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CHAPITRE XI

SECONDE ENTRÉE DE LEE DANS LE MARYLAND. — MOUVEMENTS QUI AMENÈRENT LA BATAILLE DE GETTYSBURG

La défaite du général Hooker à Chancellorsville marque un des moments décisifs de la guerre civile. Pour la première fois il paraissait peut-être possible que le gouvernement de Washington arrivât à reconnaître l'indépendance du Sud. Quoique jusqu'alors* les autorités fédérales eussent regardé comme tout à fait inadmissible la création d'une confédération distincte dans le Sud, les deux défaites que venaient d'éprouver les troupes du Nord sur le Rappahannock avaient fait naître des doutes sérieux chez beaucoup d'Unionistes sur la possibilité de réprimer les Confédérés par la force. En outre, les proclamations par lesquelles le président Lincoln déclarait libres les esclaves dans le Sud et mettait en réalité les États-Unis en état de siège, exaspéraient le parti démocratique, qui se plaignit vivement que toutes les libertés constitutionnelles disparaissaient.

De là vint qu'une réaction violente se fit dans l'opinion : de toutes parts arrrivèrent des protestations contre la continuation de la'guerre. Beaucoup de journaux, à New-York et ailleurs, se déclarèrent contre la politique du gouvernement. Une convention des amis de la paix se réunit à Phi-

ladelphie pour se concerter sur les moyens à employer pour réaliser leurs vœux. Le juge Curtis de Boston, autrefois un des juges suppléants de la cour suprême des États- Unis, s'éleva avec force contre la violation par le Président du pacte fédéral. «Je nie, écrivait-il, que le pouvoir exécutif ait le droit de proclamer de son chef une guerre servile, même pour affirmer l'autorité de la Constitution et des lois de notre pays contre ceux qui refusent de s'y soumettre. Et cependant il s'arroge ce droit et le met à exécution ! Quelle garantie avons-nous, moi et mes voisins qui vivons loin du théâtre de la guerre, dans un pays où les lois fonctionnent paisiblement, que nous ne serons pas un jour arrêtés et emprisonnés, traînés devant un tribunal militaire et condamnés, si tel est le bon plaisir du Président ou de son représentant? 11 est bien clair à l'intelligence la plus bornée que si l'on reconnaît tacitement au Président des États-Unis le droit comme commandant en chef de l'armée, en temps de guerre, de violer un article de la Constitution, ou d'exercer une autorité que cette Constitution lui a refusée, par cela seul qu'il juge qu'il sera par là plus à même de soumettre l'ennemi, il a les mêmes droits, et pour les mêmes raisons, de violer tous les articles de la Constitution et de s'attribuer tous les

pouvoirs qu'il jugera propres à atteindre son but Il

serait cependant temps que le peuple des États-Unis comprît et appliquât ces grandes règles de la liberté civile qui lui ont été léguées par les efforts et par les prouesses de ses ancêtres après sept cents ans de luttes contre le pouvoir arbitraire. »

Tels étaient les échos qu'avait éveillés le canon de Lee à Chancellorsville. Tous ceux dans le Nord, et leur nombre était très-grand, que jusqu'à ce jour les nécessités militaires de la situation avaient entraînés à accepter la continuation de la guerre, ou qu'avait intimidés l'étendue même des usurpations du pouvoir exécutif, se levèrent et

se déclarèrent partisans d'une entente avec le Sud sur la base d'une séparation.-

Un frémissement de soulagement et de joie parcourut le pays tout entier à la perspective d'une paix prochaine. Ce fut le moment que choisit JL Stephens, vice-président des États confédérés, pour soumettre au gouvernement de Richmond une proposition tendant à entamer des négociations avec le Nord. Il s'offrait comme négociateur. Il désirait surtout pouvoir arrivera Washington avant que de nouvelles opérations militaires, en réveillant l'esprit guerrier, n'ajoutassent aux difficultés déjà bien grandes de sa tâche. La lettre de M. Stephens est du 12 juin. M. Davis en conséquence, le manda à Richmond par voie télégraphique, mais il n'y parvint que le 22 juin. Les troupes de Lee entraient déjà dans le Maryland, et il n'était plus temps.

Le projet d'une nouvelle invasion du Nord par l'armée confédérée dut sa naissance à plusieurs causes. Les deux grandes victoires de Fredericksburg et deChancellorsville avaient rempli le Sud de joie et de confiance. Aussi demandait-on de tous côtés que Lee prît l'offensive contre un ennemi incapable apparemment de résister aux Confédérés. L'armée, dont les rangs s'étaient renouvelés dans une grande proportion par le retour de beaucoup d'hommes en congé ou malades, par la rentrée de beaucoup de conscrits et le rappel des deux corps de Longstreet, partageait l'enthousiasme universel. L'opinion publique exerçait aussi une forte pression sur le gouvernement et sur le général Lee, et les poussait à prendre une offensive qui, selon toute apparence, devait dans un bref délai amener une victoire éclatante et une paix glorieuse.

Cette manière de voir cadrait assez avec la pensée intime de Lee, qui regardait comme une chose très-importante de tenir l'ennemi autant que possible éloigné de l'intérieur du pays, et de faire en sorte que le théâtre de

la guerre fût sur la frontière et sur le sol fédéral. De cette façon le Sud serait le moins possible exposé aux ravages de l'ennemi et la capitale, Richmond, resterait à l'abri de tout danger. Celte dernière considération avait beaucoup d'importance, comme l'avenir l'a prouvé. Aussi longtemps que l'on pourrait tenir les Fédéraux à distance au nord du Rappahannock, Richmond et son réseau de lignes ferrées qui le reliaient à tout le Sud étaient en sûreté, et le gouvernement confédéré , tranquille dans sa capitale, continuait à s'affirmer comme un pouvoir indépendant aux yeux du monde. Mais si l'ennemi parvenait à se rapprocher de la capitale et à menacer ses lignes de communication, le gouvernement ne pourrait plus y rester en sécurité. C'était là un des motifs qui poussaient Lee à manœuvrer toujours de sorte à tenir l'ennemi éloigné du sol virginien. Venait aussi la question des vivres. En tous les temps c'est ce qui avait le plus manqué aux Confédérés; il était donc urgent d'être maître de la plus grande étendue de territoire possible d'où l'on pourrait tirer des provisions. Plus que que jamais l'intendance confédérée était aux abois. On dit même que lorsqu'en mai ou juin, Lee envoya à Richmond une réquisition pour les vivres, l'intendant général aurait écrit en marge: « Si le général Lee veut des rations, qu'il aille les prendre en Pennsylvanie. »

Telles furent les principales raisons qui engagèrent le Cabinet de Richmond à prendre l'offensive après la bataille de Chancellorsville.

Il y en avait une autre encore. Si la victoire avait jusqu'ici couronné les efforts de l'armée de Nord-Virginie, il n'en était pas de même pour les autres armées du Sud dans l'ouest et le sud-ouest des Étals confédérés.

L'armée du général Rragg dans le Tennessee n'avait essuyé que des revers. Le général Pemberton s'était laissé renfermer dans la place de Vicksburg sur le Mississippi,

et au delà de ce fleuve les Confédérés perdaient rapidement du terrain. On eut un instant l'idée de détacher une division de l'armée de Lee (qui serait forcément dans ce cas resté sur la défensive) et de l'envoyer faire lever le siège de Yicksburg. Mais c'eût été affaiblir la partie la plus exposée de la frontière et sacrifier la Virginie pour sauver Vicksburg. Lee lui-même déconseilla ce projet, ajoutant cependant que si cette mesure paraissait absolument nécessaire, il ferait partir la division Pickett immédiatement. On y renonça donc, et au lieu de ce plan on s'arrêta à celui d'une nouvelle invasion du Nord.

Le moral de l'armée de Lee était excellent. Les vétérans étaient prêts à tout entreprendre. D'autre part, l'intendance avait beaucoup de peine à nourrir l'armée, et l'idée se présentait tout naturellement d'aller vivre en Pennsylvanie aux dépens de l'ennemi. Du côté des Fédéraux, le départ d'enrôlés dont le temps finissait et les désertions de plus en plus fréquentes affaiblissaient l'armée de Hooker. En général dans le Nord le découragement à la suite des revers en Virginie allait en augmentant. Toutes ces considérations encouragèrent le Sud à saisir l'occasion favorable de reprendre l'offensive, de frapper un grand coup en Pennsylvanie et, en faisant diversion au profit des armées de l'Ouest, de rendre au Sud l'avantage qu'il commençait à perdre.

Cette invasion de Lee dans le Nord a été sévèrement critiquée. Que dit cependant le général lui-même dans son rapport? — « Les positions occupées par l'ennemi à Fredericksburg étant trop formidables pour qu'on pût l'en déloger de force, il fallut l'en faire sortir autrement. Il était aussi urgent de débarrasser la Slienandoah Vallée des troupes fédérales qui en avaient occupé la partie inférieure pendant l'hiver et le printemps, et, si l'occasion se présentait, de transporter le théâtre de la guerre au nord du Potomac. D'autre part, il était probable que lesmouve-

ments de l'ennemi, mouvements qui seraient forcément la conséquence de nos opérations, nous offriraient une occasion de frapper à l'improviste l'armée du général Hooker, et qu'en tous cas cette armée se verrait forcée d'évacuer la Virginie et même d'appeler à son secours tels détachements qui opéraient dans d'autres parties du pays. De cette façon il était permis d'espérer que les plans de campagne des Fédéraux pour cet été seraient frustrés et que la belle saison serait en partie passée avant qu'ils eussent pu en combiner d'autres. En outre, si nous remportions quelques succès , les résultats ne pourraient nous en être que très-favorables. »

Hooker occupait en effet à Fredericksburg une position soigneusement fortifiée. Il n'était qu'à une très-petite distance du Potomac, et ce fleuve magnifique, dont le cours entier était entre ses mains, lui apportait des vivres, des munitions et des renforts sans nombre. Le chef confédéré n'avait que le choix entre deux plans. Rester où il était et attendre que son adversaire prît l'offensive quand bon lui semblerait, c'était tout simplement permettre à Hooker de réparer ses pertes et de tourner la position confédérée avec des forces très-supérieures, obligeant Lee ou de se retirer, ou de livrer bataille en plaine contre un ennemi beaucoup plus nombreux. C'était l'abandon successif de toutes les placesfortes et de tous les magasins confédérés. L'autre plan, au contraire, offrait tous les avantages possibles. Ën se portant au Nord, Lee forçait les Fédéraux à quitter les positions de Fredericksburg et à livrer bataille, ou à se rapprocher de Washington. S'ils se résignaient à ce dernier parti, en accentuant un peu plus sa marche vers le Nord, Lee contraignait Hooker à manœuvrer de manière à couvrir Baltimore et Philadelphie.

Il était très-naturel aussi de supposer que plus d'une fois ces opérations compliquées offriraient au chef confédéré l'occasion de faire du mal à son adversaire sans nécessaire-

ment engager une bataille rangée. Pour quelque temps du moins la Virginie ne serait plus foulée par des armées ennemies et son peuple respirerait un peu, après avoir été si longtemps écrasé par l'occupation étrangère. Les vivres en abondance afflueraient au lieu des rations bien maigres qu'avaient les soldats depuis des mois : leprojet fédéral de marcher sur Richmond serait forcément abandonné, et Lee aurait le choix de livrer bataille où et quand il lui conviendrait.

Le grand général, qui avait si admirablement dirigé les opérations militaires en Virginie, n'hésita pas. Il ne se faisait cependant pas d'illusions sur la possibilité de se maintenir en permanence avec une armée de 60,000 hommes, au milieu de provinces remplies de populations hostiles et énergiques, ayant autour de lui des armées ennemies deux fois plus nombreuses que la sienne, et à 520 kilomètres de sa base d'opérations. Il se promettait bien de profiter de tous les avantages que la fortune ou l'ineptie de ses adversaires lui offriraient; mais quant à conquérir la Pennsylvanie ou à s'y maintenir longtemps, il connaissait trop bien l'immense inégalité entre les ressources des deux belligérants pour se leurrer d'un si fol espoir. Personne n'avait plus à cœur que lui d'épargner la vie de ses hommes et de ménager ses ressources. Ce n'était qu'à force d'habileté et de stratégie qu'il pouvait espérer lutter avec son adversaire. S'il se porta vers le Nord, ce fut pour y jouer son grand jeu dans des conditions meilleures. La bataille de Gettysburg n'eût-elle jamais eu lieu, ou Lee fût-il ce jour-là resté maître de la position fédérale, il se serait toujours vu obligé, si les négociations pour la paix ne s'entamaient pas, ou si le moment favorable aux opé îations militaires venait à passer, de se retirer vers un point plus à portée de ses convois de vivres et de ses munitions, i

Ainsi tombent d'eux-mêmes tous les projets que prêtaient

à Lee des écrivains qui n'ont pas assez étudié la situation relative des deux combattants à ce moment de la guerre. Ainsi sont réduites à néant ces espérances de dicter la paix sur le sol du Nord, que supposaient chez Lee les critiques du Nord. Ses vues n'étaient pas si ambitieuses.

La seule pièce que Lee ait publiée sur la campagne de Gettysburg, le rapport officiel déjà cité, constate qu'il visait à attirer Hooker au nord du Potomac, à débarrasser la vallée de la Shenandoah de la présence de l'ennemi, afin de tirer de cette fertile contrée les vivres dont on avait tant besoin, à forcer les Fédéraux à rappeler au secours de leur armée principale les troupes qui dévastaient les côtes de la Confédération, et à un moment favorable attaquer Hooker, le battre si c'était possible, et réagir ainsi sur l'opinion dans le Nord en faveur d'une termination de la guerre. Il n'est guère douteux qu'une défaite décisive des Fédéraux à ce moment n'eût amené la paix. Un troisième désastre pour ses armes aurait brisé la résolution du gouvernement fédéral. Si le canon de Lee eût tonné aux portes de Washington ou de Philadelphie, le parti de la paix dans le Nord se serait senti assez fort pour intervenir d'une manière efficace, et la lutte n'aurait pu continuer.

Nous devons ajouter que dans son rapport Lee dit : « Il n'avait jamais été dans mon intention, aussi éloigné que je L'étais de ma base d'opérations, de livrer bataille à moins d'être attaqué. » Il aurait donc voulu forcer le général Hooker à l'attaquer sur un terrain de son choix et au moment qu'il jugerait opportun.

Les réflexions qui précèdent donneront une idée nette des intentions et des projets de Lee dans sa dernière campagne offensive. Nous allons poursuivre notre récit et raconter les mouvements qui ont précédé et amené la bataille de Gettysburg.

La résolution de prendre l'offensive une fois arrêtée, le

gouvernement confédéré ne perdit pas un instant à. en préparer r exécution. Le corps du général Longstreet avait rejoint Lee peu après Chancellorsville. La mort de Jackson ayant rendu nécessaire de le remplacer dans le commandement du 2e corps, le général Ewell y fut promu avec l'approbation de tous. Un troisième corps fut organisé et placé sous les ordres du général A. P. Hill, qui, ainsi que Ewell, fut nommé lieutenant général. La loi du recrutement rigoureusement appliquée amena de nombreux conscrils dans les rangs confédérés. Les soldats, mieux armés et mieux équipés qu'ils ne l'avaient jamais été, furent soumis à une discipline sévère; ils s'exerçaient chaque jour au maniement des armes ; de nombreuses revues et inspections ne tardèrent pas à produire d'excellents résultats. L'artillerie surtout fut l'objet de soins tout spéciaux. Vers la fin de mai, l'armée comptait 70,000 hommes, dont 10,000 hommes dans la cavalerie seule! Le corps de Longstreet comprenait les trois divisions Mac-Laws, Hood etPickett; le corps d'Ewell, les divisions Early, Rodes et Johnson, et le corps de Hill, les divisions Anderson, Pender et Heth.

Le Nord n'ignorait aucun des préparatifs qui se faisaient dans le Sud pour envahir son sol. Ses journaux ne tarissaient pas en détails et en récits transmis par les unionistes des comtés limitrophes.

Le 3 juin, juste un mois après la bataille de Chancellorsville, le corps de Longstreet, qui était cantonné à Fredericksburg et sur le Rapidan, se dirigea sur Culpepper Court House et fut suivi, le 4 et le 5, par le corps de Ewell. A. P. Hill resta à Fredericksburg pour tromper Hooker en lui faisant croire que toute l'armée confédérée occupait encore ses anciennes positions.

De son côté le général fédéral disposait de forces (d'après une dépêche du 15 mai au président Lincoln) qui s'élevaient à 80,000 hommes. Il ne s'agit ici que de

son infanterie. C'est la seule et dernière fois pendant toute cette guerre que le Sud put mettre sur pied une armée dont le nombre approchât de celui de l'armée du Nord !

Ilooker, persuadé qu'il se tramait quelque chose dans le camp ennemi et craignant d'être mystifié comme Pope l'avait été l'année précédente, fit passer le corps de Se igwick de l'autre côté du Rappahannock, à Deep-Run, le 6, pour se rendre compte des fon es et des dispositions des Confédérés.

Le général Hill plaça ses Iroupes de manière à recevoir l'attaque de Sedgwick si elle avait lieu, et en informa le général en chef. Mais comme il éta.t évident, d'après les mouvements de Sedgwick, qu'il ne s'agissait que d'une reconnaissance en force, le général Lee laissa Longstreet et Evvell poursuivre leur marche, et le 8 leurs deux corps d'armée étaient concentrés à Culpepper Court House, où les attendait le général Stuart avec la cavalerie.

Hooker, nullement éclairé par la reconnaissance de Sedgwick et apprenant que Stuart était à Culpepper Court House, envoya deux divisions de cavalerie fédérale sous le général Pleasanton, soutenues par deux brigades d'infanterie, pour le déloger. Les Fédéraux tentèrent le passage du Rappahannock aux deux gués, Kelley's Ford et Beverley's Ford Reçus vigoureusement à Beverley's Ford par le général Jones, appuyé par la cavalerie de W. H. F. Lee, tandis que Stuart lui-même et Robertson défendaient l'autre gué, les troupes de Lleasanton, vers le soir, durent repasser la rivière, laissant 400 des leurs prisonniers entre les mains de leurs adversaires. Leurs pertes en tués et blessés s'élevaient à plusieurs centaines d'hommes. Les Confédérés reconnurent une perte de 500 hommes, parmi lesquels le général W. H. F. Lee, sérieusement blessé.

Cette affaire, à laquelle vingt mille hommes de cavalerie

avaient pris part, révéla au général Hooker la présence à Culpepper de forces ennemies plus considérables qu'il ne l'avait pensé. Craignant pour ses communications avec Washington, il reporta son 5e corps sur le haut Rappahannock et redoubla de vigilance pour garder toute la ligne de ce fleuve.

Ayant réussi ainsi à dépister son adversaire, Lee se hâta de porter son armée en avant. Le général Imboden, qui' commandait sur la frontière du Maryland, reçut l'ordre de faire une démonstration sur Romney et de détruire la ligne ferrée de Baltimore à l'Ohio, afin de détourner r attention des mouvements du général Ewell et d'empêcher les troupes fédérales qui veillaient à la sûreté de ce chemin de 1er de se porter au secours de la ville de Winchester, dans la vallée de Virginie.

Le 10 juin, Ewell quitta Culpepper Court House, marcha rapidement par Little Washington, entra dans la vallée et passa la Shenandoah à Front Royal. Il était précédé par la cavalerie du général Jenkins, qui, en interceptant tous les chemins qui menaient vers Winchester, empêchait la nouvelle de l'approche de Ewell d'arriver à la connaissance delà ville menacée. Le général Milroy occupait Winchester avec 6,000 hommes de troupes fédérales. Il s'était fait universellement détester et avait poussé son inhumanité si loin que le gouvernement confédéré l'avait mis hors la loi. Aussi les habitants de cette partie de la Virginie furent remplis de joie à l'approche des Sudistes.

Ewell ne perdit pas un instant. Détachant la division Rodes vers Berrysville avec ordre de s'emparer de Martinsburg et du bas de la vallée pour couper toute retraite aux Fédéraux, il se porta de sa personne sur Winchester avec ses deux autres divisions. Parvenu devant cette ville le 13, il employa le reste de la journée à établir ses batteries, et dès le lendemain matin le bombardement com- Tnença. Vers le soir l'assaut fut livré. Quoique la ville fût

entourée de redoutes formidables, les Sudistes s'en rendirent promptement maîtres. La plus grande partie de la garnison fut faite prisonnière. Milroy put séchapper et gagna Harper'sFem . Le 13, le général Rodes s'empara de Berrysville, où il fit 700 prisonniers; le 14, il occupa Martinsburg et y prit 200 Fédéraux, quelques canons et une quantité considérable de munitions et de vivres.

Ewell avait effectivement surpris l'ennemi, grâce à la rapidité de ses mouvements; il avait en trois jours fait une marchede 112 kilomètres, pris trois villes, fait 4,000 prisonniers, sans compter 29 pièces d'artillerie, 270 fourgons et des provisions et munitions abondantes. Ses soldats étaient remplis d'enthousiasme et disaient tout haut que Jackson avait trouvé un digne successeur. S'arrêtant à peine le temps nécessaire pour faire reposer ses hommes, Ewell quitta Winchester et, se portant sur le Potomac, occupa les gués de ce fleuve, et la vallée tout entière rentra ainsi au pouvoir du Sud.

Hooker apprit par le télégraphe la marche d Ewell et comprit qu'il avait été joué par son habile adversaire. Le premier effet de cette nouvelle fut que toute l'armée fédérale se replia sur Gentrevilie. Le général A. P. Hill, auquel la retraite de Sedgwick rendait la liberté, reçut alors Tordre de passer dans la vallée de la Shenandoah.

Le général en chef fédéral, toujours persuadé que Lee voulait couper ses communications avec la capitale, s'était posté de manière à couvrir Washington. Lee, de son côté, n'ayant avec lui que le corps de Longstreet et la cavalerie de Stuart, épiait la retraite des Fédéraux, dans l'espoir qu'ils lui offriraient une occasion de les attaquer à 1 improviste. Mais Hooker se tint constamment sur la plus stricte défensive.

Afin d'attirer l'armée fédérale plus loin encore de sa base et de masquer la marche de Hill, qui de Fredericksburg se dirigeait sur la vallée, Longstreet, quittant Gul-

pepper Court House le 15 juin, longea le côté est du Blue Rîdge, et occupa Ashby et Snicker's Gaps. Ce mouvement ayant en eflet attiré Hooker loin de Washington et vers les montagnes, A. P. Hill passa le Blue Ridge, entra dans la vallée et prit position à Winchester.

Par ces mouvements stratégiques admirablement combinés le général Lee avait donc, en moins d'une quinzaine de jours, forcé l'armée fédérale à se replier du Rappahannock sur le haut Potomac, et était parvenu à poster les trois corps de son armée dans de fortes positions s'appuyant mutuellement, et desquelles il leur était loisible d'entrer à leur gré dans le pays ennemi sans risquer désormais de voir leur marche entravée par le général Hooker.

A première vue on pourrait taxer le général Lee d'une témérité excessive en étendant ses lignes tellement, que son extrême gauche sous Ewell, en vue de Winchester, était à 160 kilomètres de son extrême droite sous Hill, en face de Fredericksburg, Longstreet étant à moitié chemin à Culpepper; de plus, une rivière, le Rapidan, coulait entre Hill et Longstreet, et la chaîne du Riue Ridge séparait ce dernier de Ewell. L'armée de Hooker, égale au moins en nombre à celle de Lee, était concentrée sur la rive septentrionale duRappahannock, et l'occasion paraissait tentante pour le général fédéral de frapper un coup et de profiter de la dispersion de ses ennemis.

L'idée du reste était venue en même temps au énéral Hooker et au président Lincoln d'attaquer l'armée confédérée pendant qu'elle effectuait ce périlleux changement de front. Mais ils ne s'entendirent pas sur le moment et l'objectif de l'attaque. Hooker, en prévision du mouvement de son adversaire, voulait faire une contre-manœuvre et par cette menace arrêter la marche de Lee. Lincoln s'y refusa. « Si vous voyez que Lee passe au nord du Rappahannock, écrivait le Président à Hooker , ne passez pas sur la rive méridionale. A votre place j'éviterais de me

trouver pris sur la rivière comme un bœuf qui, n'ayant qu'à moitié franchi une haie, se trouve exposé en avant et en arrière à la dent des chiens, sans pouvoir donner im coup de corne par-ci ou un coup de pied par-là.

Quand la nouvelle parvint à Washington que les têtes de colonne de Lee débouchaient sur le haut Potomac, tandis que F arrière-garde était encore au midi duRappahannock, le Président écrivit au général Hooker, dans son style figuré : « Si la tête de l'armée de Lee est à Martinsburg, et sa queue sur le chemin entre Fredericksburg et Chancellorsville, l'animal doit être bien mince et bien étiré quelque part. Ne pourriez-vous le couper en deux? »

On a suggéré que cette témérité chez Lee venait du mépris qu'il avait pour son adversaire, qu'il savait incapable de prendre une offensive énergique. C'est là peut-être un point de vue bien exagéré. Certes, sans une certaine dose de hardiesse un général n'est qu'à moitié soldat : il en faut une certaine proportion pour réussir à la guerre. Mais Lee s'exposait-il vraiment à un désastre sérieux, en supposant que son adversaire fût homme à profiter de l'occasion qu'il semblait lui offrir? Il aurait peut-être été obligé de renoncer à sa campagne d'invasion si Hill à Fredericksburg ou Longstreet à Culpepper eussent été attaqués, carie corps d'Ewell dans ce cas aurait forcément dû se replier. Mais une défaite des deux corps réunis de Hill et de Longstreet, & portée pour se donner la main, n'était pas un succès sur lequel Hooker eût le droit de compter. Ces deux corps comptaient 50,000 hommes, les deux tiers de l'armée confédérée; toute l'armée de Hooker n'en avait que 80,000. Il n'était donc pas probable que ces 80,000 Fédéraux eussent pu battre les Confédérés, quand à Chancellorsville un nombre bien moindre de Confédérés avaient mis en déroute 120,000 Fédéraux.

Il n'y a pas à douter que telle ne fût l'opinion de Lee, et qu'il ne comptât que Hill et Longstreet se réuniraient

au besoin et repousseraient victorieusement n'importe quelle attaque, tandis que Ewell continuerait à pénétrer dans le pays ennemi. Tout ce mouvement stratégique en lui-même était hardi, nous n'en disconvenons pas, mais il ne s'ensuit pas nécessairement que Lee ait poussé jusqu'à ce point le mépris pour son adversaire.

Mais revenons à notre sujet. Pour pénétrer enfin le mystère qui voilait les plans des Confédérés, Hooker lança sa cavalerie contre Stuart, dont la cavalerie, rangée devant le Blue Ridge, masquait effectivement la position de Longstreet A la suite de plusieurs reconnaissances, Hooker, mieux éclairé, porta son J2e corps à Leesburg, soutenu par le 5e à Aldie et par le 2e à Thoroughfare Gap.

Sur ces entrefaites Ewell était déjà entré en Pennsylvanie. Lee dut donc le faire soutenir. En conséquence, le 24 juin Longstreet et Hill franchirent le Potomac, le premier à Williamsport, le second à Shepherdstown, et se dirigèrent vers Hager>town. Stuart dut rester en Virginie pour surveiller les défilés des montagnes, observer l'ennemi et le harceler autant que possible, lorsqu'à son tour il se porterait au del* du Potomac. Aussitôt que l'armée fédérale serait rentrée dans le Manland, il devait passer le fleuve à Test ou à l'ouest du Bine Ridge, à son choix, et couvrir l'aile droite de l'armée de L» e, ayant soin de tenir son chef au courant des mouvements de l'ennemi. Le général en chef confédéré eut bientôt raison de regretter vivement l'absence de sa cavalerie pendant sa marche en avant et pendant les opérations stratégiques qui suivirent. S'il l'avait eue à sa disposition, le résultat de la campagne en Pennsylvanie eût été probablement bien diffère t.

Le général Imboden, selon les ordres qu'il avait reçus, avait détruit la voie ferrée de Baltimore à LOhio sur plusieurs points importants, et le 17 juin s'était emparé de la petite ville de Cumberland, dans le Maryland. Déjà, le

14, la brigade de cavalerie du général Jenkins avait poussé jusqu'à Chambersburg, en Pennsylvanie, et après y avoir fait des réquisitions nombreuses, était revenue en Virginie avec un grand nombre de chevaux, des troupeaux de bétail et une grande quantité de vivres.

Cette pointe audacieuse et la présence de l'armée de Lee sur le Potomac supérieur jetèrent la consternation dans le Nord. Une vive agitation se répandit dans tout le pays jusqu'à la ville de New York; mais, sauf quelques milices réunies à la hâte à Harrisburg, -capitale de la Pennsylvanie, aucun effort sérieux ne se produisit pour disputer le terrain.

C'est au milieu de cette agitation fébrile que Ewell, qui avait franchi le Potomac le 22 juin, entra le 25 en Pennsylvanie et se rendit maître ce même jour de Chambersburg. Lee avait donné les ordres les plus stricts pour que les propriétés particulières fussent respectées; les soldats confédérés devaient payer tout ce qu'ils prendraient. Si les habitants ne voulaient pas accepter le papier confédéré, on devait leur remettre un reçu pour tout ce qui serait fourni par eux. Le 27 juin toute l'armée confédérée se trouva réunie à Chambersburg.

Dans un ordre du jour de la même date (27 juin), Lee, après avoir témoigné sa satisfaction de la bonne tenue de ses soldats, ajouta qu'il y avait eu cependant des exceptions, leur rappela à ce sujet qu'il y allait de la réputation de toute 1 armée, et que comme citoyens d'une nation civilisée et chrétienne ils étaient tenus d'observer certaines lois aussi bien en pays ennemi que dans leur patrie. « Le général commandant en chef, » yest-il dit, a juge que ce serait la plus grande des hontes pour cette armée, et par conséquent pour tout le pays, que de se permettre visà-vis de citoyens innocents et sans défense des outrages barbares et d'imiter par la destruction de propriétés particulières la conduite qu'ont tenue nos ennemis sur notre soi . Agir

26î LE GÉNÉRAL LEE.

de la sorte, c'est se déshonorer, c'est affaiblir la discipline, briser les ressorts de l'état social et détruire l'objet que nous avons, en vue. Il faut se rappeler que nous ne faisons la guerre qu'aux hommes armés et que nous ne pouvons nous venger des maux qu'a soufferts notre peuple sans nous abaisser aux yeux de tous ceux qu'ont indignés les atrocités de. nos ennemis et sans offenser Celui à qui seul appartient la vengeance et dont la protection seule peut couronner de succès nos efforts. »

L'armée se montra digne du noble appel que lui avait adressé son chef. La conduite de l'armée confédérée en Pennsylvanie offre un beau contraste avec celle de n'importe quelle armée fédérale dans le Sud.

Afin de maintenir ses communications avec la vallée de Virginie par Hagerstown et Williamsport, Lee dirigea la division Early à l'est de South Mountain ; son intention était, en inquiétant l'ennemi de ce côté, de l'éloigner du Potomac. Early poussa donc jusqu'à York, qu'il occupa, tandis que le reste du corps d Ewell atteignit Carlisle.

Aussitôt qu'il se fut assuré que Lee était entré sur le sol fédéral, Hooker lui aussi traversa le Potomac à Edward's Ferry le 25 juin. Il prit position à Frederick, d'où il pouvait franchir South Mountain et couper les communications de Lee, ou se porter au nord vers le Susquehannah si le général confédéré se dirigeait vers Harrisburg. Hooker opinait pour le premier plan et voulait se planter sur la ligne de retraite de Lee. A cet effet il avança son aile gauche jusqu'à Middlefonet détacha le 12e corps, sous le général Slocum, à Harper's Ferry. Ce corps devait s'y réunira la garnison de cette place et menacer le flanc de Lee par un mouvement sur Chambersburg. Le général Halletk, généralissime des armées des États-Unis, s'opposa à ce que Harper's Ferry fût abandonné. A la suite de ce différend Hooker donna sa démission. Le 28 juin le général Meade fut nommé à sa place.

Beaucoup d'écrivains, dans le Nord, semblent croire que si le plan de Hookereût été suivi, il eût puissamment influé sur l'issue de la campagne. Mais les faits sont là pour leur répondre. Ce même jour, le 25, les deux corps de Longstreetet de Bill étaient entre Hagerstown et Chamber^burg, et siHooker eut fait cette démonstration vers Hagerstown, il y eûttrouvé les deux tiers de l'armée confédérée.

Depuis le passage du Potomac, Lee n'avait aucune nouvelle de l'armée fédérale, et faute de cavalerie il ne savait rien de ses mouvements. Il ignorait même que Hooker eût franchi le fleuve et fût si près de lui, car Stuart, qui avait reçu l'ordre de le rejoindre dans ce cas, n'avait pas donné signe de vie. Les quelques régiments de cavalerie qui étaient restés avec le gros de l armée formaient sous Jenkms l'avant-garde dEwell vers Harrisburg. Les autres sous ïmboden parcouraient en éclaireurs le pays à l'ouest de la ligne de marche des Confédérés.

Stuart avait poussé sa reconnaissance jusqu'à Fairfax County House, et trouvant que l'ennemi avait passé la rivière, la traversa lui-même plus bas, à Seneca Falls, Je 29. Passant par Westminster, il ne parvint à Carlisle, après avoir fait le tour de l'armée fédérale, que pour y apprendre la concentration du corps d'Evvell à Gettysburg.

La direction vers le nord que prirent les Fédéraux fut cause que Stuart ne put être d'aucun service à son chef et ne le rejoignit que le jour même de la bataille de Gettysburg, ayant eu constamment l'armée de Meade entre lui et les Confédérés.

Ce fut la seule fois que Stuart se trouva en faute, mais son absence eut des résultats funestes. Lee se trouva dans l'impossibilité de dissimuler comme d'habitude ses mouvements derrière un nuage d'escadrons volants, et de pénétrer les desseins de son adversaire, grâce à l'ubiquité et à la hardiesse de sa cavalerie.

Supposant donc que Hooker n'était pas encore passé dans le Maryland, Lee se préparait à marcher sur Harrisburg, quand ses éclaireurs lui apportèrent dans la nuit du 29 juin la nouvelle que l'armée fédérale était en deçà du Potornac et que son avant-garde menaçait de couper les Confédérés de leur base d'opérations. Lee dut immédiatement changer ses dispositions. Un coup d 'œil jeté sur la carte en indique suffisamment l'urgence. Sans perdre un instant, l'armée du Sud se concentra à l'orient des montagnes, de manière à être à même de menacer le flanc fédéral, ainsi que Baltimore, si son adversaire se portait à l'occident de ces mêmes montagnes. Le 29, Hill et Longstieet durent se rendre de Chambersburg à GeUysburg, et Ewell lut rappelé de Carlisle et dirigé sur le même village. Les colo nies confédérées n'avancèrent que lentement, vu L'incertitude qui planait sur les mouvements desFéeéraux. Lee ne pouvait, à cause de 1 èloignement de Stuart, s'assurer que l'ennemi était si près de lui. Si Stuart fût resté avec le gros de l'armée, le chef sudiste aurai! eu connaissance de la marche des Fédéraux, et se serait hâté d'occuper GeUysburg avant que Meade eût pu le devancer. Quoi qu'il en soit, ce dernier marchai! vers le nord pour couvrir Baltimore et empêcher Lee de passer le Susquehannah.

C'est sur ces entre laites que le général fédéral intercepta une dépèche du président Davis à Lee. Ce dernier avait suggéré que Beauregard pourrait faire une démonstration dans la direction de Culpepper, menaçant ainsi Washington, ce qui embarrasserait singulièrement les mouvements de l'armée du Nord. Davis répondit qu'il n'avait pas assez de troupes pour mettre ce plan à exécution. La saisie de cette dépêche, fournissant à Meade la preuve qu'il n avait rien à craindre pour Washington, lui permit d'agir plus vigoureusement. Étrange fatalité qui faisait qu'une seconde fuis une dépêche interceptée perdait [la cause confédérée !

L'armée du Nord, au dire de son chef même, comptait de 95 à 100,000 hommes et avait 300 canons. Lee, en déduisant les détach ments laissés pour protéger ses communications, n'avait que 60,000 hommes.

Apprenant le 29 que Lee était à l'est de South Mountain, Meade porta son aile droite à Manchester, sur un plateau qui sép ire le bassin du Monocacy de celui du Chesapeake, le quartier général à Taneytown, le centre à Two Taverns et à Hanover, et la gauche à Emmetsburg. Déjà ce même jour la cavalerie fédérale sous le général Buford, qui éclairait la marche, avait occupé Gettysburg. Deux divisions confédérées, sous Hill, bivouaquèrent le 30 juin au soir à 10 ou \ 2 kilomètres de Gettysburg, sur le chemin de Baltimore à Chambersburg, et Eweli passa la nuit à Heildersburg, sur la route de Carliste, à 14 ou 15 kilomètres de Gettysburg. En se pressant un peu, l'armée du Sud aurait pu occuper les hauteurs de Gettysburg, et les événements auraient peut être pris une autre tournure. Si la cavalerie confédérée avait été là pour éclairer la marche de Lee et indiquer le vo sinage de l'ennemi, Hill ou Ewell auraient facilement pu être à Gettysburg vingt-quatre plus tôt et se saisir de ces hauteurs fatales devant lesquelles vinrent échouer leurs plus vaillants efforts deux jours après !

Ainsi chacune des deux armées, sans se douter que son adversaire marchait vers le même but, se portait sur Gettysburg : Lee pour l'occuper comme un point stratégique de la plus haute impor lance qui couvrait sa ligne de retraite, et Meade pour s'y maintenir avec son aile gauche jusqu'à ce qu'il eût pu disposer le reste de son armée sur Pipe Creek, où il se préparait à recevoir le choc de Lee. Une grande bataille allait donc se livrer malgré les deux hommes qui devaient y jouer les principaux rôles. Lee n'avait aucune intention de se risquer aux hasards d'une bataille rangée. Loin de ^a base, ayant beaucoup moins de soldats et de canons que son adversaire, sachant

qu'en cas de malheur il lui serait impossible de combler ses vides, il n'avait en vue que d'occuper pour un temps le territoire fédéral, afin de ménager les ressources de la Virginie épuisée et de tenir en éveil par l'activité de sa stratégie les différents corps unionistes, soit en les obligeant à couvrir leurs principales villes, soit en frappant à l'improviste leui s détachements isolés, soit enfin en surprenant les points mal gardés de leur longue ligne de défense. Il ignorait que l'ennemi fût si près de lui. Aux dernières nouvelles, les Fédéraux étaient à Frederick avec l'intention de se porter sur Hagerstown. C'était pour arrêter ce mouvement qu'il concentrait son armée à Gettysburg. Les ordres avaient été si admirablement obéis que Ewell venant de Carlisle au nord, Early de York à l'est et Hill de Chambersburg à l'ouest, atteignirent tous trois Gettysburg à quelques heures d'intervalle, dans la journée du 1er juillet.

Meade, de son côté, renonçant au projet conçu par son prédécesseur de se porter par Boonsboro Pass sur le versant occidental des montagnes, avait au contraire poussé ses colonnes au nord, afin d'éloigner Lee du Susquehannah et avec l'intention -de ne pas refuser le combat, si le général confédéré le lui offrait. Un ordre du jour qu'il lança le 1er juillet à Taneytown, avant de savoir que son avantgarde était déjà sérieusement engagée à Gettysburg, en fait foi.

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