de la colonne dans ce qu'ils croyaient êlre la direction de Richmond,. les Fédéraux restèrent persuadés que l'ennemi se retirait sur sa capitale. Une attaque contre les trains de Jackson fut repoussée. Les troupes continuèrent à défiler par les bois à travers mille obstacles qui ralentissaient leur marche, tant le pays était accidenté et boisé, et tant les sentiers étroits étaient peu propres au passage de l'artillerie. Enfin, arrivé à un certain point, le général Fitz Lee indiqua à Jackson une colline d'où il y avait vue sur toute la position fédérale. Ayant reconnu les lignes ennemies, Jackson dirigea ses colonnes de manière à se trouver tout à fait sur les derrières des retranchements fédéraux. A quatre heures de l'après-midi le mouvement avait réussi et Jackson fit faire tous les préparatifs pour l'attaque immédiate.

Son intention était d'envelopper l'aile droite fédérale, de la rejeter sur le centre de Chancellorsville, et de s'établir sur le chemin de United States Ford. Pour réaliser ce plan, il lui fallait se replonger dans le plus épais des taillis du Wilderness, où il était impossible de se former en colonnes. Mais cette perspective n'avait rien de formidable pour des soldats comme les siens.

Quand les premières compagnies confédérées sous le général Rodes sortirent des bois et chargèrent les campements fédéraux, la consternation des troupes unionistes ne leur laissa que le temps de fuir. Ils étaient occupés à préparer leur souper. La brigade confédérée de Colston suivit celle de Rodes, et enleva les retranchements fédéraux en même temps qu'elle. L'artillerie de Jackson ouvrit son feu à ce moment : division sur division prirent la fuite jusqu'àjce que tout le 11e corps unioniste se trouvât en pleine déroute. Le général Jackson était lui-même à la tête de ses troupes. Il semblait hors de lui d'exaltation. Penché sur son cheval, il montrait du doigt les lignes fédérales comme pour pousser ses hommes, s'écriant à chaque instant : « En avant ! en avant ! » Quand la fièvre du combat ne le maîtrisait pas, il levait son bras droit vers le ciel, de ce geste devenu familier à ses soldats, comme s'il priait le Dieu des batailles de lui donner la victoire.

Il était six heures quand le premier coup de fusil retentit : à huit heures, Jackson avait refoulé le 11e corps sur le 12e, qui formait le centre. Il était arrivé à 500 mètres du quartier général de Hooker. La nuit survenant, pendant l'obscurité, la ligne du Sud se trouva embarrassée dans les abatis d'arbres dont le chef nordiste avait garni ses ouvrages de défense autour de Chancellorsville. Il fallut donc faire halte pour rétablir un peu d'ordre. La division A. P. Ilill prit la place des soldats de Rodes et de Colston. A ce moment les batteries fédérales, rangées

dans l'espace découvert autour de Chancellorsville, ouvrirent leur feu.

Tout autour du quartier général fédéral régnait la plus terrible et la plus folle confusion. Hommes, bêtes, canons, fourgons, ambulances ne formèrent bientôt plus qu'une masse affolée, se précipitant avec la violence d'un ouragan vers le Rappahannock. En vain les officiers s'efforçaient par des menaces, des prières, des coups, d'arrêter le torrent des fuyards. Rien n'y faisait. Il semblait que la carrière de l'armée de Hooker était finie, quand la halte forcée, dont nous venons de parler, vint changer la face des choses. Si elle n'eût pas eu lieu, Jackson eût passé cette nuit à Chancellorsville, et sa vie, si précieuse à son pays, n'eût pas été sacrifiée.

Le général Hooker mit à profit cet instant de répit. Faisant feu de toutes les pièces qu'il avait sous la main, au nombre de 22, il lança volée sur volée dans les bois occupés par les Confédérés. Pendant ce temps, il reformait à la hâte ses troupes, pour résister aux attaques nouvelles. Se mettant à la tête de son ancienne division, il la posta à l'extrémité de la petite plaine autour de Chancellopsville, pour faire face à l'ennemi. Des renforts d'artillerie lui arrivèrent, et bientôt il put mettre en ligne 50 pièces qui déversèrent sur les bois une pluie de fer.

Il était dix heures. La lune éclairait les bois d'une faible lueur, qui pâlissait devant l'éclat de la canonnade. Malgré l'heure avancée, Jackson voulait recommencer l'attaque et s'emparer du chemin conduisant aux gués. Pendant que ses troupes se préparaient à livrer un nouvel assaut, le général lui-même, ne se fiant à personne du soin de reconnaître la position fédérale, se porta en avant, laissant l'ordre à ses soldats de ne pas tirer à moins que l'on ne vît approcher de la cavalerie du côté ennemi. Il était accompagné de deux officiers de son état-major, de quelques aides et de leurs ordonnances. Malheureusement,

quoique l'ennemi ne fût qu'à 150 ou 200 mètres, on n'avait pas à cet endroit placé de vedettes, et Jackson se trouva plus loin que la ligne confédérée, n'ayant rien entre lui et les Fédéraux. Sans cette négligence criminelle, on n'aurait pas eu à déplorer les suites funestes de cette reconnaissance.

Après avoir terminé son inspection, Jackson dit à un de ses aides de rentrer au camp et de donner ordre au général A. P. Hill d'avancer. Revenant tranquillement vers ses lignes, sans avoir aucunement prévenu ses troupes, auxquelles il avait été recommandé d'avoir l'œil ouvert sur la cavalerie ennemie, il essuya le feu d'une brigade de ses propres soldats. Frappé deux fois au bras gauche et à la main droite, il vit tomber autour de lui toute son escorte, à l'exception de deux personnes. Une scène déchirante s'ensuivit. Les deux survivants aidèrent le général à descendre de cheval. Il était tellement affaibli par la perte de sang qu'on dut le coucher sous un arbre. Un messager avait été envoyé à la recherche d'un chirurgien et d'une ambulance, mais avant qu'ils eussent pu arriver, le général Hill rejoignit le triste groupe. Là, il apprit le malheur qui venait de frapper l'armée et reçut l'ordre de prendre le commandement. Hill se hâta de se fendre à son poste. Peu d'instants après on vint dire que l'ennemi avançait et n'était qu'à cent mètres de l'endroit où le général blessé était couché. On s'efforça aussitôt de le faire rentrer dans les lignes confédérées.. Soutenu par deux de ses officiers qui l'avaient rejoint, il revint lentement à pied sous un terrible feu d'artillerie que venaient d'ouvrir les batteries fédérales. Sur son chemin il se croisa avec plusieurs bataillons de ses propres soldats qui marchaient au feu. Ses aides firent tout ce qu'ils purent pour empêcher ses hommes de le reconnaître, mais ce groupe d'officiers attirait forcément l'attention, et à plusieurs reprises les soldats demandèrent qui était blessé. Chaque fois la réponse fut, « un officier

confédéré; » mais à un moment où un rayon de la lune vint éclairer le général qui marchait tête nue, un de ses vétérans le reconnut : « Grand Dieu ! s'écria-t-il avec angoisse, c'est le général Jackson ! » — Un instant après le général Pender, se rapprochant de lui, lui dit qu'il craignait de ne pouvoir se maintenir ; l'œil de Jackson s'illumina tout à coup : « II faut vous maintenir, général, dit-il vivement. Il faut garder vos positions, monsieur! » Ce fut son dernier ordre !

Le pauvre blessé avait à peine pu se traîner vingt pas ; sa faiblesse devint bientôt telle qu'on le mit sur une civière. Le petit groupe venait de se remettre en marche quand une volée de mitraille l'atteignit, blessant un des porteurs. On dut s'arrêter. Pour quelques minutes le feu fut terrible, et tous durent se jeter la face contre terre. La canonnade cessant un peu, on se hâta de porter le général dans un lieu de sûreté, où il pût recevoir les premiers soins si nécessaires dans son état.

Cette pluie de mitraille à laquelle le général Jackson avait été exposé, avait causé de grands ravages dans les rangs confédérés, blessant, entre autres, le général A. P. Hill, qui dut se démettre de son commandement. Le général Stuart le remplaça. Le reste de la nuit se passa assez tranquillement, les deux armées se préparant à renouveler la lutte le lendemain.

Pendant la nuit le 1er corps fédéral, sous le généralReynolds, était arrivé de Eredericksburg apporter du renfort à Hooker. Celui-ci, se voyant en danger d'être tourné, transmit à Sedgwick l'ordre d'emporter les hauteurs de Fredericksburg sans perdre un instant, et de se porter sur Chancellorsville par la route directe , en culbutant tout ce qui s'opposerait à son passage. Il devait se trouver à Chancellorsville le lendemain, — dimanche 3 mai.

Aussitôt qu'il le put, Jackson fit savoir au général Lee le malheur qui l'avait frappé. Le porteur de cette triste

nouvelle arriva au quartier général à quatre heures du matin, et trouva le commândant en chef couché sur une litière de paille, sous quelques sapins , et recouvert d'une toile cirée comme protection contre la rosée. Autour de lui étaient couchés les officiers de son état-major enveloppés dans leurs manteaux. En apprenant le sinistre, Lee s'écria avec émotion: « Dieu soit loué! le malheur est réparable. Il vit encore ! » Puis il ajouta : « Toute victoire qui nous prive des services de Jackson, même pour peu de temps, est chèrement achetée ! »

L'aide de camp fit observer au général Lee que l'intention de Jackson avait été dès la nuit précédente, ou au plus tard •ce matin, de se rendre maître du chemin d'United States Ford , sur les derrières de Hooker, et dé couper ainsi la retraite de l'armée fédérale. Le général Lee, se levant, dit vivement : « La poursuite se fera aujourd'hui. » — Puis il s'habilla, prit son simple repas quotidien de jambon et de biscuit et se prépara au combat. Il écrivit au crayon la lettre suivante à Jackson, lettre qui remplit de joie et d'orgueil le héros blessé :

« Général,

« Je viens de recevoir votre mot m'annonçant votre blessure. Je ne puis assez vous dire tout ce que j'ai éprouvé en l'apprenant. S'il m'eût été donné de régler le cours des événements, j'aurais plutôt choisi pour le bien du pays d'être frappé à votre place. Je vous félicite de ce beau succès, dû entièrement à votre habileté et à votre énergie. »

• Il y joignit aussi un mot au général Stuart, lui donnant l'ordre de prendre le commandement et de presser vivement l'ennemi. Stuart s'était décidé à ne pas risquer une attaque de nuit, attendu que le terrain lui était inconnu,

et qu'il n'avait pas bien ses troupes en main. Mais il se disposa à recommencer le combat au jour. Le corps prit position en trois lignes : la division Hill au premier rang, puis la division Colston, en dernier celle de Rodes. Le bruit de la blessure de leur général s'était répandu parmi les soldats de Jackson, mais au lieu de les abattre, comme on l'avait craint, cette nouvelle n'avait fait qu'ajouter à leur ardeur et à leur soif de vengeance.

Au lever du soleil Stuart commença l'attaque, l'infanterie se jetant sur les ouvrages de l'ennemi aux cris de : « Souvenez-vous de Jackson ! » Se saisissant d'une élévation de terrain où il fit placer trente pièces de canon, Stuart fit pleuvoir une grêle de mitraille sur le centre fédéral, qui en souffrit cruellement. Pour arrêter l'avance des Confédérés l'ennemi attaqua vivement leur gauche, et la lutte se prolongea avec des alternatives de revers et de succès partiels.

Pendant ce temps Lee serrait de près la gauche et le centre de Hooker. La division Anderson put bientôt, en refoulant le centre ennemi, donner la main à Stuart. Aussitôt qu'il vit toute son armée réunie, Lee donna l'ordre de prendre d'assaut les ouvrages fédéraux autour de Chancellorsville. Toute la ligne confédérée se porta en avant, et après une lutte corps à corps se rendit maîtresse des retranchements ennemis. Les soldats de Hooker se reformèrent et reprirent ce qu'ils avaient perdu. Trois fois les ouvrages furent pris et repris. Enfin, à la quatrième tentative, appuyées par le feu de toute leur artillerie, les troupes du Sud balayèrent tout devant elles, s'emparèrent des lignes fédérales et refoulèrent leurs adversaires vers la rivière. A dix heures du matin le drapeau confédéré flottait en triomphe sur Chancellorsville.

Le spectacle à ce moment était horrible à voir. Les obus avaient mis le feu aux bois remplis de blessés, et les flammes dévorantes rugissaient avec un bruit terrible au-

lourde ces malheureux incapables de se sauver. Beaucoup d'entre eux périrent de cette mort affreuse. La maison à Ghancellorsville brûlait, et tout autour n'était que feu et fumée. Les cris des combattants, le fracas de la fusillade, les décharges de l'artillerie et les craquements sinistres des flammes donnaient un aspect de grandeur sauvage et terrible aune scène comme on en voit peu, même sur un champ de bataille.

On eût dit que Hooker avait prévu sa défaite, car il avait fait construire dans la nuit du 2 une ligne de retranchements en arrière de sa première ligne. Ces nouveaux ouvrages couvraient le gué à United States Ford. Ils formaient le troisième côté d'un triangle dont les deux autres côtés étaient le Rappahannock et le Rapidan, qui se réunissaient en cet endroit. La droite fédérale s'appuyait à cette dernière rivière, la gauche au Rappahannock. Pesamment armées, ces lignes devaient servir de refuge à l'armée fédérale.

Malgré la force de cette nouvelle position, le général Lee prit le parti de l'enlever d'assaut et de jeter Hooker dans le fleuve. Il disposa ses troupes en conséquence, son centre posté à Ghancellorsville, et vers la fin de la journée il était sur le point de donner le signal de l'altaque, quand la nouvelle lui parvint que Sedgwick, après avoir défait Early, arrivait de Fredericksburg pour le prendre en flanc.

Sedgwick avait reçu vers minuit , la veille, l'ordre de Hooker de marcher à son secours. Dès trois heures du matin, le dimanche, il occupa Fredericksburg, chassant facilement devant lui quelques petits détachements confédérés. Un premier assaut livré avant le jour contre les lignes occupées par Early ne réussit pas. Sedgwick, qui avait 22,000 hommes contre les 6,000 de Early, recommença l'attaque à 8 heures, et quoique plusieurs fois repoussé, finit par les écraser, grâce à sa supériorité numérique. A

midi le général nordiste avait percé le centre confédéré et restait maître de toutes les positions qu'avait occupées l'armée de Lee pendant la bataille du 13 décembre 1862. Early rejeté vers le sud, le chemin de Chancellorsville était ouvert à Sedgwick. Les généraux Barksdale et Wilcox, deux lieutenants de Early, séparés de leur chef, se retirèrent par la roule de Chancellorsville et firent leur possible pour retarder la marche de Sedgwick.

Telle fut la nouvelle qui vint surprendre Lee au moment où il s'apprêtait à attaquer les nouvelles positions de Hooker, le dimanche dans l'après-midi. Au moment de la victoire le péril était plus grand pour lui qu'il ne l'avait jamais été. Mais Lee n'était pas homme à se laisser abattre. Sans hésiter il prit la résolution de laisser une partie de sa petite armée pour tenir Hooker en échec, et de faire volte-face avec le reste contre Sedgwick, qu'il se promettait bien de rejeter au delàduRappahannock. Celui-ci écrasé, il se proposait de revenir sur Hooker et de lui faire partager le sort de son subordonné : il n'y avait donc pas de temps à perdre, car si Sedwick parvenait à s'emparer de Salem Heights, et il en était irès-près, il dominerait les positions de Lee.

Laissant donc le corps de Jackson sous les ordres de Stuartpour surveiller Hooker, Lee, dans l'après-midi de ce même dimanche, se porta au-devant de ce nouvel ennemi avec la division Mac-Laws et une brigade de la division Anderson. Sa marche fut si rapide qu'à 4 heures de l'après-midi il avait déjà atteint Salem. 11 n'était que juste temps. AYilcox défendait héroïquement Salem-Chapel, situé sur le point culminant de la hauteur; mais ses soldats, tout ce qui lui restait de sa brigade et de celle de Barksdale, 2,000 hommes contre 20,000, ne pouvaient plus continuer cette lutte inégale. La division Mac-Laws se formait pour se porter ausecours de Wilcox quand Sedgwick, lançant vigoureusement deux de ses divisions, s'empara du

sommet et balaya du feu de ses batteries les lignes confédérées. Mais ce succès dura peu : Lee à son tour forma son armée en ordre de bataille et, la jetant tout entière sur l'ennemi, reprit les hauteurs et refoula les Fédéraux dans les bois. La nuit mit fin au combat. Sedwick se trouvait subitement arrêté. Cette journée lui avait coûté 4,925 hommes. Le lendemain, 4 mai, Lee ayant été rejoint par le reste de la division Anderson, chargea ce général de tourner l'aile gauche de Sedgwick et de le couper de la rivière. Sedgwick était encore à la tête de 21,000 hommes, tandis que Lee ne disposait que de 14,000, tout le corps de Jackson étant resté devant Hooker.

Le mouvement tournant d'Anderson ne s'effectua que difficilement et la ré&istance des Fédéraux se prolongea jusqu'à la nuit, quoiqu'ils cédassent sur toute la ligne. — Malheureusement pour les Confédérés, la nuit enveloppait déjà les deux armées quand les Fédéraux plièrent. Leur retraite était sur le point d'être coupée ; profitant de l'obscurité, Sedgwick se retira pendant la nuit et passa le Rappahannock sur un pont qu'il avait eu la précaution de jeter la veille; les Confédérés le serrèrent de près, et l'artillerie de Lee ouvrit son feu sur l'ennemi au moment où ses derniers soldats franchissaient le fleuve.

Confiant à la hâte la garde de Fredericksburg à la division Early, Lee repartit le 5 au matin pour donner le coup de grâce à Hooker. 11 franchit rapidement les 24 kilomètres et arriva dans l'après-midi à Chancellorsville avec les divisions Anderson et Mac-Laws. Il disposa aussitôt ses forces de manière à livrer l'assaut des lignes fédérales dès le lendemain matin

Mais la défaite de Sedgwick avait démoralisé Hooker; il avait préparé ses ponts, et pendant la nuit du 5 au 6 fit passer son artillerie, ses trains et son armée sur la rive nord du Rappahannock. Le 6, «dès l'aube, les éciaireurs confédérés, précédant l'armée de Lee qui s'avançait en

ordre de bataille sur les positions ennemies, découvrirent que les Fédéraux les avaient abandonnées. Les troupes du Sud hâtèrent leur marche à travers les lignes fédérales, mais se trouvèrent bientôt sous le feu des batteries que Hooker avait fait dresser sur la rive opposée, d'où par suite de l'élévation du terrain, elles dominaient complètement la rive occupée par les Confédérés. Lee était vainqueur sur toute la ligne.

Les Confédérés avaient donc mis en fuite deux armées, et la campagne se terminait glorieusement pour eux. Mais leurs pertes étaient sérieuses. Sur une armée de moins de 50,000 hommes, les morts, blessés et disparus s'élevaient à 10,281. Celles de l'ennemi étaient encore plus grandes : ils avaient perdu 17,197 hommes, dont 5,000 prisonniers. Les blessés fédéraux étaient pour la plupart tombés aux mains des Confédérés, qui s'étaient aussi emparés de 14 canons, de 19,500 armes diverses, de 17 étendards et d'une quantité de munitions de guerre.

Cette campagne brillamment conçue et admirablement dirigée avait coûté la vie au général Jackson, qui mourut le 10 mai. C'était payer la victoire très-cher.

Voici l'ordre du jour par lequel le général en chef annonçait cette perte à l'armée :

« Quartier général de l'armée de iSord-Virginie, il mai 1863.

(( C'est avec une profonde douleur que le général en chef fait part à l'armée de la mort du lieutenant général T. J. Jackson, qui a rendu le dernier soupir le 10 de ce mois, à 5 heures de l'après-midi. La hardiesse, l'habileté et l'énergie de cet homme de bien et de cet illustre soldat viennent à nous manquer par la volonté de Dieu, dontles voies sont impénétrables. Tout en pleurant sa perte, nous sentons que

son esprit nous anime et que l'armée entière s'inspirera de son courage indomptable et de sa confiance inébranlable en Dieu, notre espoir et notre soutien. Que son nom soit un signe de ralliement pour son corps d'armée, qui sur tant de champs de bataille a triomphé avec lui ! Que ses officiers et ses soldats suivent le noble exemple qu'il leur a laissé de tout oser pour la défense de notre patrie bienaimée ! »

« R. E. Lee, général. »

Dans un autre ordre du jour il remerciait ses soldats de leur brillante conduite, et leur recommandait spécialement de se réunir le dimanche suivant pour rendre au Dieu des armées la gloire due à son saint nom.

La colonne de cavalerie que Hooker avait détachée, au commencement de ces dernières opérations militaires, pour couper les communications de Lee avec Richmond, fit quelques dégâts au chemin de fer, détruisit quelques maisons et pilla quelques fermes, mais ses exploits se bornèrent là. La nouvelle de la défaite de Hooker la fit revenir en toute hâte, poursuivie et harassée par la cavalerie du Sud. Le général Lee profita cependant de l'émotion qu'avait causée cette razzia pour appeler l'attention du Gouvernement sur la faiblesse relative de la cavalerie confédérée, décimée par les fatigues. 11 demanda instamment que l'on fit venir des chevaux du Texas pour la remonte pendant que les communications avec cette contrée étaient encore ouvertes.

Ce qui nous frappe surtout, dans cette courte et glorieuse campagne de Chancellorsville, est l'extrême hardiesse du général Lee et les fautes extraordinaires du général Hooker.

Le 1er mai, quand ce dernier sortit des bois de Chancellorsville, tout lui avait réussi et tout devait lui réussir, car ses mesures étaient admirablement prises. Il avait amené

son armée, forte de cent mille hommes, et l'avait postée dans une excellente position, à l'est de Chancellorsville, sur la route de Fredericksburg. Le général Sedgwick était resté dans cette dernière ville, il est vrai, mais l'armée principale couvrait le gué à Bank's Ford, qui n'était qu'à 20 kilomètres de Fredericksburg ; il eût été facile, dans l'après-midi de ce même jour, d'amener la concentration de toute l'armée fédérale. Selon toute apparence, Lee était perdu. Ses forces, très-inférieures, étaient de plus dispersées et exposées à être attaquées en détail. Sedgwick menaçait sa droite à Fredericksburg, Hooker, à Chancellorsville , s'apprêtait à fondre sur sa gauche. Rien ne paraissait donc plus facile que d'écraser une de ses ailes avant que l'autre n'eût pu venir à son secours. Mais le général Hooker semble avoir douté de lui-même, et quand Lee prit l'offensive, marchant contre lui avec le gros de ses forces, Hooker se retira des fortes positions qu'il occupait en pleine campagne, pour se réfugier dans les bois entourant Chancellorsville.

Nul doute que ce ne fut là une grave erreur. Ce mouvement rétrograde du général fédéral non-seulement décourageait ses soldats, jusque-là confiants dans la certitude d'une victoire que leur promettaient les ordres du jour triomphants de leur chef, mais lui enlevait tous les avantages que lui donnait la rase campagne, où sa nombreuse armée pouvait manœuvrer et se déployer avec facilité.

Lee profita à l'instant de la faute de son adversaire, et, refoulant devant lui vigoureusement les Fédéraux dans le W'ilderness, dès le 1er mai au soir y renferma Hooker et son armée. Ce résultat inattendu changea la face des choses; l'armée fédérale, qui avait dû poursuivre Lee l'épée dans les reins jusqu'à Richmond, venait de rétrograder, et celui-ci, que l'on avait supposé en pleine retraite, au lieu de cela poursuivait Hooker et lui offrait bataille.

C'est à ce moment que Lee prit une détermination d'une hardiesse inouïe. Partageant sa petite armée en deux, il se jeta sur la droite fédérale. 11 serait injuste de rendre le général Hooker responsable du succès d'un mouvement qu'il ne pouvait prévoir, car en prenant cette décision, contraire à toutes les règles de l'art militaire, Lee n'avait pour se justifier que la situation très-critique des affaires du Sud. Dans l'impossibilité de rien entreprendre contre la gauche ou le centre de Hooker, tant ils étaient fortement retranchés, il devenait absolument nécessaire ou débattre en retraite ou d'attaquer ailleurs. La retraite des Confédérés eût livré à l'ennemi une grande étendue de pays fertile, et l'effet moral eût été désastrueux. Force fut donc d'attaquer la droite fédérale. Le succès de cette manœuvre fut extraordinaire et ses résultats foudroyants. L'armée du Nord ne fut sauvée d'une déroute complète que par l'attaque de Sedgvvick sur le flanc confédéré, qui obligea Lee, au moment où il allait poursuivre les troupes démoralisées de Hooker et les jeter dans la rivière, de se retourner contre ce nouvel adversaire. Mais en apprenant que son lieutenant avait aussi été repoussé, le chef fédéral parut avoir complètement perdu courage, et ne tarda pas un moment à mettre la rivière entre lui et les Confédérés.

Tout en reconnaissant que les fautes de Hooker ont été pour beaucoup dans le succès de Lee, l'historien impartial reconnaîtra que jamais, dans toutesa carrière, le chef sudiste n'a fait preuve d'une plus grande habileté. On ne peut pas lui reprocher une seule faute stratégique, depuis le moment où Sedgwick traversa le Rappahannock à Fredericksburg jusqu'à celui où Hooker repassa ce même fleuve. Peut-être objectera-t-on qu'il perdit du temps en n'attaquant pas le 5 mai les Fédéraux dans leur seconde ligne de retranchements, mais cette inaction forcée de Lee s'explique de différentes manières : la fatigue de ses soldats épuisés, par quatre jours de combats et de marches

consécutifs, la nécessité de reformer ses lignes avant l'effort final, et la conviction bien naturelle que Hookerayant encore plus de cent mille hommes sous ses ordres, ne renoncerait pas si facilement à son entreprise et se défendrait avec énergie, suffisent amplement pour expliquer ce temps d'arrêt. Il y avait bien là, on en conviendra, de quoi faire hésiter yn chef qui ne commandait qu'à 55,000 hommes tout au plus, et qui sentait que son armée était la principale espérance du Sud.

Cette rapide campagne présente un ensemble parfait qui se soutient du commencement à la fin. Elle est un modèle à étudier par tous ceux qui s'occupent de l'art de la guerre. Les mouvements de Lee se font surtout remarquer par leur rapidité et par leur audace. Le 29 avril, Hooker passe le Rappahannock. Lee se porte aussitôt vers le point menacé, fait retirer les faibles détachements qui étaient postés de ce côté, et les concentre à Chancellorsville. Apprenant que Sedgwick avait également passé à Fredericksburg, le chef confédéré, après s'être rapidement concerté avec Jackson, se décida à diriger le gros de ses forces sur l'armée de Hooker. Le 1er mai, l'ennemi est refoulé sur Chancellorsville; le 2, sa droite est écrasée et son armée se replie en désordre ; le 3, il est chassé de Chancellorsville, et, sans l'avance de Sedgwick, que Lee, par suite de son infériorité numérique, n'avait pu empêcher, Hooker aurait ce même jour essuyé une défaite accablante. Ainsi, dans l'espace de quatre jours, Lee avait rapidement pris l'offensive, avait arrêté, puis attaqué et finalement repoussé avec de grandes pertes une armée trois fois plus nombreuse que la sienne. Le dernier jour d'avril, une masse ennemie de 120,000 hommes le tenait enveloppé; le 3 mai, le corps d'armée principal des ennemis se retirait dans le plus grand désordre, et le 6 au matin pas un soldat fédéral, excepté les prisonniers, ne se trouvait au midi du Rappahannock.

Au milieu de ces scènes critiques où se jouait le sort, non-seulement delà capitale confédérée, mais aussi de la cause même du Sud, le calme de Lee demeura inaltérable. Sans se laisser aller à la forfanterie goguenarde et bruyante de Hooker, dont témoignent les ordres du jour de ce dernier et ses conversations avec ses officiers, Lee, par une e-pèce de réaction instinctive, était devenu presque gai. Lorsqu'un des aides de camp du général Jackson vint en tout hâte à Fredericksburg lui annoncer que l'ennemi passait la rivière avec des forces imposantes, le chef confédéré lui dit en souriant avec malice : « J'entendais bien tirer, et je commençais à trouver qu'il était temps qu'un de mes jeunes gens ayant un moment à perdre vint me dire de quoi il s'agissait. Dites au général Jackson qu'il sait aussi bien que moi ce qu'il y a à faire. »

L'incident le plus important de la bataille de Chancellorsville fut la blessure mortelle qu'y reçut Stonewall Jackson. Cet illustre lieutenant de Lee était devenu son bras droit, et Lee ressentit cette perle cruellement. Depuis l'ouverture des hostilités, aucun nom n'avait conquis une aussi large part dans la faveur publique que celui de Jackson. Dans le court espace de deux ans, la manière brillante dont il exécutait les missions qu'on lui confiait et les triomphes continuels qu'il remportait avaient rendu fameux son nom, complètement inconnu auparavant. Il était sorti vainqueur d'une première lutte difficile et inégale dans la vallée de Virginie, bien qu'il eût toujours eu affaire à des forces très-supérieures aux siennes. Ces victoires dans un moment si critique et sur une frontière si importante n'avaient pas peu contribué à éleclriser les habitants de Richmond et de toute la Confédération. Il prit ensuite une part très-importante dans la bataille des Sept Jours contre Mac-Clellan, en 1862, sur le Chickahominy, Détaché vers le nord, il défit l'avant-garde de Pope à Cedar Mountain, commanda l'aile gauche de Lee dans le mou-

veinent tournant contre le flanc de Pope, détruisit Manassas, se maintint jusqu'à l'arrivée de son chef et contribua largement à la victoire qui suivit. De là il passa dans le Maryland, se jeta sur Harper's Ferry, et s'en rendit maître; il était aux côtés de Lee dans la bataille de Sharpsburg, et y soutint sans broncher les plus rudes assauts de l'ennemi. Si cette lutte resta indécise au lieu d'être une défaite pour le Sud, le mérite en est principalement dû à Lee comme général et à Jackson comme soldat. Lorsque les Confédérés se retirèrent, Jackson resta dans la vallée pour embarrasser Mac-Clellan. Il y réussit parfaitement, puis fout à coup reparut à Fredericksburg, où il reçut et repoussa une des deux grandes attaques des Fédéraux. Au printemps suivant se livra la sanglante bataille de Chancellorsvil'e, dernier combat de l'héroïque Jackson. Avec cette glorieuse journée finit la ( arrière de celui qui était devenu X aller ego de Lee.

11 n'est pas difficile de se rendre compte de ce que ressentit le général en chef en perdant un homme qui était à la fois le soldat sur lequel il comptait le plus et l'ami qu'il chérissait le plus tendrement. Les rapports entre Lee et Jackson avaient toujours, dès le premier moment, été des plus cordiaux. Jamais un nuage ne s'était élevé pour troubler les sentiments d'a(fection et d'admiration réciproques qu'ils se portaient. Jamais ils ne s'étaient demandé quelle place ils occupaient dans l'estime du public, lequel des deux avait la plus grande part dai s le respect et l'amour de leurs concitoyens. Au contraire, on ne pouvait faire un plus grand plaisir à Lee que de faire ressortir l'éclat des services de Jackson, Il était le premier en toute circonstance à dire publiquement combien il était redevable à son illustre lieutenant, à exprimer hautement toute l'admiration qu'il ressentait pour ses talents militaires et à lui attribuer, comme il le lui écrivait après Chancellorsville, tout le mérite de la victoire.

SA YIE ET SES CAMPAGNES

C'est un beau spectacle que celui de ces deux soldats s'aimant et s'admirant sans une arrière-pensée, sans l'ombre d'un froissement dans leur amour-propre. Jackson, de son côté, portait à son chef une affection encore plus profonde ; il y entrait autant de vénération que d'admiration. Pour faire naître de tels sentiments chez un tel homme, il fallait que Lee fût non-seulement un génie militaire du premier ordre, mais aussi un homme doué de grandes qualités morales et d'une grande piété. La manière de voir de Jackson ne varia jamais, et sa confiance et son attachemènt restèrent inébranlables jusqu'à la fin. Il défendait invariablement son chef contre toutes les critiques. Quelqu'un faisait un jour à Lee le reproche d'être lent. Jackson, qui était présent, quoique habituellement très-silencieux, celte fois ne put se contenir: « Le général Lee n'est pas lent, s'écria-t-il. Personne ne sait le poids qu'il porte sur son cœur, sa grande responsabilité. Il est commandant en chef et il sait que s'il venait à perdre cette armée, elle ne pourrait être remplacée. Il y a peutêtre quelques personnes auxquelles j'inspire assez de confiance pour que mon opinion ait une certaine valeur pour elles. Si elles entendent jamais faire cette critique du général Lee, je les autorise à le nier en mon nom. Voilà vingt-cinq ans que je connais le général. Il est prudent, il doit l'être, mais il n'est pas lent! Lee est un phénomène. C'est le seul homme que je suivrais les yeux fermés ! »

Un pareil éloge en dit assez. Le temps ne fit qu'accroître ces sentiments chez Jackson. Il se soumettait en tout aux avis de son chef. La moindre parole de Lee était sacrée pour son lieutenant; tout ce qu'il faisait ne pouvait être que bien. Une seule fois il ne fut pas de son avis, quand, après sa blessure et sa victoire à Chancellorsville, il reçut de Lee le petit mot de félicitations: « Le général Lee est bien bon, dit-il, mais c'est à Dieu qu'il devrait en faire remonter la gloire ! »

Lee lui rendait son affection pleinement, consultait Jackson sans cesse et le regardait comme son ami de cœur. Rarement il était question entre eux des rapports de supérieur à subordonné, sauf quand en sa qualité de commandant en chef Lee devait prendre une décision. Pour les détails il s'en rapportait entièrement à Jackson, certain qu'il agirait toujours pour le mieux.

L'affection de Lee se montra d'une manière frappante après Gliancellorsville. Jackson, grièvement blessé, était à l'auberge du Wilderness. Personne ne croyait sa blessure mortelle. Lee, retenu sur le champ de bataille par l'état critique de la situation, rendue encore plus redoutable par l'absence de Jackson, ne put se dérober un instant pour aller serrer la main au blessé. Ne regardant pas sa blessure comme dangereuse, ce qu'en effet elle ne devint qu'au dernier moment, Lee envoyait sans cesse savoir de ses nouvelles et lui mandait des mots d'amitié : « Donnez-lui l'assurance de toute mon affection, » dit-il à un de ses aides de camp ; « dites-lui de se guérir bien vite et de me revenir le plus tôt qu'il pourra. Lui, il a perdu son bras gauche, mais moi j'ai perdu mon bras droit ! »

Quand peu après le mal empira et que l'on commença à dire tout bas que l'issue pourrait en être fatale, Lee en fut profondément ému et dit avec conviction : « Il n'est pas possible que Jackson ne se remette î Dieu ne nous l'enlèvera pas quand il nous est si nécessaire ! Sûrement il sera épargné, en réponse à tant de prières ardentes qui montent au ciel pour lui ! »

Il se tut un instant, en proie évidemment à une émotion violente et douloureuse. Puis après quelques instants de silence il ajouta, s'adressant à l'officier qu'il envoyait auprès du blessé: «J'espère que vous le trouverez mieux. Si une occasion se présente, parlez-lui de moi, dites-lui toute mon affection » (textuellement, give him my love) « et confiez-lui que j'ai prié la nuit der-

SA YIE ET SES CAMPAGNES

nière pour lui comme je n'ai jamais prié, je crois, pour moi-même. x>

La douleur que Lee ressentit lors de la mort de Jackson fut trop profonde pour trouver des larmes. Dieu seul sait ce que lui coûta l'ordre du jour par lequel il fit part de cette perte à Farinée!

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