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CHAPITRE XII

BATAILLE DE GETTYSBURG (1-3 JUILLET (863).— RETRAITE DE LEE RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE

Mais la grande lutte avait déjà commencé. La rencontre fortuite des deux avant-gardes avait amené un choc qui prit bientôt les proportions d'une grande bataille. Lee avait eu la main forcée, par une combinaison de circonstances imprévues. Pas plus que son adversaire, le général Meade, il ne voulait livrer bataille, à moins que ce ne fût sur un terrain de son choix, et voici que les deux généraux, malgré eux, car ni F un ni l'autre n'avaient eu dessein de choisir Gettysburg comme lieu de leur rencontre, allaient être forcés de s'y mesurer et de livrer aux hasards d'une bal aille imprévue les destinées de leurs causes.

Gettysburg est une petite ville de Pennsylvanie, située dans une vallée où plusieurs routes se éroisent. A peu de distance, au midi de la ville, s'élève une hauteur courant du nord au sud, mais inclinant subitement à l est en approchant de Gettysburg. Sur son sommet se trouve un cimetière ; de là le nom de Cemetery Hill qu'elle porte. En face et à l'ouest de la ville s'étend parallèlement une autre suite de collines, mais plus basses, appelées Seminary Ridge. Plus à l'ouest encore, dans un terrain un peu accidenté, coule un petit cours d'eau, le Willoughby Run. Dans la

même direction, à 15 kilomètres, se détachent les cimes bleues du South Mountain. Dans la matinée du 1er juillet, le général Lee venait de déboucher de ces montagnes par le village de Cashiown, marchant droit sur Gettysburg, quan i Hill, qui commandait f avant-garde, se trouve subitement en face des colonnes ennemies, dans le voisinage du Willoughby Run. C'était la cavalerie du général Bu lord, qui précédait l'infanterie du 1er corps fédéral. Hill n'eut pas de peine à la refouler jusqu'aux premières maisons dn Gettysburg. A 10 heures du matin, le général Reynolds lança son infanterie au secours deBuford, et occupa Seminary Kidge. Une balle vint le frapper au moment où i! disposait ses troupes en ordre de batai'le. iMeade perdait en lui un de ses meilleurs et plus énergiques divisionnaires. Ses soldats, conduits par le général Doubleday, vengèrent la mort de leur chef par une charge bien conduite, et firent prisonniers le général sudiste Archer et une partie de sa brigade.

Hill, de son côté, venant au secours des siens, mit en ligne 14,000 hommes et refoula h s Unionistes. De part et d'autre affluèrent des renforts. Howard, avec le 1 Ie corps fédéral, arriva sur le terrain à midi et prit le commandement. Les Fédéraux comptaient au moins 20,000 hommes d'infanterie. Ewell, qui venait de Carlisle, accourut au bruit du canon et déboucha du nord sur le terrain, un peu après midi, avec la division Rodes ; celle de Early suivait. L'arrivée de ces renforts fit monter à 2:2,000 hommes les forces confédérées. Kodes prit la ligne fédérale en flanc et le combat devint très-vif. Hill en même temps attaquait l'ennemi de front. Déjà ce dernier chancelait, quand Early parut et par une charge magnifique donna lecoup degrâce au 11e corps, qui, mis en déroute, entraîna dans sa retraite désordonnée toute la ligne fédérale. Les soldats de Howard furent refoulés au travers et au delà du village. Leur général avait eu la prudence de laisser une de ses

divisions en réserve sur le sommet de Cemetery Hill. Grâce à ce noyau intact, il put rallier ses troupes et, grâce surtout à la nuit tombante, le combat cessa.

Malgré l'avis d'Early, qui voulait enlever les hauteurs sans perdre un instant, Ewell et Hill jugèrent plus prudent d'attendre au lendemain. Les divisions Johnson et Andei son, formant chacune le tiers de leurs corps, ne les avaient pas encore rejoints ; les positions occupées par l'ennemi leur semblaient formidables, et ils ignoraient si derrière les troupes fédérales qu'ils venaient de combattre il ne s'en trouvait pas d'autres en réserve. De plus, le succès qu'ils avaient remporté dans la journée leur avait coûté cher.

Ils résolurent donc de se contenter d'avoir complètement défait deùx corps de l'armée de l'Union, de leur avoir pris cinq mille prisonniers et plusieurs canons. Il nous est facile de voir après coup, et avec notre connaissance de tout ce qui s'est passé depuis, qu'ils laissèrent échapper là une grande et unique occasion. Mais n'ayant pour se guider que les faits sous leurs yeux, la résolution qu'ils prirent était très-sage et très-sensée.

Le général Lee avait envoyé ordre à Hill de continuer la poursuite; mais quand, en arrivant de sa personne sur le champ de bataille dans la soirée, il trouva que Hill avait cessé de poursuivre l'ennemi et avait rappelé ses troupes, le général en chef dut, à cause de l'heure avancée, remettre au len lemain malin tout mouvement ultérieur.

Le général Meade, de son côté, venait de donner l'ordre de conceni ration sur Pipe-^reek, quand il apprit l'attaque des Confédérés contre Gettysburg et la mort du général Reynolds. 11 envoya aussitôt le général Hancock prendre le commandement, en lui enjognant de lui faire savoir si, selon lui, la position de Gettysburg était telle qu'il pourrait y accepter la lutte. Hancock arriva sur le terrain quand le combat était déjà terminé. Il plaça ses troupes et,

après avoir examiné la position, fit à Meade un rapport favorable, lui conseillant de concentrer toute son armée à Gettysburg. A vrai dire, après ce qui venait de se passer, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, à moins de céder à son adversaire la palme de la victoire sans plus résister. Les généraux Sickles et Slocum arrivèrent sur le terrain à la nuit et occupèrent les positions qui leur furent assignées, et Meade hâta l'arrivée du reste de son armée pendant la nuit du 1er au 2, et dans la matinée du 2 juillet.

Quel qu'ait été le plan primitif de Lee, il se trouvait aujourd'hui en présence de toute l'armée fédérale et aux prises avec elle. Il ne lui était guère possible de refuser le combat. Se retirer sans combattre eût été laisser à l'ennemi tous les résultais moraux de la victoire. Battre en retraite devant un ennemi supérieur en nombre n'était pas chose facile ; se maintenir et se nourrir, dans un pays ennemi, sans avoir eu raison d'un adversaire aussi formidable, présentait de grands dangers. D'autre part, l'armée de Nord- Virginie n'avait jamais été en meilleur état; la lutte du premier jour, qui avait détruit le quart des forces fédérales, paraissait d'un augure favorable, et dans le cas d'un triomphe décisif, les fruits de la victoire promettaient d'être plus grands que jamais. Le Nord et ses grandes cités seraient à la merci du vainqueur, qui neutraliserait ainsi les succès fédéraux dans l'Ouest, et jetterait le gouvernement de Washington dans la consternation. Il n'y avait pas à hésiter, il fallait combattre.

Pendant cette soirée et la nuit suivante, Lee mit en usage tous les moyens à sa disposition pour se bien rendre compte de la force de Meade et des positions qu il occupait. Malheureusement, Stuart et sa cavalerie ne l'avaient pas encore rejoint. Au midi de Gettysburg, à la sortie des dernières maisons et surplombant la petite ville, le terrain s'élève abruptement et s'étend dans la direction du sud, se terminant subitement par une hauteur appelée

Round Top. Le cimetière, sur l'élévation la plus proche de Gettysburg, a donné son nom à cette rangée de collines. Au moment de toucher au village, le terrain élevé tourne brusquement vers l'est, presque à angle droit avec sa direction première. C'est sur cette partie des hauteurs, appelée Cap Hill, qu'était . rangée la droite fédérale. Le 12e corps y avait pris place, puis le 1er et le 11e corps derrière la ville. A leur gauche, le 5e, le 2e et le 3e. La 6e corps ne parut que tard le lendemain. Ces dispositions furent prises par Meade, à mesure que ses troupes arrivaient sur le champ de bataille, dans la nuit du 1er au 2 juillet et dans la matinée de ce dernier jour. Son armée comptait 100,000 combattants.

Le chef confédéré fut rejoint pendant la nuit par la division Johnson, qu'il plaça à l'extrême gauche du corps d'Ewell faisant face à Slocum. Le corps d'Ewell, qui formait la gauche confédérée, se prolongeait à travers le village et donnait la main à celui de Hill au centre, la division Anderson formant la droite de Hill. Au delà venait le corps de Longstreet, avec les divisions Mac-Laws et Hood, qui était la droite de l'armée de Lee. Stuart, qui arrivait enfin de Carlisle avec sa cavalerie, devait se ranger sur la gauche.

Plus de la moitié de la journée du 2 juillet se passa avant que tous les préparatifs de Lee fussent achevés. Pendant la matinée, rien d'important n'eut lieu, si ce n'est un duel d'artillerie vers la gauche, entre Johnson et les troupes qui lui étaient opposées. Ni l'un ni l'autre des deux adversaires ne se souciait d'attaquer. Lee, dans son rapport, dit que si loin de sa base d'opérations il ne livrerait pas bataille, à moins d'être attaqué. Meade a reconnu depuis qu'il voulait rester sur la défensive. Mais les Fédéraux avaient pour eux le grand avantage d'être chez eux, en communication facile avec le reste du pays, tandis que Lee était entouré de populations hostiles, éloigné de ses

magasins et des contrées d'où il tirait ses vivres. 11 lui fallait donc attaquer ou battre en retraite. Ce dernier parti, comme nous l'avons déjà dit, était inadmissible. 11 se vit donc forcé d'attaquer.

Le général Meade, paraît-il, songeait à prendre l'offensive contre la gauche confédérée, mais y renonça sur lavis des généraux Warren et Slocum Sur la droile confédérée, Longstreet se préparait à attaquer. De ce côté, les lignes fédérales étaient postées en avant , à un kilomètre au plus, au delà du Cemetery Ridge, et occupaient des hauteurs moins élevées que la chaîne principale. C'était là qu'était posté le corps de Sickles, le 3e; il formait à ce moment la gauche fédérale. Longstreet, soutenu par une partie du corps de Hill, l'assaillit avec vigueur. La lutte fut vive, et bien que Sickles fût appuyé par Hancock sur sa droite et par Sykes avec le 5e corps à sa gauche, il dut finir par céder le terrain et se retirer avec grande perte. Sykes put cependant se maintenir à Round Top, et Meade, appelant en toute hâte le 6e corps et des détachements du 1er et du 12e, reforma sa ligne sur la crête de la chaîne principale, et arrêta les progrès de Longstreet.

Toute la gauche de l'armée fédérale n'en avait pas moins été forcée dans ses positions et les Confédérés les occupaient. Pendant que ceci se passait à l'aile commandée par Longstreet, Ewell à l'aile gauche s'apprêtait à p »usser vigoureusement l'ennemi qui lui faisait face, mais l'attaque se fit trop tard pour empêcher Slocum d'envoyer des renforts à Sickles. Aussi arriva-t-il que, par le défaut d'ensemble, les Confédérés n'obtinrent aucun avantage sérieux, quoique le combat n'eût pris fin qu'à la nuit, que Johnson eût emporté d'assa-rt une partie des ouvrages ennemis, et que Early eût rejeté les lignes fédérales sur Cemetery Hill.

L'obscurité vint surprendre les deux armées, et quoique les avantages remportés par Lee n'eussent pas été aussi

marqués ce jour que la veille, ils avaient cependant été considérables. Une aile de l'armée fédérale avait été refoulée avec grandes pertes ; ses propres troupes étaient actuellement placées de manière à attaquer les positions principales de l'ennemi, la clef même du champ de bataille, et, si elles s'en rendaient maîtresses, les Fédéraux étaient perdus. Ses pertes, quoique grandes, n'avaient en rien affaibli le moral de ses soldats. Le général Meade a reconnu qu'en ces deux jours les Fédéraux avaient déjà perdu 20,000 hommes. Le chiffre des pertes confédérées s'élevait à 12,000 au plus. Tout semblait indiquer du reste que les Sudistes triompheraient définitivement, malgré la forte position que tenait l'armée du Nord, sa supériorité numérique et son artillerie beaucoup plus puissante. La meilleure preuve en est que cette nuit même le chef fédéral tint un conseil de guerre dans lequel on discuta fort sérieusement la question de savoir si l'on ne se retirerait pas. Plusieurs membres du conseil votèrent pour la retraite, et le général Butteifield témoigne que le général Meade avait été loin d'approuver la décision de la majorité, qui vota le maintien de la position au risque d'avoir à continuer le combat le lendemain.

Lee ne fit que peu de changement dans son ordre de bataille pour la journée du 3 juillet. La division Pickett, du corps de Longstreet, arrivée pendant la nuit, amenait au chef confédéré quatre mille soldats qui n'avaient pas encore donné. La ligne confédérée était très-étendue, ce qui rendait difficile de combiner un assaut de toutes les forces réunies contre les positions fédérales. Cette absence d'unité avait déjà empêché Lee, le 2, de saisir la victoire qui semblait à sa portée. Il fit donc tous ses efforts et prit toutes ses précautions pour que la même chose ne se reproduisît pas le lendemain, mais, comme la suite le prouva, avec peu de succès. L'ennemi occupait Round Top, et son flanc était ainsi fortement protégé. L'attaque de Longstreet dut donc

être dirigée sur celte partie des hauteurs entre Round Top et Cemetery Hill, qui formait le centre gauche de la position de Meade. C'est là que commandait Hancock. En môme temps Ewell devait poursuivre l'avantage remporté par Johnson sur le flanc droit des Fédéraux. La division Heth et deux brigades sous Wilcox, du corps de Hill, étaient chargées de soutenir Longstreet, tandis qu'au reste des forces confédérées était confié le soin d'occuper l'attention des troupes ennemies qui leur faisaient face.

Dès l'aube Ewell devait poursuivre son succès de la veille en attaquant de nouveau la droite fédérale. Mais il fut devancé. Les troupes détachées la veille du corps de Slocum pour aller au secours de Sickles et de Sykes revinrent pendant la nuit et se jetèrent sur les ouvrages avancés dont Johnson s'était rendu maître le jour précédent. Un combat acharné s'engagea et dura plusieurs heures. Johnson repoussa leurs assauts, mais sans pouvoir réussir à entamer l'ennemi, Deux fois il se jeta sur la ligne fédérale, et deux fois il dut reculer.

Pendant qu'on se battait ainsi à l'aile gauche, où le combat se prolongea jusqu'à midi, rien ne bougeait sur le reste de la ligne. Cet assaut imprévu livré à Ewell avait sans doute dérangé le plan de Lee, selon lequel les deux ailes devaient attaquer simultanément. Longstreet n'avait malheureusement pas encore terminé ses préparatifs d'assaut, et l'artillerie se mascait sur Seminary Ridge. C'était une belle journée de juillet, le temps était chaud et lumineux, et à mesure que le feu ces^a sur le devant de -la division Johnson, tout redevint tranquille. Il était difficile, en por tanjt ses regards sur cette vallée et ce village si paisibles, tous deux inondés de soleil, de croire que ce calme n'était que le précurseur dune tourmente meurtrière, qui devait valoir à ce lieu obscur une renommée impérissable.

Voyant l'impossibilité de réussir contre la droite fédérale, Lee changea de plan et résolut d'attaquer le centre

ennemi. Entre une et deux heures tout était enfin prêt. Cent quinze bouches à feu couvraient Seminary Ridge. La division Pickett, dont Lee faisait le noyau de sa colonne d'attaque, était eu position. A un signal donné l'artillerie ouvrit le feu sur les hauteurs opposées. Meade, faute de place , n'avait pu mettre en ligne que 70 ou 80 canons ; mais, en ayant plus de 200 en réserve, à mesure qu'une pièce était démontée il lui était facile de la remplacer par une autre. Ce duel d'artillerie dura deux heures sans discontinuer un instant. Peu à peu du côté fédéral le feu devint moins vif et finit par cesser tout à fait. A ce moment Lee donna le signal de l'attaque.

La division du général Pickett, soutenue à gauche par la division Heth sous les ordres du général Pettigrew et à droite par le général WQcox avec deux brigades , fut chargée d'enlever les positions fédérales. La diâsion Pickett était composée de l'élite des vétérans de la Virginie. La colonne d'attaque tout entière comptait treize mille baïonnettes. Douze cents mètres de plaine et de montée la séparaient des lignes ennemies. Le mouvement en avant se fit avec une fermeté admirable. Quand les colonnes d'attaque-atteignirent la route d'Emmett-burg dans le fond de la vallée, les batteries confédérées se turent pour ne pas tirer sur leur infanterie. L'ennemi les reçut avec des décharges répétées de mitraille qui enlevaient des rangs entiers de Confédérés. Sans s'ébranler, sans hésiter, la ligne continua d'avancer, arrachant à ses ennemis mêmes des cris d'admiration. Soudain, au moment où elle touchait au sommet des hauteurs, toute la ligne d'infanterie fédérale fit feu. La divi>ion Pettigrew, malgré tous les efforts de son chef, se débanda et ses officiers furent impuissants à la ramener. Le désordre se mit aussi dans les brigades de Wilcox. de sorte que la division Pickett se trouva seule, ses flancs exposés à un feu oblique de droite à gauche, et la tête de ses colonnes déchirée par

les bombes et par la mitraille. Mais rien ne put l'arrêter. Son chef, sans cesse excitant ses hommes de la voix et du geste,, les mena à travers la grêle de balles droit sur les ouvrages ennemis. La ligne fédérale fut percée, les canons pris, et les troupes qui les avaient défendus, culbutées. Des cris de triomphe annoncèrent à leurs camarades qu'ils avaient tout balayé devant eux. Au milieu des nuages de fumée le général Lee put avec sa longue-vue distinguer le drapeau bleu de Virginie flottant sur Cemetery Ridge.

Mais ce succès chèrement acheté fut aussi court que glorieux. Les Fédéraux, rejetés sur leur seconde ligne, s'y reformèrent, et de là firent pleuvoir sur les ouvrages qui venaient de leur être arrachés un feu terrible. Pickett dans ce moment suprême se vit seul ; les divisions qui devaient l'appuyer n'étaient pas à leur poste. Si à ce moment il eût été secondé et soutenu, ce jour aurait ajouté un autre désastre à ceux déjà si nombreux qu'avait éprouvés l'armée du Potomac. Mais cette charge héroïque avait eu lieu en vain. Le général Hancock déploya un grand courage et une rare habileté à réparer son échec. Il lança sur les deux flancs de la division Pickett tout ce qu'il avait de troupes disponibles, tandis qu'il labourait le front de cette bande dévouée du feu de ses canons. La lutte fut courte, mais terrible. Tout ce que le courage du désespoir pouvait faire avait été tenté : des trois généraux de brigade, Garnett était tué, Armi-tead mortellement frappé, Kemper blessé et prisonnier; des 14 officiers supérieurs, un seul revint ; près des trois quarts de la division étaient couchés à terre, et Pickett dut enfin songer à sauver ce qui en restait. Il fit sonner la retraite, et les débris de cette colonne héroïque se retirèrent lentement dans les lignes confédérées. Le général Wilcox, qui n'avait pas suffisamment soutenu la charge de Pickett, s'élança à son tour pour enlever les hauteurs, mais ses soldats furent eux aussi repoussés avec perte.

De leur côté, les fédéraux avaient chèrement payé leur victoire; beaucoup de leurs généraux, eiitre autres Hancock et Gibbon, étalent blessés, et plusieurs milliers de leurs soldats étaient hors de combat.

De Seminary Ridge où il était, Lee avait suivi la charge. A la vue de ses soldats repoussés des hauteurs, il se mordit le bout des doigts, seul signe de trouble qu'il ait jamais donné. Puis l'instant d'après, sentant l'importance du moment, il se porta de sa personne au milieu des soldats en désordre pour les rallier, leur adressant des paroles d'encouragement et d'affection, sans montrer la moindre mauvaise humeur, le moindre abattement. « Tout ceci finira bien, » leur disait-il. « Nous en reparlerons plus « tard. En ce moment, il faut que tous les hommes de a cœur se rallient. » Aux blessés il demandait quelles étaient leurs blessures : il exhortait ceux qui n'étaient que légèrement atteints à bander leurs plaies et à se saisir d'un fusil dans ce moment critique. Presque tous se rendirent à cet appel et reprirent leurs places dans les rangs avec des cris d'enthousiasme. Grand nombre des plus grièvement blessés l'acclamèrent en le voyant passer.

« Même dans ce moment d'angoisse, » dit le colonel Fremantle, qui assista à cette bataille, « il n'y eut qu'une voix pour admirer la charge magnifique de Pickett , et les soldats ne cessaient de m'assurer de leur foi inébranlable dans leur général en chef, « Nous n'avons pas « perdu confiance dans notre vieux ! la journée d'aujour- « d'hui ne lui fera pas de tort! — TJncle Robert nous « fera tout de même prendre Washington ! » telles furent quelques-unes des exclamations que j'entendis autour de moi. )>

Les soldats confédérés revenaient en foule, poursuivis par le grondement de l'artillerie ennemie qui balayait de ses balles et de ses obus toute la vallée et les pentes de Seminary Riclge. Quoique s'exposant lui-même avec la plus

parfaite indifférence, Lee consei'la au colonel Fremantle, l'officier anglais que nous venons de citer, de se mettre à couvert, ajoutant : « C'est une triste journée pour nous, colonel, mais on ne doit pas s'attendre à être toujours victorieux. »

Mais là où Lee fut vraiment sublime, ce fut quand le général Wilcox vint lui annoncer que lui aussi avait été repoussé. Il pouvait à peineparler. tant il était ému enrendant compte de ses pertes. Lee, lui prenant la main, lui dit avecdoureur, demanière à le consoler un peu: « N'importe, général ; tout ceci a été causé par ma faute ; c'est moi qui ai perdu cette bataille, et je vous demande de m'aider de votre mieux à en sortir. » — Son sang-froid, son égalité d'humeur iie se démentirent pas un instant. Cette sérénité inébranlable se communiqua aux sol !ats, qui se couchèrent à l'abri du feu, rangés en ordre de bataille sur le revers de la colline et sur la li>ière du bois, où Lee les plaçait à mesure qu'ils arrivaient.

En prévision de la possibilité d'une attaque des Fédéraux, Longstreet, dont deux divisions, celles de Mac-Laws et de Hood, n'avaient pas donné, se tint prêt à les recevoir. « Les préparatifs se firent, dit le colonel Fremantle, avec moins de bruit et de confusion qu'aune revue. »

Mais le général Meade, quoiqu'il eût repoussé avec succès l'assaut sur ses lignes, avait trop souffert dans la bataille du 3 ainsi que dans les luttes des deux jours précédents pour pousser plus loin ses avantages. Mal^rél'avis debeaucoup de ses meilleurs officiers, il s'abstint de tout mouvement of ensif, et il fit bien, car Lon^street l'attendait avec ses deux divisions et une nombreuse artillerie prête à le recevoir. Les Confédérés espéraient ardemment que Meade s'avancerait contre eux, mais il n'en fit rien. Le reste de la journée du 5 se passa tranquillement, et le soir les Fédéraux se contentèrent d'occuper les lignes qu'ils avaient tenues toute la journée.

SA YIE ET SES CAMPAGNES

L'armée confédérée avait beaucoup souffert le dernier jour, et quand l'assaut de Pickett entêté repoussé, Lee ne voulut plus risquer une attaque contre les positions fédérales. Pendant la nuit le corps d'Ewell se retira de la ville et se posta sur Seminary Ridge, où le lendemain toutes les forces confédérées se trouvèrent réunies. Lee resta ainsi toute la journée du 4 juillet, espérant que son adversaire l'attaquerait . Mais Meade se lint sur la défensive, et le chef sudiste eut tout le loisir de s'occuper du transport de ses bless- s, de faire réunir les armes laissée s sur le champ de bataille et de diriger les trains d'équipages et ses quatre mille prisonniers vers le Potomac. Ne voulant pas hasarder un nouvel assaut sur les lignes fédérales, sentant combien il lui serait difficile de nourrir ses soldats dans un pays hostile en présence d'un ennemi supérieur en nombre, et ses munitions commençant à lui manquer, Lee se détermina à battre en retraite. Dans la nuit du 4 les troupes confédérées commencèrent à défiler vers le Poto mac. Le 6 et le 7 elles avaient atteint Hagerstown.

Pendant toute la journée du 4 le général Meade n'avait manifesté aucun désir de troubler son adversaire. A vrai dire l'armée fédérale n'était en état de rien entreprendre. Ses pertes pendant ces trois jours s'étaient élevées à 23,190 hommes. Les Confédérés, de leur côté, en avaient perdu 18 à 20,000, tant tués que blessés et prisonniers; parmi ces derniers beaucoup étaient blessés. Mais tandis que les rapports officiels fédéraux reconnaissent une perte de 23,! 90 hommes, tant tués que blessés et prisonniers, leur armée était tellement démoralisée et dispersée par celte lutte de trois jours que les chefs de corps, à un conseil de guerre tenu par Meade dans la nuit du 4, constatèrent que l'armée présentait à peine un* effectif de 52,000 soldats. Une des questions que l'on discuta dans ce conseil fut si l'armée fédérale battrait en retraite, et le général Biney dépose qiïil fut décidé d'attendre vingt-quatre heures encore

seulement pour recueillir sur les mouvements de Lee de plus amples renseignements. Et nonobstant Gettysburg a été appelé un Waterloo confédéré! Lee n'avait pas été vaincu, mais il n'avait pas réussi, et c'est en cela seul que Gettysburg fut une victoire fédérale.

Quoique diminuée en nombre, l'armée du Sud n'avait rien perdu de son énergie morale. La preuve en est que Lee avait attendu plus de trente heures avant que de se retirer, montrant ainsi qu'il était prêt à recommencer si l'ennemi prenait l'offensive.

Nul ne peut prétendre dire ce qui serait arrivé si les Fédéraux eussent donné l'assaut aux positions confédérées, mais conclure que l'armée de Lee eût été mise en déroute nous parait plus que hasardé. Loin d'être abattus ou découragés, les soldats confédérés brûlaient de prendre une revanche immédiate. Plusieurs officiers étrangers qui assistaient à la bataille témoignent que la tenue des soldats était tout ce que l'on pouvait désirer. Longstreet se faisait fort, à la tête de ses deux divisions et appuyé par sa puissante artillerie, de porter à Y ennemi, s'il l'attaquait, un coup aussi terrible que celui que venait de subir le général Pickett. Du reste, le témoignage du général Meade lui-même confirme notre manière de voir. Quand il comparut devant le comité de la guerre comme témoin, il dit* «Je suis d'avis que le général Lee s'est retiré non dans la crainte d'être évincé de ses'positions par suite de ce que je pourrais lui faire, mais pour ne pas être exposé à voir ses communications coupées par

une colonne de nos soldats sortant de Harper's Ferry

C'est là la vraie cause de sa retraite. »

Sur la question qu'on lui posa : « Avez-vous trouvé, après la bataille de Gettysburg, des symptômes de démoralisation dans l'armée de Lee? » Meade répondit : « Non, monsieur, je n'ai rien vu de pareil. » Nous ne voyons du reste pas pourquoi Lee aurait éprouvé de graves craintes-

au sujet de son armée, qui, après toutes ses pertes, comptait encore cinquante mille hommes, pour la plupart ayant fait plusieurs campagnes, et à la tête desquels, comme l'expérience le lui avait prouvé, il pourrait toujours tenir tête à n'importe quelle force fédérale. A Chancellorsville, il avait défait une armée plus nombreuse que celle de Meade avec moins d'hommes. C'est le manque de vivres qui contraignit le chef sudiste à se retirer, et surtout le manque de munitions. Les trois jours de lutte à Gettysburg avaient presque épuisé ses provisions de poudre, de cartouches et de balles. Les difficultés de se ravitailler devenaient bien grandes depuis que l'ennemi se rapprochait de toutes parts et menaçait ses derrières.

Tous ces motifs contribuèrent à la détermination que prit 1er général Lee. Les troupes confédérées passèrent la soirée et la nuit du 3, ainsi que toute la journée du 4 juillet, rangées en ordre de bataille sur le Seminary Ridge, à attendre de pied ferme l'attaque fédérale. Ils employèrent ce temps à enterrer leurs morts, à ramasser les armes et débris, et à faire prendre les devants à leurs chariots, à leurs fourgons et à leurs blessés. Dans la nuit du 4, la # retraite commença par les deux routes de Fairfîeld et de Chambersburg, sans aucune hâte, sans aucun désordre, sans aucune confusion. — L'arrière-garde ne quitta Gettysburg que le 5 au matin.

Malgré la poussière qui les couvrait, malgré les bandages qui enveloppaient leurs blessures et malgré leur fatigue, les soldats de Lee marchaient résolument, encore pleins de feu et d'entrain, prêts, au premier ordre de leur chef, à faire volte-face et à croiser de nouveau le fer avec l'ennemi, animés de la même ardeur que lorsqu'ils s'avançaient en conquérants.

La tache qu'avait devant lui le chef sudiste était toutefois bien difficile. Son armée était très-inférieure en nombre à celle de son adversaire. Le gouvernement du

Nord avait à sa disposition les chemins de fer venant ae l'Est, qui aboutissent au Potomac supérieur, et pouvait ainsi, indépendamment de l'armée de Meade, placer une force considérable en travers de la ligne de retraite. De plus, sa marche était encombrée de ses quatre mille prisonniers et d'une longue file d'équipages du train sur une ligne de 22! kilomètres. Le chemin qu'il avait à parcourir éta t long; il avait à craindre que Meade ne cherchât à le couper du fleuve. Conduire son armée à travers tous ces dangers et la ramener en sûreté sur le sol de la Virginie, exigeait non-seulement la plus grande habileté, mais aussi un très-grand courage moral. Heureusement, la confiance des suidais dans leur chef illustre n'avait nullement faibli; et, tant qu'ils le savaient à leur tête, ils se sentaient assurés de sortir sains et saufs de toute épreuve.

Le 5 au matin, aussitôt que Meade eut découvert la retraite de Lee, le corps de Sedgwick fut envoyé à sa poursuite. Le gros de l'armée prit la route de Frederick. Mais Sedgwick s'arrêta à Fairfield, sans pousser plus loin, Meade ne voulant rien risquer. Les Confédérés filèrent lentement par Cashtown et Fairfield, précédés par les trains ' d'équipages, et atteignirent Ilagerstown sans avoir été inquiétés. Pendant ce temps, le général en chef fédéral, qui avait été- rejoint par plus eurs milliers de troupes fraîches venues de Washington, suivait à distance par le détour de Frederick, et le 12 apparut devant les positions occupées par Lee.

Ce dernier, à son arrivée à Hagersfown, le 7, se trouva arrêté par un nouvel obstacle. Les pluies torrentielles des derniers jours avaient fait croître les eaux du Potomac tellement qu'il n'était plus possible de passer à gué. Les ponts avaient élé emportés par le courant ou détruits par des escadrons volants de cavalerie ennemie. Ne pouvant franchir le fleuve, Lee choisit une forte position, sa droite appuyée i au Potomac à Falling Waters, et sa

gauche à Hagerstown, de manière à couvrir les gués, à Williamsport et à Falling Waters. Du 7 au 13, sa position était critique. Les munitions manquaient et les vivres rapportés de Pennsylvair.e tiraient à leur fin. La crue des eaux empêchait que rien n'arrivât de Virginie, et l'armée entière de Meade approchait. Le 12, les Fédéraux parurent en vue de leurs adversaires. Ce jour et le lendemain, Lee s'attendait à être attaqué. Ma;s, loin de là, Meade ne songea qu'à élever des ouvrages en terre et à se retrancher, tant Lee lui semblait redoutable. Dans ce moment critique, quelque ému qu'il pût être, et il y avait de quoi être troublé, Lee ne laissa rien paraître de ses émotions. Ayant derrière lui un fleuve débordant, devant lui un ennemi auquel venaient sans cesse se joindre des renforts, sa position pouvait devenir très-dangereuse. Mais le chef sudiste ne perdit ni sa confiance en lui-même, ni celle que lui inspiraient ses soldats, et parut prêt à tout événement.

Pendant que Meade hésitait, Lee reconstruisait ses pontons, et le 13, les eaux ayant baissé et la rivière étant devenue guéable, l'artillerie et les équipages du train passèrent le Potomac, dans la nuit du 13 au 14. L'état des routes était si abominable, que les troupes n'arrivèrent au pont qu'après le lever du soleil, le 14. Il était une heure de l'après-midi avant que tous eussent passé et que le dernier pont fût rompu. Pendant toutes ces longues heures que dura le défilé, Lee, à cheval sous un déluge de pluie, galopant tantôt du gué au pont, tantôt revenant, tantôt immobile, surveillait tout ; lui-même restait impassible. Mais ces journées d'extrême fatigue, les nuits de veille et d'anxiété avaient fini par l'épuiser. Quand la plus grande partie de l'arrière-garde eut sans accident franchi le pont ébranlé par le courant, sur lequel depuis longtemps il fixait un regard inquiet, il ne put retenir un soupir de soulagement, comme si un grand poids^lui était

enlevé du cœur. Voyant son épuisement, le général Stuart lui offrit un peu de café. Lee le but d'un trait. « Jamais, dit-il, en rendant le verre, je n'ai rien bu d'aussi délicieux. ))

L'ennemi ne s'opposa en rien à ce passage, qui se fit avec un plein succès et sans perte aucune, sauf deux canons embourbés, qu'on dut abandonner faute de chevaux, et quelques traînards attardés.

Le 12, le général Meade avait soumis à un conseil de guerre la question de savoir s'il devait attaquer l'armée confédérée. Quoique le général French avec huit mille hommes, sans compter divers corps de nouvelles levées, l'eût rejoint, le conseil, à la presque unanimité, se prononça contre, preuve assez décisive de la condition dans laquelle se trouvait l'armée fédérale. Le 14 au matin, en voyant les ouvrages sudistes abandonnés, Meade lança sa cavalerie à la poursuite, mais, sruf quelques escarmourhes insignifiantes, sans résultat.

L'irritation fut grande dans le Nord quand on apprit que l'armée du Sud était repassée en Virginie; on n'avait pas douté que Meade ne parvint à détruire les Confédérés : aussi la réaction contre ceux qui étaient chargés de conduire cette campagne fut-elle très-vive.

Lee, après avoir passé le Potomac, s'arrêta près de Winchester, où il donna quelques jours de repos à ses troupes. Le 17, un fort détachement de cavalerie ennemie, franchissant le fleuve à Harper's Ferry, fit une pointe jusque dans le voisinage de Martinsburg. Le général Fitz Lee l'attaqua à Kearneysville et le rejeta de l'autre côté du Potomac, en lui faisant essuyer de grandes pertes.

Par suite des mouvements du général Meade, qui avait traversé le fleuve à Berlin quelques jours après, et longeait le flanc oriental du Blue Bidge, Lee dirigea son armée par Front Royal vers la ligne du Rappahannock. Cette retraite eut lieu sans incidents, sauf une tentative faite par

une forte colonne ennemie pour entourer l'arrière-garde confédérée en pénétrant subitement dans la vallée par Manassas Gap. Mais elle n'eut pas le succès désiré, et Meade renonçant définitivement à inquiéter les Confédérés, ceux-ci atteignirent le Rappahannock vers le 1er août.

Peu après le président Davis désigna pour tout le pays un jour d'humiliation et de prières publiques. Lee fit paraître à cette occasion le bel ordre du jour suivant :

« Quartier général de l'armée du Nord-Virginie, 13 août 1863.

(( Le président desÉtats confédérés a désigné, aunom du peuple, le 21 août comme un jour de jeûne, d'humiliation et de prières. Les officiers et les soldats de cette armée devront observer strictement la solennité de ce jour. Tous les travaux militaires, excepté ceux d'une absolue nécessité, devront être suspendus.

« Les généraux de brigade veilleront à ce qu'un service divin approprié à la circonstance soit célébré dans leurs cantonnements respectifs.

a Soldats ! nous avons péché contre Dieu Tout-Puissant! Nous avons oublié ses merveilleuses bontés ; et nous avons nourri en nous un esprit de vengeance, d'orgueil et de vanité! Nous ne nous sommes pas souvenus que les défenseurs d'une cause juste doivent être purs devant Lui, que nos jours sont entre ses mains. Nous nous sommes trop fiés à la puissance de nos armes pour conquérir notre indépendance. Dieu est « noire seul refuge et notre force ». Humilions-nous devant Lui, confessons-lui nos nombreux péchés et supplions-le de nous accorder un courage plus élevé, un patriotisme plus pur et une volonté plus ferme. Demandons-lui de changer le cœur de nos ennemis, de

hâter le moment où la guerre, avec ses douleurs et ses souffrances, aura une fin, et de consentir à nous donner un nom et une place parmi les nations de la terre.

u R. E. Lee, général. »

De fait la campagne était terminée. Pendant plusieurs semaines les deux aimées restèrent immobiles à s'observer sur lts deux rives du Rappahannock. Au mois de septembre Lee dut détacher Longstreet avec le tiers de son armée pour porter secours au général Bragg dans le Tennessee. Le général Meade envoya aussi une partie de ses troupes dans la Caroline du Sud.

Quoique l'armée fédérale eût été par là considérablement aflaiblie, elle restait encore numériquement bien supérieure à celle de Lee. Néanmoins ce dernier résolut de frapper un coup qui aurait pour résultat de rejeter Meade au delà de la ligne du Rappahannock jusqu'à ce que la saison des opérations m litaires fût passée. A cet effet il essaya de manœuvrer de façon à tourner l'aile droite de son adversaire et à placer son armée entre les Fédéraux et leur capitale. Il cherchait, selon ses piopres paroles, à forcer Meade à se mesurer avec lui en nataille rangée, mais l'important était pour l'un et pour l'autre chef, avant d'en venir aux mains, d'avoir l'avantage de la position.

Quelque rapides que fussent ses mouvements, une affaire d'avant-postes, le 10 octobre, à Culpepper Court House, révéla au chef fédéral le danger qu'il courait. Le 11 il abandonna la ligne du Rappahannock, et sa cavalerie sous Ruford se vit refoulée par la division de Fitz Lee vers Brandy Station. Le général Lee suivit Meade jusqu'à Warrenton, où il concentra ses forces le 13. Les mouvements de Meade trahissaient de l'embarras et de l'hésitation. Un instant il pensa disputer le passage du Rappa-

hannock supérieur à Warrenton Springs et à Freeman's Ford, mais y renonça. Lee pendant ce temps avançait toujours. Ewell chassait devant lui les Fédéraux et refoulait le général Warren au delà de Cedar Run, puis se hâtait, en passant par Auburn, d'aller rejoindre Hill à Bristoe Station. Lee espérait de cette man ère prévenir Meade et se saisir de la voie ferrée, barrant ainsi aux Fédéraux le chemin de Washington. Mais le chef nordiste, enmar<hant toute la journée du 14, parvint à Gentreviile, où il comptait livrer bataille, ayant la ressource, si le succès ne lui souriait pas, de facilement s'abrit< r dans les lignes de la capitale. Hill ne trouva à Bristoe que l 'arrière-garde fédérale. Trop faible, par suite de l'absence de Longstreét, pour attaquer des pos tions aussi formidables que celles de Centreville, et ne voyant aucun avantage sérieux à faire une démonstration sur un des flancs fédéraux, dont le seul résultat eût été de faire rentrer Meade dans les lignes de Washington sans profit aucun pour les Confédérés, Lee se retira le \ 8 en détruisant la voie ferrée, et revint occuper ses anciennes positions sur le Rappahannock.

Le 7 novembre Meade reparut sur la rive nord de la rivière; mais Lee, ne voulant pas se laisser engager dans une bataille rangée, se retira derrière le Bapidan et Meade reprit lui aussi ses anciennes positions. Son armée comptait de 60 à 70,000 hommes, celle des Confédérés de 50 à 53,000, beaucoup d'entre eux n'ayant ni souliers, ni couvertures, ni manteaux, malgré l'intempérie du mois de décembre, comme Lee le constatait dans une lettre au ministère de la guerre. 11 se plaignait amèrement du dénûment dans lequel on laissait ses braves soldats.

Le 26 novembre Meade renouvela ses efforts pour portera l'aimée confédérée un coup décisif. Les troupes de Lee étaient dispersées sur une assez grande étendue de pays. L'appauvrissement de toute cette région et la difficulté de nourrir l'armée avaient rendu cette dispersion nécessaire.

Toutefois toutes les précautions avaient été prises pour concentrer rapidement, en cas de danger, les détachements épars. De forts retranchements avaient été élevés dans des positions naturellement très-fortes, sur le Mine Run, affluent du Rapidan qui coule du sud au nord.

C'est la première fois que Lee fit usage de ce système de parapets, formés détrônes d'arbres renversés, derrière lesquels on amoncelait de la terre ; le tout impénétrable aux balles. Ce système de défense devint célèbre.

A la nouvelle que l'ennemi s'apprêtait à passer soudainement cette rivière avec l'espoir de le surprendre, Lee opéra rapidement son mouvement de concentration, et lorsque Meade, après quelques escarmouches assez meurtrières, se trouva brusquement arrêté au passage du Mine Run, il s'aperçut que les positions occupées par Lee étaient imprenables. Les vivres que ses soldats avaient apportés avec eux étaient presque épuisés, et la saison des pluies, si désastreuse pour une armée en Virginie, approchait. Force fut donc au général fédéral de battre en retraite. C'est ce qu'il fit dans la nuit du 1er décembre. Les Confédérés le poursuivirent le lendemain matin jusqu'au Rapidan, lui faisant quelques prisonniers. Ce fut la fin des opérations militaires de l'année 1863.

Tel est le résumé de la campagne de Gettysburg. On s'est autant mépris sur le but que se proposait Lee en la commençant, qu'on s'est exagéré ses conséquences après qu'elle a été terminée. Nous avons dit les causes qui en avaient fait concevoir l'idée. Il a été démontré que le général Lee, au commencement de l'été, se trouvait forcément obligé, ou de se porter en avant, ou de permettre à son adversaire, après avoir comblé les vides de son armée et mettant à profit l'expérience acquise au prix de deux défaites, de se jeter sur l'un ou l'autre de ses flancs et de répéter ainsi la campagne de l'année précédente. L'inégalité toujours croissante entre les forces des combattants, le

général Hooker, recevant deux hommes pour chaque soldat qui venait se ranger sous les étendards confédérés, rendait l'inaction dangereuse. Le succès remporté à Chancellorsville ne pouvait produire tous ses résultats que si le général Lee prenait vigoureusement l'offensive.

Après les mouvements stratégiques qui forcèrent Hooker à se replier, d'abord de la ligne du Rappahannocl^ puis de celle du Potomac, le but que se proposait Farinée confédérée, en pénétrant jusqu'au cœur de la Pennsylvanie, a été indiqué. Là, par suite de l'absence de sa cavalerie, le chef sudiste se trouva à l'improviste en présence de l'armée de l'Union et se vit presque forcé délivrer bataille. L'assaut du troisième jour, à Gettysburg, ayant été repoussé, neutralisa les succès des deux premières journées et rendit nécessaire une retraite en Virginie. De son côté, l'armée du Nord avait trop souffert pour poursuivre son avantage : elle se contenta de se tenir en observation sur le Rappahannock, tandis que Lee détachait un tiers de ses forces au secours des Confédérés dans l'Ouest.

Cette campagne, loin d'avoir été le moment critique de la guerre, loin d'avoir eu une influence décisive sur le résultat de la lutte, ne décida rien. On s'en est exagéré l'importance, par l'effet très-naturel de la consternation causée par l'invasion de Lee en Pennsylvanie. Le Nord fut en proie pendant quelques jours à une panique universelle, le Sud se livra à des espérances exagérées. Pour ceux qui s'attendaient d'un moment à l'autre à voir Baltimore, Philadelphie et même New York succomber à l'envahisseur, la nouvelle qu'il avait subi un échec à Gettysburg semblait annoncer la ruine de la puissance confédérée. De fait, les deux points de vue étaient également faux. La non-réussite de Lee à Gettysburg fit subir à son armée des pertes sérieuses, coupa court à sa campagne d'été dans la Pennsylvanie et calma les inquiétudes qu'éprouvait le Nord au sujet de ses grandes villes. Mais en

définitive, il n'en est pas moins vrai qu'en pesant les avantages acquis aux deux belligérants, la plus grande part en revient aux Confédérés. Les pertes infligées à l'armée fédérale la réduisirent à l'inaction pour le reste de l'année, permirent à Lee de se maintenir sans être inquiété sur le Rapidan, avec une partie seulement de son armée, et empêchèrent l'exécution du mouvement projeté sur Richmond. L'invasion du Nord éloigna du territoire de la Virginie les troupes ennemies pendant la moisson , allégea pour un temps le poids des charges sous lesquelles ployaient ses habitants, et ramena une abondance relative dans l'intendance si mal approvisionnée des Confédérés.

Les ressources et le nombre des deux armées, ainsi que les positions occupées par elles, ne différaient pas beaucoup au 1er août de ce qu'ils avaient été le 1er juin, mais la campagne contre Richmond, que Hooker s'apprêtait à entreprendre quand Leeprit l'offensive, n'était plus possible, ce qui étaitpour le Sud un gain positif d'une année. Si Lee au contraire fût resté sur la défensive, il n'aurait pu recueillir les mêmes avantages. Sans parler des dangers résultant de l'inaction, et de la peine qu'il avait à faire vivre son armée, bien pauvrement il est vrai, dans une contrée épuisée, les Fédéraux n'auraient eu qu'à tourner sa position pour le forcer, ou à livrer bataille en plaine, ou à se retirer vers une ligne de défense plus éloignée. Eût-il réussi dans une seconde bataille de Chancellorsville, la situation eût été la même qu'après le retour de Lee sur le Rappahannock, avec cette différence qu'une grande partie des terres les plus fertiles de la Virginie seraient restées entre les mains de l'ennemi, qui aurait, de plus, eu le loisir d'inquiéter les Confédérés sur d'autres points du territoire.

Quoique les résultats de Gettysburg aient été ainsi indécis, il aurait pu en être autrement. Si Lee avait réussi dans son audacieuse tentative et avait culbuté l'armée fé-

SA YIE ET SES CAMPAGNES

dérale en lui prenant sa nombreuse artillerie sur Cemetery Hill, un pareil succès aurait eu pour les Confédérés des conséquences immenses. La Pennsylvanie et Baltimore au pouvoir de l'ennemi, le gouvernement fédéral se serait vu forcé de rappeler le général Grant de l'Ouest. La campagne, si heureusement inaugurée dans le Sud-Ouest par les Fédéraux, aurait été interrompue, et cette suite d'événements contraires aurait probablement donné une prépondérance marquée au parti de la paix dans le Nord. De là auraient surgi des embarras sérieux pour l'administration du président Lincoln. Tels étaient les fruits qui seraient résultés d'une victoire, et cette pensée influa sans doute sur l'esprit de Lee quand la lutte vint s'offrir à lui. Pendant trois longues journées d'été le prix de la victoire oscilla dans la balance, et il l'eût arraché à la fortune s'il avait jamais pu arriver à combiner une attaque simultanée de toutes ses forces sur la position fédérale.

Si Gettysburg a été, comme le veulent certains écrivains nordistes, un véritable Waterloo pour la cause du Sud, comment se fait-il que le général Meade, à la tête de son armée victorieuse , n'ait pas poursuivi et écrasé l'armée confédérée? Ne recevait-il pas des renforts continuels? Ne réparait-il pas ses pertes continuellement, grâce aux nombreuses troupes qui remplissaient le camp retranché de Washington? Comment n'a-t-il pas pénétré, à l'aide des rivières et de la mer dont il était maître, jusqu'au cœur de la Virginie et terminé la guerre par la prise de la capitale confédérée?

Mais il devait en être autrement : la lutte colossale que l'armée de Nord-Virginie soutenait, depuis trois ans, contre toute la puissance du Nord avec des moyens si insuffisants et un nombre de soldats toujours décroissant, était destinée à offrir un autre et dernier spectacle d une grandeur incomparable. Les deux adversaires, épuisés après Gettysburg, reprirent haleine un instant, puis le

combat à mort recommença. L'homme éminent dont les talents avaient si vaillamment soutenu la cause confédérée dans l'Est, devait donner une preuve encore plus grande de sa supériorité et offrir dans la merveilleuse campagne de 1864-65 un modèle d'habileté militaire.

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