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CHAPITRE XIII

BATAILLES DU WILDERNESS, SPOTTSYLVANIA, COLD HARBOR OPÉRATIONS DANS LA VALLÉE. — COMMENCEMENT DU SIÈGE DE PETERSBURG

Les troupes confédérées avaient repris leurs cantonnements d'hiver derrière le Rapidan. Le quartier général de Lee resta établi, pendant l'automne et l'hiver de 1865, dans un bois sur le versant méridional d'une colline élevée, Clarke's Mountain, à quelques kilomètres à l'est de Orange Court House. Entouré de son état-major, il y menait presque une vie de famille. Ceux qui l'ont vu de près à cette époque, ne tarissent pas en éloges sur sa douceur et le parfait équilibre de ses qualités morales.

Le charme de sa société était très-grand. Pas l'ombre de prétention, la plus parfaite sincérité, la simplicité d'un enfant : plus on le voyait, plus on l'aimait, car, à l'inverse de ce qui arrive généralement, Lee était encore plus grand de près que de loin.

Pendant ces longues semaines d'inaction sur le Rapidan, ses soldats apprirent à le mieux connaître. Dans les rudes campagnes des deux dernières années , le vieux guerrier avait partagé leurs fatigues et jamais une seule fois il n'avait négligé de veiller sur eux et de subvenir à leurs besoins. Il les avait conduits au feu, s'expo-

sant avec la plus parfaite indifférence ; mais , autant que possible, il épargnait la vie de ses hommes, et bien des fois, au grand déplaisir des autorités civiles, il avait exigé qu'avant tout on prît soin de ses vétérans. Ces faits arrivèrent peu à peu à leur connaissance , et, du général de division jusqu'au dernier tambour, Lee était adoré. L'armée entière sentait que cet homme, si peu démonstratif, si simplement vêtu, couchant comme le moindre de ses soldats sous sa tente, n'ayant au milieu des bois qu'une seule couverture , était pour elle un guide, un protecteur, sans cesse attentif à son bienêtre, jaloux de sa renommée si chèrement achetée, et toujours prêt, en sa qualité de chef et d'ami , à la défendre.

Cet hiver, il se produisit parmi les soldats confédérés un fait qui arrive souvent aux États-Unis, surtout dans les parties les plus récemment colonisées et à certaines époques de l'année. Nous voulons parler d'une certaine fermentation, d'une certaine exaltation religieuse. Les épreuves que subissaient les populations du Sud , plus particulièrement les événements qu'avait traversés l'armée de Nord-Virginie^ l'inaction forcée dans laquelle elle se trouvait, tout contribuait à réveiller les idées religieuses, toujours très-vivaces chez ces hommes de vieille race anglaise ou écossaise. Sans cesse on assistait au spectacle touchant de vieux soldats grisonnants, dévotement agenouillés en cercle, adressant leurs humbles prières à Celui qui les avait jusqu'à ce jour si visiblement protégés. Un général en chef, élevé à Fécole européenne, n'aurait eu qu'un sourire de pitié pour ces réunions à sensation, ou n'y aurait fait aucune attention, les regardant comme au-dessous de lui. Lee, au contraire, contemplait, avec un plaisir qu'il ne cachait pas, l'enthousiasme religieux de ses troupes. Il allait les voir, s'entretenait avec les aumôniers, et prêtait à cette bonne

œuvre l'appui de son autorité, tout joyeux de voir des sentiments de religion se répandre dans son armée. Le trait le plus marquant de l'illustre soldat, celui qui était le plus enraciné chez lui, celui qui primait tous les autres, était son amour envers tiieu. Aux yeux du monde, ce sentiment s'appelait l'amour du devoir; mais chez Lee le mot devoir n'était qu'un autre nom pour exprimer la volonté divine. Rechercher quelle était cette volonté et l'exécuter, tel a été, du premier au dernier moment de sa vie, le seul but du grand Virginien.

Nous tardons peut-être trop à arriver à la dernière grande campagne de la guerre. Mais, pour bien comprendre sa conduite dans les derniers jours de sa vie publique, il est absolument nécessaire de se pénétrer de l'idée que le cœur de cet homme de bien était profondément convaincu de l'existence d'une Providence dont la haute sagesse règle toutes choses, et qu'il était soumis à l'avance à ses décrets impénétrables. Nous allons assister au spectacle d'une âme vaillante affrontant l'adversité et les désastres avec un calme parfait et une résolution inébranlable. Jusqu'à un certain point, cette impassibilité pouvait tenir à la nature fière et courageuse de l'homme. Mais il advint un moment d'épreuve où le courage du soldat ne pouvait plus rien , où il n'était plus possible à la nature humaine cherchant son appui uniquement ici -bas de ne pas perdre entièrement courage et de ne pas renoncer à la lutte. A ce moment décisif, Lee cependant se maintint ferme et ne voulut pas succomber. Peu de personnes étaient en état de s'expliquer d'où venait l'absolue sérénité de son âme, quand tout croulait autour de lui sans qu'il pût se faire la moindre illusion. Il y avait bien la fierté du soldat qui ne veut pas céder, mais il était aussi soutenu par un sentiment bien plus puissant que le courage humain: c'était la conscience d'avoir fait son devoir, l'assurance

intime qu'il était protégé par Dieu, dont la sublime bontésait ce qui est pour notre bien.

La lutte suprême entre les deux armées appartenait encore à l'avenir. Les vétérans de l'armée de Nord-Virginie gardaient toujours la ligne du Rapidan, et leur chef aux. cheveux blancs surveillait attentivement de sa tente dans les bois les mouvements de l'ennemi. Pendant les longs mois d'hiver sa correspondance officielle, comme à l'ordinaire, l'occupait beaucoup, et les soins minutieux qu'il donnait au bien-être de ses soldais, ainsi que les préparatifs pour la campagne du printemps, prenaient le reste de son temps. Souvent aussi il visitait les hommes sousleurs tentes. Aussitôt que de loin on voyait apparaître le général en chef, revêtu de son uniforme gris, coiffé du sombrero de même couleur, et monté sur son coursier gris pommelé, Traveller, ses vieux guerriers accouraient au-devant de lui de tous côtés, et le recevaient avec tourtes sortes de témoignages de respect et d'affection. Parfois il poussait ses courses jusqu'aux bords du Rapidan, aux avant-postes, s'arrêtant tantôt chez un officier, tantôt chez un autre, s'entretenant avec tous, s'informant de tout et n'oubliant surtout jamais d'échanger quelques bonnes paroles avec les simples soldais, de préférence avec ceux qui, comme lui-même, n'étaient plus jeunes. Son sourire, plein de bonhomie, était irrésistible, et le vieux soldat, sous son pauvre uniforme troué, sentait combien son général en chef le regardait comme un ami et un camarade.

Il n'y a guère de spectacle plus attachant, plus reposant au milieu des cruelles épreuves d'une guerre fratricide que de s'arrêter à contempler les traits d'un homme grand et bon, dans ces relations journalières qui lui permettent de se laisser aller aux épanchements du cœur. Simple et affectueux, le vieux gentleman virginien n'a pas été oublié de ses soldats. Ils se le rappellent comme il

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leur est apparu sur bien des champs de bataille, les devançant au galop les jours de victoire. Mais ce qu'ils n'ont surtout pas oublié, c'est le vieil Uncle Robert, comme il était pendant les hivers de 1862 et 1863, sur le ftappahannock et sur le Rapidan, venant au milieu d'eux, les appelant chacun par leur nom, et ayant un sourire pour l'un, une bonne parole pour l'autre.

Dans les premiers jours de mai 1864 commença la' longue campagne qui devait se terminer par la ruine du gouvernement confédéré. En vue de ce nouvel assaut d'armes, le Nord avait fait des préparatifs formidables. Des nouvelles levées vinrent combler les vides dans les rangs fédéraux. Des masses énormes d'approvisionnements et de munitions s'accumulaient aux dépôts centraux à Washington, et le gouvernement fit venir de l'Ouest un officier d'une grande réputation pour prendre le commandement des troupes du Nord en Virginie, où il était plus que jamais évident que devaient se porter les coups réellement décisifs dans celte lutte suprême. Le général Grant, dont il est question ici, se trouvait par le fait à la tête de toutes les forces de la République, évaluées à un million d'hommes.

Dès le mois de février 1864, le général B. F. Butler avait fait une pointe du côté du Chickahominy contre Richmond, mais s'était retiré sans avoir rien effectué. Le général Kilpatrick, à la tête d'une colonne de cavalerie, avait aussi cherché, vers la même époque, à pénétrer dans Richmond du côté nord-ouest, dans la direction du Rapidan, avec l'espoir de délivrer les prisonniers fédéraux. Presque tous les hommes valides étant à l'armée de Lee, il lui fut facile d'arriver par surprise assez près de la ville, mais là il fut arrêté par quelques milices rapidement réunies. 11 dut se retirer aussi vite qu'il était venu. Un de ses officiers, le colonel Dahlgren, fut tué dans cette escarmouche. On trouva sur lui le plan détaillé de l'en-

treprise projetée et des papiers où Ton vit la preuve qu'après avoir rendu la liberté aux prisonniers on devait livrer la ville au pillage et mettre à mort le président et le cabinet confédérés. 11 faut espérer pour l'honneur de la nature humaine qu'il y a eu exagération dans les desseins prêtés aux chefs fédéraux.

Tout favorisait le général Grant au moment où il prenait le commandement. Ses prédécesseurs, Mac-Clellan entre autres, avaient eu à se plaindre des autorités fédérales qui ne leur avaient prêté qu'un appui équivoque, ou les avaient contrecarrés dans leurs projets. Le nouveau commandant en chef, au contraire, entrait en fonctions soutenu cordialement par le gouvernement entier, auquel il était sympathique personnellement et politiquement. Ses pouvoirs étaient illimités. Il était libre de concentrer en Virginie le nombre de soldats qu'il voudrait, et de choisir les corps d'élite dans les autres armées de l'Union. Il réunit donc de préférence sous ses drapeaux les régiments qui comptaient le plus de service, et cela juste au moment où son adversaire voyait de jour en jour diminuer le nombre et la vigueur de ses troupes. Il paraissait donc probable qu'il l'écraserait dès le premier choc.

L'armée fédérale au 1er mai 1864 comptait 1-41,116 combattants. Celle du général Lee ne s'élevait qu'à 52,626, à un peu plus d'un tiers des forces dont disposait le général Grant. Le corps d'Ewell avait 15,000 hommes, celui de Hill 17,000, celui de Longstreet 10,000. La cavalerie et l'artillerie réunies un peu plus de 1 0,000. Longstreet, comme Ton voit, avait rejoint Lee, mais les Confédérés souffraient de désavantages encore plus sérieux que ceux résultant d'une telle disproportion de nom^ bre. L'armée du Sud, déjà si faible numériquement, était de plus affamée et en guenilles. En vain le général Lee avait-il énergiquement protesté contre un traitement aussi insensé à l'égard d'une armée dont dépendaient les desti-

nées du Sud. Que ce fût la faute des autorités, ou que le mal vînt de circonstances sur lesquelles le gouvernement ne pouvait rien, il n'en est pas moins constant que le service de l'intendance se faisait très-mal, et que lorsque l'armée entra en campagne, dans les premiers jours de mai, les soldats n'étaient qu'à moitié nourris et nullement en état de supporter les fatigues qui allaient leur être imposées. Les choses en arrivèrent au point que la ration de viande dans l'armée confédérée pendant la saison d'hiver de 1863-1864 n'était que de 125 grammes ; encore n'était-ce que de la graisse de porc que les soldats faisaient fondre et mangeaient sur leur .pain en guise de beurre. La ration de pain était le plus souvent du maïs, rarement de la farine, et encore en si petite quantité que les hommes n'avaient qu'une bouchée. Les chevaux aussi avaient à peine de quoi se nourrir. Plusieurs fois pendant cet hiver la viande et le pain vinrent à manquer complètement. Le général Lee dut même adresser à ses soldats un ordre du jour pour calmer leurs murmures. Il leur donnait l'exemple de la frugalité, ne mangeant de viande que deux fois par semaine ; généralement son dîner ne se composait que de choux et de maïs. A un moment la détresse fut telle que, Lee écrivit au président Davis a qu'il craignait de ne plus pouvoir tenir la campagne ».

Le gouvernement confédéré avait aussi eu le tort de ne pas enrôler ses soldats pour une période de plus de douze mois. Il lui eût été facile, pendant l'enthousiasme des premiers jours, d'engager tous les volontaires du Sud pour la durée de la guerre. Peu à peu l'élan populaire se refroidit; il fallut avoir recours à la conscription, mesure triste mais absolument nécessaire. On espérait qu'elle donnerait 800,000 hommes, mais des rapports officiels de la fin de 1863 constatèrent que 400,000 hommes â peine avaient été enrôlés. Les congés, los maladies, les

désertions réduisirent ce chiffre encore d'un bon tiers. Les terribles privations qu'avait à endurer l'armée confédérée étaient pour beaucoup dans cette déplorable diminution de l'effectif.

Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus pour le Sud qu'à lutter avec l'énergie du désespoir tant que ses forces le soutiendraient. C'est sur l'armée de Nord-Virginie, affaiblie, amoindrie, affamée comme nous venons de le voir, qu'allait tomber tout le poids de l'effort suprême. Après elle, il n'y avait plus rien. Avec elle triomphait ou périssait la Confédération entière.

Le général Grant et le général Lee ne l'ignoraient ni l'un ni l'autre. Le chef fédéral se rendait de plus compte que la lutte serait longue et acharnée. Il ne se berçait point de l'espoir d'un succès prompt ou facile. Son plan,, selon le rapport officiel, était a de frapper sans interruption à coups redoublés sur les forces armées de l'ennemi, et d'anéantir ses ressources jusqu'à ce que par la seule puissance de l'épuisement, à défaut d'autres moyens, son adversaire n'eût plus d'autre alternative que la soumission. » L'horrible sacrifice d'hommes que ce plan allait nécessiter ne paraît pas s'être présenté un instant à la pensée de Grant. Mais on ne saurait lui en faire un reproche.! 11 ne restait en vérité au gouvernement fédéral pas d'autre parti à prendre. Depuis trois ans les batailles rangées, favorables ou contraires aux armes du Nord, avaient laissé l'armée du Sud aussi inébranlée et aussi dangereuse que par le passé. Bien plus, cette armée avait acquis une solidité à toute épreuve ; ces soldats endurcis à toutes les fatigues, éprouvés par tant de dangers, n'offraient plus prise ni aux manœuvres, ni aux assauts, ni aux surprises de leurs adversaires. Qu'on les attaquât de front ou qu'on les prît en flanc, ils ne reculaient pas d'une semelle.

Le général Grant en vint donc au procédé mathéma-

tique et immanquable de sacrifier cinq de ses soldats pour tin de ceux du général Lee, sûr que le jour viendrait où il n'en resterait plus à ce dernier.

L'idée première du chef fédéral avait été, après avoir tourné la droite de Lee, de franchir rapidement la forêt du Wilderness et de marcher droit sur Richmond. Cela fait, il voulait investir la ville au nord et à l'ouest, traverser le James River en amont de la ville, et se réunir aux 50,000 hommes que le général Butler, venant de la forteresse Monroe , devait mener à City Point. Ainsi eût été complété l'investissement de Richmond sur trois côtés.

Si Grant avait pu franchir le Wilderness et arriver en plaine avant que Lee eût réussi à croiser l'épée avec lui, sa tâche eût été de beaucoup facilitée. Aussi n'avait-il nulle envie de trouver les Confédérés sur son passage. Lee devina tout de suite le plan de Grant. Il laissa l'ennemi traverser le Rapidan sans encombre, afin de l'attirer dans le Wilderness ; il comptait tomber sur lui dans ce fourré inextricable, où son artillerie et sa supériorité numérique ne lui serviraient de rien. Les Confédérés, en outre, connaissaient parfaitement cette région. Lee fit filer son armée par deux chemins parallèles venant de l'ouest à l'est d'Orange Court House à Fredericksburg, et coupant à angle droit les routes par lesquelles les fédéraux devaient forcément déboucher dans leur marche du nord au midi.

Lee allait, à partir de ce moment, forcer son adversaire d'exécuter son plan à rebours, en se plaçant résolûment devant lui à chaque pas qu'il faisait. Le chef fédéral se vit donc obligé de poursuivre un plan qui n'était nullement son projet primitif et auquel il n'avait songé que comme pis aller, et en dernier ressort.

Le 4 mai 1864, Grant franchit le Rapidan avec toute son armée àGermanna Ford et autres gués, au-dessus de Chan-

cellorsville. Dans Tannée fédérale, on croyait que Lee prendrait une position défensive derrière le South Anna. Le chef sudiste fit juste le contraire. Il marcha avec ses trois corps vers le Wilderness pour y livrer bataille. C'est dans cette même région, couverte d'arbres rabougris et touffus, qu'avait eu lieu la déroute du général Hooker en 1865. Juste une année s'était écoulée, et une autre armée fédérale s'aventurait dans cette sombre et désolée région, et une autre lutte plus douloureuse et plus acharnée que la première allait rougir cette terre déjà tristement célèbre.

Lestâtes de colonne de l'armée de Grant, suivies de ses quatre mille fourgons et d'une multitude d'autres impedimenta, étaient arrivées à la petite auberge, le Wilderness Tavern , devant laquelle avait passé Jackson , dans sa marche de flanc contre la droite fédérale, en mai 1865. Comme nous l'avons dit plus haut, l'état— major du Nord ne croyait pas que Lee, avec sa petite armée, se jetterait si audacieusement au-devant des Fédéraux. Il était à supposer que quelque part sur la route de Richmond Lee ferait halte et combattrait dans une position de son choix, où les chances lui sembleraient favorables; mais il n'était jamais venu à l'idée de ses adversaires qu'il viendrait offrir lui-même le combat.

Tel était cependant le hardi projet du chef sudiste. Ewell, à l'avant-garde, se porta vivement en avant, et le même soir bivouaqua à cinq kilomètres de l'ennemi. Le corps de Hill marcha parallèlement sur sa droite, tandis que Longstreet, venant de Gordonsville, dirigea ses colonnes sur la droite de Hill pour intercepter l'avantgarde fédérale.

Grant, fort étonné de la présence des Confédérés, qu'il prit d'abord pour l'arrière-garde de l'armée du Sud battant en retraite, fut de plus vivement contrarié de se voir

obligé d'accepter la lutte dans le Wilderness, où sa supériorité numérique lui servait si peu. Croyant d'abord n'avoir affaire qu'à l'arrière-garde confédérée, il jeta seulement en avant trois divisions, qui bientôt vinrent aux mains, le 5 mai au matin, avec les troupes d'Ewell, commandant la gauche confédérée. Le général fédéral Warren, ayant été vivement ramené avec pertes, Grant s'aperçut que toute l'armée du Sud lui barrait le passage. Il fit aussitôt avancer des renforts, et le combat s'étendit rapidement aux centres, où la lutte fut acharnée. Le général Hill s'y maintint avec obstination, et les deux armées couchèrent sur le champ de bataille. L'avantage était resté aux Confédérés. Ils avaient arrêté la marche de Grant et l'avaient forcé à livrer bataille malgré lui, repoussant tous les efforts des Fédéraux pour percer leur ligne et leur faisant éprouver de grandes pertes, dont deux mille prisonniers. Le corps de Longstreet n'étant pas encore en ligne, Lee ne voulut pas pousser ses avantages, afin d'attendre la réunion de toutes ses forces.

Le 6 mai au matin dès l'aube, les deux armées étaient déjà engagées. Le centre fédéral, sous Hancock, se jeta avec fureur sur le centre et la droite confédérés, où commandait Hill. Ce dernier dut céder au nombre, et ses troupes se replièrent en désordre. Heureusement, à ce moment, Longstreet déboucha sur le champ de bataille. 11 y eut un moment de grande confusion. A la suite d'une mêlée sanglante, Longstreet, mettant en ligne tout son corps, refoula Fennemi. Le général Hancock, qui commandait la gauche fédérale, avait avec lui, par suite de nombreux renforts, près de la moitié de Farmée fédérale. L'intention de Lee en prenant l'offensive avait été détourner la gauche de Grant, ce qui l'eût obligé de se retirer sur le Piapidan. Ewell avait déjà, au petit jour, commencé son attaque sur Sedgwick, à l'aile droite fédérale, quand Hancock en vint aux mains avec Hill.

Impossible de décrire une bataille qui était plutôt une étreinte aveugle , une prise de. corps entre deux vastes agglomérations d'hommes pouvant à peine se voir et se guidant plutôt par le son que par la vue. Dans ces taillis, ces fourrés, ces broussailles, ces marécages, ou tombait à l'improviste les uns sur les autres. Il ne pouvait être question de manœuvres. On se jetait sur l'ennemi comme sur une bête fauve, on le prenait à la gorge ; le survivant poussait en avant. On vit alors le curieux spectacle d'officiers menant une charge la boussole à la main. C'est de cette manière sinistre que fut inaugurée la campagne de 1864.

Dans une demi-obscurité, deux cent mille combattants, en bleu ou en gris, cherchaient à s'empoigner. Jusqu'à ce jour, la guerre ne s'était pas faite de cette manière. Le génie de la destruction, fatigué apparemment des vieilles méthodes de tuer, avait trouvé « la mort invisible ». A cinq heures du matin, les adversaires se prirent corps à corps. Des deux côtés on avait élevé à la hâte quelques ouvrages en terre et en bois, fort peu de chose en somme. Il s'agissait de déloger son ennemi de ces lignes à quelques pas l'une de l'autre, et d'où le feu de la mousqueterie ne cessait de se faire entendre. Ces lignes s'étendaient à peine visibles sous bois, éclairées continuellement, il est vrai, par le pétillement des fusils ; des profondeurs de la forêt s'élevaient des clameurs, des acclamations; à chaque instant une colonne débouchait, se jetait sur la ligne opposée en poussant des cris d'enthousiasme, et après un court intervalle, les débris refoulés et meurtris regagnaient leur point de départ. On ne s'était presque pas vu, les hommes tombaient, agonisaient, mouraient dans le fourré, et leurs gémissements se perdaient dans l'immense clameur delà lutte. Il était dix heures quand Longstreet parvint à regagner le terrain perdu. Lee lui enjoignit de poursuivre son succès. Longstreet chassait Hancock devant lui, l'épée

dans les reins, et s'apprêtait à refouler la gauche de l'ennemi en s'emparant du BrockRoad, quand une balle confédérée vint, comme il était arrivé à Jackson, l'arrêter au moment du triomphe.

Cet accident amena un grand désordre, qui ne cessa qu'à l'arrivée du général Lee. 11 prit le commandement luimême. Mais beaucoup de temps avait été perdu. Il était quatre heures avant que l'attaque pût être reprise, et l'ennemi, prévenu, eut le loisir de se préparer. Se mettant à la tète de la brigade du Texas, Lee fit sonner la charge. La tête nue, ses cheveux blancs flottant au gré du vent, l'ardeur du combat animant ses regards et la main désignant les lignes fédérales, Lee en ce moment était sublime. Ses soldats refusèrent de le laisser s'exposer à un si grand danger. Sur leurs supplications, il dut renoncer à les mener à l'assaut. Se portant en avant avec des cris mille fois répétés, les soldats de Longstreet culbutèrent tout devant eux et plantèrent leurs étendards sur les ouvrages ennemis. Le carnage avait été très-grand et le feu, pour surcroît d'horreur, prit au taillis. La fumée aveuglait et les flammes enveloppaient les combattants. Une portion des ouvrages fédéraux tombèrent aux mains des Confédérés, mais ce succès fut sans résultat décisif, car la nuit arriva trop vite pour que l'on pût en profiter. Les Confédérés avaient perdu dans ces deux jours, en tués et blessés, 7,000 hommes; les pertes fédérales s'élevèrent à près de 20,000.

Néanmoins les combats indécis du 5 et 6 mai firent prendre au général Grant la résolution de sortir au plus vite de ces fourrés inextricables où tout déploiement de forces était impossible et où son adversaire avait eu l'habileté de l'arrêter. Le 7, il se tint tranquille, et cette nuit même il fila rapidement dans la direction de Ilanover Junction, suivant le chemin de Spottsylvania Court Ilouse.

Lee était resté dans la plus complète immobilité toule lajournée du 7, surveillant son ennemi. 11 sentait bien que Grant ne se retirerait pas. Loin de là, il avait l'instinct qu'il se porterait en avant, si bien qu'à neuf heures, ce même soir, au même moment où les colonnes fédérales s'ébranlaient de leur côté, le général Anderson avec le corps de Longstreet, précédé des éclaireurs de Stuart,. marchait vers Spottsylvania Court House. 11 avait vingtquatre kilomètres à parcourir. Toute la nuit, ces deux colonnes ennemies luttèrent de vitesse. A chaque pas, la cavalerie de Filz Lee harcelait les Fédéraux en faisant des abatis d'arbres et en arrêtant les colonnes de Hancock. L'avant-garde de Grant arriva à Spottsylvania après le lever du soleil ; mais les Confédérés y étaient déjà et déjouèrent tous les efforts du général Warren pour s'en emparer. Lee barrait encore le chemin de Richmond. Une seconde fois Grant se voyait trompé dans son attente. A la chute du jour, les deux armées campèrent en face l'une de l'autre, séparées par un cours d'eau, le Pô. La rapidité des mou-vements du chef sudiste avait empêché Grant de s'emparer de l'important point stratégique de Spottsylvania Court House.

L'armée du Sud avait pris position sur une rangée de hauteurs non loin du cours d'eau cité plus haut, un des quatre affluents du Mattapony, qui couvrait en partie la ligne confédérée. Toute la journée du 9, les deux armées étaient occupées à se retrancher au moyen d'abatis d'arbres le long de leurs positions respectives. Ces ouvrages se voient encore aujourd'hui. Le 9 et le 10, Grant essaya de tourner la gauche confédérée, mais sans résultat, quoique la lutte eût duré toute la journée et eût été trèsmeurtrière. Le chef fédéral, après avoir tâté les deux flancs de son adversaire, résolut de se jeter sur son centre à l'improviste.Le 12, dès quatre heures du matin, les colonnes fédérales, en masses serrées et formées de troupes d'é-

li te, profilèrent des inégalités du terrain pour se jeter sur un ouvrage avancé placé vers le centre de la ligne confédérée. Par une erreur regrettable, ce point avait été la veille en partie dégarni de son artillerie. Le général Johnson, qui commandait cette partie de la ligne, s'apercevant que l'ennemi concentrait ses forces dans son voisinage, demanda d'urgence des renforts et réclama surtout ses canons. Mais avant que l'on eût pu répondre à son appel, les Fédéraux, à quatre heures et demie du matin, s'élancèrent sur l'ouvrage, culbutèrent ses défenseurs, s'en rendirent maîtres et firent 3,000 prisonniers, parmi lesquels le général Johnson.

Hancock ne perdit pas un instant pour profiter de son succès, mais il se vit bientôt arrêté par une seconde ligne de défense. Les généraux Gordon, Rodes et Wilcox, accourant avec leurs divisions, résistèrent à tous ses efforts. Malgré des assauts répétés sur ce point, et bien que les deux ailes fédérales eussent engagé de leur côté la droite et la gauche confédérées, rien ne put ébranler la solidité de la position de Lee. Le combat ne cessa qu'à minuit. Quoiqu'il n'eût pas réussi à ressaisir l'ouvrage perdu par Johnson, le chef confédéré avait déjoué toutes les tentatives de son adversaire pour percer son centre. La prise des 3,000 hommes de Johnson et de ses 18 canons avait été cruellement vengée : les pertes fédérales s'élevaient à plus de 8,000 hommes. Le 15 et le 14, Grant essaya derechef de percer les lignes confédérées , mais le 18, date de son dernier effort, il renonça définitivement à son projet. Depuis le 4, jour où elle avait passé le Rapidan, l'armée du Nord avait perdu 40,000 hommes, et son moral s'en ressenlait. Grant se décida donc à prendre un autre chemin pour arriver à Richmond.

De nombreux renforts qui ne cessaient de rejoindre l'armée du Nord, Lavaient élevée au chiffre de 140,000 hommes, tandis que la petite armée de Lee, bien dimi-

nuée par ces combats incessants, en comptait moins de 40,000.

Le 21 mai, Lee apprit par ses éclaireurs que l'armée de Grant était en mouvement, et se dirigeait vers la ligne du North Anna. Le même soir le chef confédéré partait avec ses premières colonnes dans la direction de Hanover Junction, et le 22 au soir atteignait la rive méridionale du North Anna.

Quand le lendemain matin le général Grant arriva sur la rive septentrionale de cette même rivière, ce fut pour y trouver l'armée confédérée rangée en ordre de bataille pour lui disputer le passage.

La position occupée par Lee était très-importante. A 5 kilomètres en arrière de la rivière se trouvait Hanover Junction, point de réunion du chemin de fer central de Virginie et de la voie ferrée menant de Richmond à Fredericksburg. C'est par le Central que les Confédérés recevaient la plupart de leurs approvisionnements, car c'était avec la vallée de la Shenandoah la voie de communication la plus directe.

Grant voulut passer le North Anna de vive force, impatienté qu'il était de retrouver toujours devant lui le même adversaire. Il commença parfaire franchir la rivière à son extrême droite et à son extrême gauche. Lee le laissa faire, se sentant sûr de paralyser ses mouvements quand il le voudrait. Mais le difficile pour Grant était de faire suivre le gros de son armée afin de relier les deux ailes. Lee espérait ardemment que Grant l'attaquerait. Un coup d'œil jeté sur la carte en fera voir la raison. Les deux points où les Fédéraux avaient effectué leur passage étaient à 9 kilomètres l'un de l'autre. A Oxford Mills, à moitié chemin entre ces deux points, Lee avait solidement assis son centre, sur la rivière même. Sa droite s'étendait plus loin que Hanover Junction, obliquant vers le sud; sa gauche, allant de l'est à l'ouest, touchait à Liltle River. Ses

SA YIE ET SES CAMPAGNES

deux ailes étaient protégées par des marais et des cours d'eau, et le tout couvert par des ouvrages en terre. Son centre aboutissant au North Anna s'interposait ainsi entre les deux ailes fédérales, les empêchant effectivement de communiquer entre elles au midi du fleuve. Les lignes confédérées formaient ainsi les deux côtés d'un angle obtus, de sorte que Grant ne pourrait jamais l'attaquer qu'avec une partie de ses forces, à moins de repasser la rivière deux fois, tandis que les Confédérés avaient l'avantage de pouvoir se concentrer sur un point menacé ou se masser pour tomber sur la droite ou sur la gauche fédérale, empêchant en même temps une des ailes ennemies de venir au secours de l'autre.

Cette combinaison de Lee était celle d'un maître dans l'art de la guerre. Sans coup férir, il venait de réduire à néant tous les plans du général Grant et de mettre en danger les deux ailes de son armée. Un vigoureux effort tenté par les Fédéraux contre le centre de Lee ne changea rien à l'état des choses, et si Grant ne s'était rapidement retiré du piège dans lequel il s'était fourvoyé, sa témérité aurait abouti à un désastre. Si l'armée du général Lee eût été assez nombreuse pour permettre à son chef de prendre l'offensive vigoureusement à ce moment, les Fédéraux auraient eu bien de la peine à se tirer d'affaire. Mais le premier devoir de Lee était de veiller avec soin à la conservation des très-faibles ressources qui lui restaient. Sa faiblesse relative fut cause qu'il dut, à son très-grand regret, laisser son adversaire, dans la nuit du 26 mai, repasser le North Anna sans opposition.

Le général de cavalerie nordiste Sheridan avait été chargé, au moment où Grant marchait sur Spottsylvania Court House, de faire une démonstration du côté de Richmond et de couper toutes les voies menant à cette capitale. Il y réussit dans une certaine mesure; mais, en voulant essayer de pénétrer jusqu'à Richmond même, il fut repoussé.

Le seul incident marquant de cette expédition fut la mort du général Stuart. Ce chef si brillant de la cavalerie du Sud, chargé de poursuivre le général Sheridan, l'avait atteint à Yellow Tavern,non loin de Richmond. Une mêlée acharnée y eut lieu, et c'est en cherchant par la fureur de son attaque à suppléer au petit noixbre de ses hommes que le grand sabreur sudiste reçut une blessure mortelle. Sa perte fut un coup sensible pour le général Lee et pour la cause confédérée. D'une bravoure héroïque, actif, énergique, insensible à la fatigue, dévoué corps et âme à la cause pour laquelle il combattait, ayant pour son général en chef l'amour et l'admiration d'un enfant, cet officier fut pour la cavalerie du Sud ce que Jackson fut pour son infanterie. Sa mort dans un moment aussi critique était irréparable. Lee en ressentit un profond chagrin. Ce fut le général AYade Hampton qui lui succéda.

Grant se voyait de nouveau trompé dans ses efforts pour tourner Lee. 11 chercha cependant encore une dernière fois à se placer entre les Confédérés et leur capitale. Franchissant donc le Pamunkey (nom que prennent le North et le South Anna après leur jonction) à Hanovertown, après une marche forcée de nuit, Grant fit avancer un corps de troupes vers Hanover Court House, pour couper la retraite de Lee ou découvrir sa position. Mais ce fut peine perdue, car Lee ne s'était pas dirigé de ce côté. Aussitôt que le mouvement des Fédéraux s'était dessiné, il s'était lui aussi mis en marche, se dirigeant à travers pays vers Cold Harbour.

S'-arrêtant derrière le Tottapotomoi (cours d'eau marécageux qui, coulant de l'ouest à l'est, se jette dans le Pamunkey), il y établit ses lignes, sa gauche appuyée à Atlee Station, sur le chemin de fer de Fredericksburg, son centre vers Mechanicsville, sa droite à Cold Harbour adossée au Chickahominy. Le pays est parsemé de bois, parci, par-là des plaines ou des champs. Le 28, la cavalerie

du Sud, commandée par Fitz Lee, fit rebrousser chemin à celle de Sheridan, et après s'être assurée que c'était bien toute l'armée du Nord qui avait franchi le Pamunkey, rejoignit le gros de l'armée confédérée. Le 29 et le 30 se passèrent en fortes reconnaissances de part et d'autre. Il y eut de fréquentes escarmouches. Grant, pendant ce temps , comprenait que pour la quatrième fois , il retrouvait son adversaire devant lui. Chaque fois, l'armée du Nord, espérant se dérober à son infatigable ennemi, avait marché de nuit ; elle était partie du Wilderness dans la nuit du 7 mai ; de Spottsylvania dans celle du 21 mai et du North Anna dans celle du 26 mai. Chaque fois Lee avait réglé ses mouvements sur ceux de l'ennemi, et au moment opportun s'était placé sur son chemin, lui barrant le passage et lui offrant la bataille.

Les deux armées se retrouvaient presque sur le même terrain où avait eu lieu la série de batailles au mois de juin 1862. Le général Grant dut se décider ou à former quelque nouveau plan de campagne ou, en lançant son armée entière en une masse compacte contre son adversaire, à forcer le passage du Chickahominy et à prendre Richmond d'assaut. C'est à cê dernier parti qu'il s'arrêta.

Des deux côtés étaient venus des renforts considérables. Le général Butler avait amené à Grant 16,000 hommes de la Péninsule. Breckenridge et Pickett avaient rejoint Lee, ce qui portait l'armée de ce dernier à 44,000 hommes, nombre insuffisant' pour remplacer les pertes qu'il avait faites.

Le 2 juin eurent lieu quelques rencontres assez sanglantes entre divers corps, pendant que le gros des forces prenait position de part et d'autre. Le 3 juin, dès le matin, toute l'armée fédérale se porta furieusement contre les lignes confédérées sur toute leur étendue. Ce fut une lutle corps à corps, dans laquelle le courage et la force physique des soldats jouèrent le rôle principal. Absence com-

plète de manœuvres. Une heure de lutte décida de la victoire. Treize mille Fédéraux jonchaient le sol. Quand l'officier envoyé par Lee à llill pour savoir le résultat de son côté se présenta, ce dernier, le menant sur un point de sa ligne, lui montra les cadavres ennemis amoncelés devant ses retranchements, et lui dit : « Répondez au général Lee qu'il en est de même partout. » Les Confédérés n'avaient perdu que 1,200 hommes. Cette rencontre meurtrière porte le nom de seconde bataille de Cold Harbour.

Lee avait soigneusementfortifiéavec des abatis d'arbres et des ouvrages en terre les lignes occupées par ses troupes. L'expérience de la campagne de 1862 le servit admirablement. Aussi est-ce là ce qui explique l'énorme disproportion entre les perles des deux armées.

Grant, dans le courant de la journée, voulut renouveler l'attaque, mais les officiers ne purent faire avancer leurs soldats. L'échec avait été décisif. Grant dut renoncer à son premier projet et transporter le théâtre de la lutte au midi du James River.

Jusqu'à présent la campagne entreprise par le général en chef fédéral n'avait abouti qu'à des désastres. Elle avait été commencée avec l'espoir de tourner la position de Lee sur le Rapidan, et de faire tomber au pouvoir des Fédéraux, à Gordonsville, toutes les voies par lesquelles il obtenait ses vivres et ses renforts. Au lieu de ce résultat, Grant avait été surpris quand il s'y attendait le moins, retenu dans le Wilderness et obligé de renoncer à son premier projet. Sa seconde tentative pour placer son armée entre Lee et Richmond à Spottsylvania ne lui réussit guère mieux. Tous ses efforts pour s'emparer des positions de Lee, grâce auxquelles ce dernier lui barrait le chemin de Richmond, furent inutiles. Son mouvement tournant dans la direction du North Anna l'amena encore une fois devant l'armée confédérée, prête à lui disputer le passage.

Sa marche de nuit le long du Pamunkey ne lui servit de rien, et son dernier effort pour forcer le passage du Chiekahominy à Cold Harbour fut un échec sérieux qui coûta aux Fédéraux 13,000 hommes.

Cette courte campagne d'un mois, du 4 mai au 4 juin 1864, avait été très-meurtrière. L'armée du Nord avait perdu 60,000 hommes, dont 3,000 officiers : 19,000 hommes de plus que toute l'armée confédérée ! Celle-ci avait vu diminuer son effectif de 18,000 hommes. Cette passe d'armes si honorable pour Lee et ses soldais ne justifie pas à beaucoup près les éloges qu'il est d'usage de décerner à Grant dans le Nord et chez certains républicains d'Europe. On persiste, au point de vue nordiste, à parler de cette courte campagne comme d'une série de succès. S'il y en avait eu encore beaucoup de cette nature, la cause de l'Union était perdue.

Malgré ces brillants faits d'armes , Lee ne se laissait guère aller aux illusions de ceux qui l'entouraient. 11 n'ignorait pas que quelque vaillants que fussent ses soldats, quelque admirable que fût leur con-duite, quelque grand leur dévouement, il y avait une limite à leurs forces. Si de nouvelles recrues ne venaient pas grossir les rangs de ses vétérans épuisés par leurs triomphes mêmes, si les moyens matériels de nourrir ses soldats et de continuer la guerre lui manquaient chaque jour de plus en plus , et s'il lui était défendu de se retirer d'une position si exposée, il sentait que fatalement la fin ne pouvait pas être loin. Mais autour de lui, dans les régions gouvernementales, l'aveuglement était complet. 11 se soumit à la volonté de ceux auxquels la loi lui faisait un devoir d'obéir, et se prépara à continuer la lutte jusqu'à la dernièrîe extrémité, sans montrer un découragement qui aurait pu devenir contagieux.

On se rappellera peut-être que, concurremment avec la marche de l'armée principale du Nord contre Richmond,

deux mouvements latéraux entraient dans le cadre des opérations projetées par le général Grant. L'un avait pour objectifla prise de Lynchburg, dans le sud-ouest de la Virginie, ville importante, reliée à Richmond par la rivière, des canaux et des voies ferrées. L'autre, sous le général Rutler, avait été dirigée, par mer, sur la péninsule de Virginie, pour de là coopérer avec Grant.

En mai, le général Siegel, qui commandait le premier mouvement, avait été défait à Newmarket, dans la Vallée, par Rreckenridge, mais ce dernier dut bientôt rejoindre Lee. Le général Jones resta avec une poignée d'hommes pour tenir tête au général limiter, qui avait succédé à Siegel. Le 5 juin, Jones fut défait et. tué à Piedmont. Dés lors, rien n'empêcha limiter de s'avancer dans la Vallée, brûlant et pillant tout sur son passage. Arrivé, le 16, à Lynchburg, il s'y trouva bientôt aux prises avec le général Early à la tête de 12,000 hommes que Lee avait dû détacher contre lui. Early le battit et le força à une rapide retraite. Au lieu de se retirer par le chemin qu'il avait suivi en venant, Hunter se jeta à l'est des montagnes, laissant libre le chemin de la Vallée. Early, qui avait reçu à cet effet des instructions du général Lee, s'empressa de les mettre à exécution. Nous aurons lieu de reparler des opérations ultérieures d'Early. Hunier avait détruit le chemin de fer de Virginie et Tennessee sur une étendue de 155 milles anglais (218 kilomètres), mais, en 60 jours, le mal fut réparé.

Le général Rutler, suivant les ordres de Grant, était parti de la Forteresse Munroe (située, comme l'on sait, à l'embouchure du James River) le 4 mai et, débarqué à Rermuda Hundreds, sur le James, en face l'embouchure de l'Appomattox, s'y était retranché, oubliant qu'il était venu pour opérer offensivement. A ce moment-là, il eût pu facilement se rendre maître de Petersburg, mais peu après arriva du midi le général Reauregard avec quel-

ques régiments, et dès lors tout ce que put faire Butler fut de veiller à sa propre sûreté. Attaqué par Beauregard, il se retira vers la péninsule, et ne se crut sauvé que lorsqu'il fut parvenu à s'abriter derrière des retranchements formidables.

Pendant plusieurs jours, après l'échec décisif des Fédéraux à Cold Harbour, le général Lee resta immobile dans ses lignes, pensant que son adversaire renouvellerait l'attaque et convaincu qu'il était de force à le repousser. Grant , voyant qu'un changement complet de tactique était nécessaire, résolut de renoncer à assaillir Richmond par le nord et par l'est, de se porter rapidement vers Petersburg (petite ville à 55 kilomètres au midi de Richmond sur l'Appomattox), de s'emparer de cette place et de couper tous les chemins de fer qui reliaient la capitale aux contrées du Sud. En l'isolant ainsi de tous les pays d'où Richmond tirait ses moyens de subsistance et l'armée ses rations, il espérait forcer Lee à s'éloigner de la capitale.

Si le chef fédéral eût pu exécuter ce projet, Lee aurait été obligé de se retirer vers Lynchburg, afin de garder libres ses communications avec le Midi et l'Ouest, et la guerre aurait peut-être par là pris un autre caractère.

Le 12 juin, en conséquence, Grant, obliquant toujours par le flanc gauche, passa le Chickahominy à Wilcox's Landing le 14, beaucoup plus bas que Cold Harbour. Lee, en l'absence d'Early envoyé à Lynchburg, ne crut pas prudent de s'opposer à cette opération. Il se disposa néanmoins à couvrir Richmond ou à se porter au secours de Petersburg, selon les circonstances. Grant, de son côté, se dirigeant vers City Point, où l'Appomattox se jette dans le James, passa ce dernier fleuve sur des pontons et marcha sans perdre un instant sur Petersburg, qu'il espérait surprendre.

Le manque de soldats n'avait pas permis aux autorités

confédérées de laisser à Petersburg des forces suffisantes pour protéger la ville contre un coup de main. Heureusement les quelques volontaires qui se trouvaient à Petersburg, réunis à la population valide, purent si bien tromper l'ennemi sur leur infériorité numérique, que Beauregard eut le temps d'y envoyer la plus grande partie de son corps. De cette manière la ville fut sauvée et, le 15 dans la nuit, l'avant-garde de Lee atteignit Petersburg. Le même jour, le gros de l'armée fédérale venait rejoindre Grant.

A peine arrivé, Lee ne perdit pas un instant pour élever des ouvrages en terre au midi et à l'est de la ville et à s'y fortifier. Il était clair pour lui que Grant ne tarderait pas à frapper un grand coup, et cela avant que ces travaux eussent pu être solidement établis. En effet, dès le lendemain 16, un furieux assaut des troupes fédérales rejeta Lee derrière sa seconde ligne de défense. Le 17 et le 18, Grant chercha à se rendre maître de celle-ci également. Mais, après avoir perdu 4,000 hommes, il dut y renoncer. L'étatmajor fédéral comprit qu'il fallait isoler la ville. Aussi, le 21, fit-il une tentative plus à l'ouest sur la droite confédérée, afin de s'emparer du Weldon Railroad allant vers le sud. Ici encore les Fédéraux furent repoussés, laissant entre les mains du général confédéré Hill près de 3,000 des leurs. Un corps de cavalerie fédérale enleva les rails et fit des dégâts sur les trois lignes ferrées du Weldon, Southside et Danville, qui reliaient l'armée confédérée au midi et à l'ouest. Mais harassés par le général W. H. F. Lee, et vigoureusement chargés près de Sapponey Church par le général Hampton, avec la majeure partie de ce qui restait de la cavalerie confédérée (1,500 chevaux), les escadrons du Nord se retirèrent en désordre. A peine échappés au général Hampton, ils se trouvèrent aux prises avec la brigade du général Fitz Lee et l'infanterie du général Mahone, ce qui acheva leur déroute. Ils

laissèrent 12 pièces d'artillerie et 1,000 prisonniers aux mains des Sudistes, et se trouvèrent tellement désorganisés qu'ils ne purent, de quelque temps, reprendre du service.

La fin de juin approchait. Tous les efforts pour percer les lignes confédérées avaient échoué. Chaque jour, les travaux de défense devenaient plus formidables. Il ne resta donc au général fédéral d'autre ressource que de s'asseoir devant cette longue ligne fortifiée, d'élever des ouvrages parallèles pour se protéger contre tout retour offensif, et d'entreprendre ainsi le siège régulier de Petersburg. Tel étant son objectif, sa première pensée fut de gagner du terrain vers sa gauche et de mettre la main peu à peu sur les chemins de fer du Weldon et du Southside, coupant ainsi toutes les communications de Petersburg avec l'ouest et le midi de la Confédération.

Pendant les mois de juin et de juillet, les Confédérés donnèrent tous leurs soins à augmenter la force de leurs retranchements. Dès le 1er juillet, les officiers du génie fédéral déclarèrent qu'il n'y avait pas à songer à les prendre d'assaut. — C'était une ligne de redans, reliés entre eux par des chemins couverts, tandis que toutes les approches étaient défendues par des abatis, des chevaux de frise et toutes sortes d'obstacles. Enveloppant Petersburg du côté est et du côté sud, elle s'étendait depuis TAppomattox jusque bien au delà de l'aile gauche de l'ennemi. Au nord de cette même rivière, un système de fortifications identiques défendait le quartier de la ville de ce côté et le chemin de fer allant à Richmond contre toute attaque de l'armée de Butler à Bermuda Hundreds. La ville de Richmond avait son système de défense particulier. Petersburg, comme Sébastopol, n'était pas assiégé dans la stricte acceptation du mot, puisque, au nord et à l'ouest, les voies étaient libres.

La tâche que Lee avait devant lui était rude et peu encourageante. Avec une armée de 40 ou 50,000 hommes,, disséminée sur une étendue de pays de près de 64 kilomètres, il avait à défendre contre des forces trois fois plus nombreuses sa capitale à 55 kilomètres derrière lui. Du mois de juillet d'une année au mois d'avril de l'année suivante, il n'y eut pas un instant où, cette ligne de défense percée, la guerre n'eût pas été terminée du coup. La manière dont il s'acquitta de ce pénible devoir sera toujours un de ses plus sérieux titres de gloire. La défense de Richmond est peut-être au point de vue militaire le plus beau moment de sa carrière.

Le général en chef du Sud sentait bien que si Grant parvenait à isoler la capitale, il ne resterait plus au gouvernement confédéré qu'à évacuer Richmond, et, l'armée devant le suivre, il lui faudrait aussi abandonner la Virginie. L'autorité fédérale s'étendrait ainsi sur le plus ancien, le plus grand, le plus important État de la Confédération, et il était peu probable que, ce cas échéant, les autres États confédérés ne perdissent pas courage et ne renonçassent à se défendre. Toutes ces considérations n'échappaient pas à Lee, dont la clairvoyance ne se faisait guère d'illusions sur les résultats probables d'une lutte aussi inégale que celle qu'il se voyait forcé de soutenir contre Grant. Dès 1862, dans une conversation intime il avait laissé entendre qu'il n'y avait qu'une manière de réduire Richmond, et c'était celle qu'enfin Grant avait adoptée. Tant que l'ennemi n'attaquerait que le nord ou l'est, Lee pouvait à bon droit espérer, en combattant avec acharnement, le repousser et se maintenir à Richmond ;, mais du jour où les Fédéraux campés devant Petersburg menaceraient toutes les artères par lesquelles la capitale et l'armée s'approvisionnaient, le moment viendrait tôt ou tard où il faudrait abandonner la capitale et par conséquent la Virginie.

SA YIE ET SES CAMPAGNES

C'est bien du reste ce que prévoyait Lee quand son adversaire, renonçant à tout autre système d'attaque, franchit le James River et marcha surPetersburg. Il aurait même, dit-on, conseillé à ce moment l'évacuation de Richmond. Mais cet avis ne trouva pas d'écho. Un parti puissant, dans lequel se trouvaient des amis et des adversaires du président Davis, regardait cette idée comme funeste. Toutes les énergies du gouvernement se concent rèrent donc sur les moyens à employer pour maintenir l'ennemi au midi de l'Appomattox, et on ne négligea aucune précaution à cet effet. Il fallut quelques semaines aux deux adversaires pour compléter leurs ouvrages de défense et d'attaque. Grant voulait pouvoir à un moment donné laisser dans ses lignes une faible partie de son armée et être libre de sortir de son camp retranché avec le reste de ses troupes.

Pas un jour du reste ne se passait sans engagements partiels. Un corps fédéral s'était avancé jusqu'à Charles City, sur la rive nord du James, et de là menaçait Richmond. Les lignes fédérales s'étendaient de ce point en travers de la péninsule de Bermuda Hundreds, formée par les deux rivières James et Appomattox avant leur réunion. Elles embrassaient Petersburg à l'est et au midi, et de là, gagnant journellement du terrain à l'ouest, elles s'approchaient de plus en plus près des chemins de fer qui nourrissaient l'armée du Sud et la capitale. Les lignes de Lee couraient parallèlement à celles de son adversaire. A l'est et au sud-est de Richmond, il existait déjà des ouvrages de défense. On y avait ajouté une ligne extérieure faisant face aux forces ennemies, qui étaient placées près de Deep Rottom. Sous Drury's Rluff, falaise surplombant la rivière et qui avait été fortifiée, des bâtiments coulés à fond et d'autres obstructions barraient le passage aux canonnières fédérales. Les lignes confédérées continuaient, faisant face à celles de l'ennemi au nord de l'Appomattox, puis, passant

cette rivière, entouraient Petersburg au nord et au midi, et se dirigeaient vers l'ouest, se réglant sur celles du général Grant. Les deux chefs sentaient que c'était à l'ouest de Petersburg qu'aurait lieu le combat décisif, et qu'il arriverait un moment où l'infériorité numérique de Lee ferait qu'il ne pourrait plus empêcher sou adversaire de le tourner.

La longue lulte autour de Petersburg n'offre pas le même intérêt dramatique que des batailles comme celles de Chaucellorsville et de Gettysburg. Sous Petersburg, les combats les plus sanglants se succédaient sans résultat apparent. Ce fut une longue bataille non interrompue, jour et nuit, d'une semaine à l'autre, d'un mois à l'autre, à travers les chaleurs de l'été, les tristes jours de l'automne, les nuits glacées de l'hiver. C'était de fait le siège de Richmond que Grant avait entrepris, et ce seront moins des batailles, dans le sens ordinaire du mot, que nous aurons à enregistrer, qu'une longue suite d'efforts réitérés pour percer les lignes de son adversaire, tanîôt au nord du James River, tantôt à l'est de Petersburg, tantôt à quelque point de la ligne continue de redoutes qui défendaient les approches du chemin de fer du Southside (rive sud), dont Grant voulait à tout prix se rendre maître. Une fois en possession de cette voie ferrée, il se sentait sûr de la victoire.

On était au mois de juillet, et chaque jour, sur toute l'élendue des lignes, soit au nord du James, soit au midi de l'Appomattox, résonnait la fusillade. Grant tâtait incessamment et sur tous les points l'armure de son adversaire pour trouver le défaut de la cuirasse, quand tout à coup le télégraphe lui manda de Washington l'étonnante nouvelle qu'une forte colonne confédérée était passée dans le Maryland, avait dispersé les troupes envoyées à sa rencontre et s'était montrée devant les fortifications de Washington. Cette diversion si imprévue pour les Fédéraux

avait cependant été préparée avec grand soin par Lee, et il en attendait de grands résultats.

On se rappellera que nous avons laissé le général Early dans la vallée de Virginie. Il venait de chasser Hunter de Lynchburg. Sans perdre un instant, l'intrépide Early descendit la Vallée, et franchissant le Potomac, entra dans le Maryland, avec l'intention de menacer Washington comme le lui avait recommandé Lee, dans l'espoir que lè président Lincoln rappellerait du moins une partie de l'armée de Grant au secours de la capitale. Sa marche fut très-rapide, et ne rencontrant aucun obstacle, il parvint jusqu'au Monocacy près de Frederick City, où les armées confédérées avaient déjà par deux fois pénétré. Là il trouva quelques milliers d'hommes sous le général Wallace. Les culbutant sans peine, le 11 juillet, il parut en vue de Washington. La consternation y fut grande, et, dans leur terreur, les autorités fédérales regardaient la prise de la capitale comme certaine. Grant ne se laissa pas troubler par leurs messages de détresse. Deux corps d'armée venaient d'arriver par mer de la Louisiane à la forteresse Munroe et s'y trouvaient encore. Grant, sans leur permettre de débarquer, les achemina sans retard sur Washington. Ils arrivèrent à temps pour garnir les retranchements de la capitale.

Early comprit qu'avec ses 10,000 hommes et ses 40 canons il lui serait impossible de prendre Washington par un coup de main, d'autant plus que le général Hunter, ayant réuni divers détachements, menaçait ses derrières. Son corps d'armée avait parcouru 800 kilomètres en 25 jours (32 kilomètres par jour en moyenne) et ses soldats étaient épuisés. Il devait donc songer à sa propre sûreté. Repassant donc le Potomac, il se retira dans la Vallée, emmenant du butin et des troupeaux de bœufs. Early resta dans la Vallée, d'où, pendant plusieurs mois, il menaça continuellement les États limitrophes du Nord.

Si cette pointe hardie d'Early eût réussi, elle eût certainement mis fin à la campagne que poursuivait Grant sous Petersburg. Mais quoiqu'elle n'ait pas eu tout le succès espéré, elle atteignit en partie son but, puisqu'elle retarda les opérations fédérales et força le Gouvernement du Nord à retenir une armée de 40,000 hommes en observation près delà capitale, affaiblissant d'autant l'armée de Grant.

Le mois de juillet tirait à sa fin, et Grant n'avait pas encore réussi à forcer les lignes confédérées. Aucune de ses nombreuses attaques n'avait pris son adversaire au dépourvu. Les Fédéraux semblaient s'être enfin résignés à fatiguer et à épuiser leur ennemi par des temporisations calculées et en renonçant aux grandes attaques. Tel était du moins le sentiment général dans les deux armées quand, au lever du soleil, le 30 juillet, une violente explosion, que l'on entendit à 40 kilomètres, ébranla le sol autour de Petersburg, et une vaste colonne de fumée, obscurcissant le ciel, sembla indiquer qu'une poudrière avait sauté. Mais il n'en était rien. Voici ce qui s'était passé.

Un officier du génie fédéral avait fait remarquer au général Grant que, certains ouvrages confédérés n'étant qu'à 150 mètres des lignes fédérales, il ne serait pas impossible de pratiquer une mine à cet endroit. En arrière de ce point, le terrain s'élevait et dominait la ville. Si l'on pouvait, à la suite du désordre causé par l'explosion, se rendre maître de cette hauteur, on prendrait à revers les lignes ennemies, et la ville serait à la merci de Grant. Le chef fédéral accueillit la proposition.

Le 25 juillet tous les préparatifs étaient terminés. Une galerie souterraine de cinq cents pieds de long avait été creusée, et le 27, 12,000 livres de poudre y furent introduites. Afin de détourner l'attention de Lee et de le forcer à dégarnir en partie ses lignes, Grant donna au corps du général Hancock l'ordre de se réunir à celui de Butler. Les deux généraux devaient menacer Richmond. Lee dut,

en effet, envoyer plusieurs divisions pour parer à ce nouveau danger. Aussitôt que Grant eut l'assurance, par la résistance que rencontrait Hancock de l'autre côté du James, que Lee avait considérablement affaibli son armée, il fit revenir Hancock le plus mystérieusement possible le 29, afin qu'il pût prendre part à l'assaut projeté pour le lendemain.

Lee, quoique ne sachant pas au juste ce qui se passait, se doutait bien que c'était à ses lignes de Petersburg qu'on en voulait principalement. Le 30 au matin, comme nous l'avons déjà dit, une terrible explosion lança le fort en l'air, ainsi que tous ceux qui s'y trouvaient. Un gouffre béant de 150 pieds de long sur 65 de large et 50 de profondeur s'ouvrait à sa place. Au même instant, avant que les nuages de fumée et de poussière fussent dissipés, l'artillerie fédérale ouvrit son feu sur toute sa ligne. Un corps de 15,000 Fédéraux s'élança au pas de course dans l'espoir de franchir le lieu du sinistre et de gravir les hauteurs avant que les Confédérés fussent revenus de leur surprise et de leur terreur. Mais ceux-ci s'étaient bientôt remis et s'apprêtaient à recevoir la charge. A peine les soldats de Grant eurent-ils franchi l'espace couvert de débris fumants, qu'ils furent assaillis par un terrible feu d'artillerie qui les enfilait de droite et de gauche, tandis qu'en face l'infanterie faisait pleuvoir sur eux une grêle de balles. Le désordre et l'hésitation se mirent dans leurs rangs: tous bientôt n'eurent qu'une idée, se réfugier au fond du gouffre, et sur cette masse de blancs et de noirs l'artillerie du Sud déversa une pluie de mitraille. Ceux qui cherchaient à s'échapper de cette boucherie et, en rampant hors du trou béant, tentaient de fuir jusqu'aux lignes fédérales, tombaient sous les balles de l'infanterie. Le général Mahone, qui commandait du côté confédéré, fit cesser le feu au bout de quelque temps, tant cette scène de carnage était écœurante. Les Fédéraux

purent enfin effectuer leur retraite, laissant 4,000 prisonniers entre les mains de Lee, qui, de son côté, n'avait perdu que très-peu de monde. Il rétablit bientôt ses lignes dans leurs anciennes positions.

Pendant les mois d'août et de septembre, le chef confédéré eut à repousser de nombreuses attaques sur divers points de ses lignes. Grant, tout en cherchant à gagner du terrain sur sa gauche afin de couper les voies ferrées qui menaient vers l'Ouest, essayait aussi de temps à autre de percer par surprise les lignes confédérées au nord du James, et à arriver ainsi à Richmond. Il n'est pas probable qu'il comptât beaucoup sur le succès de ce côté, mais ses attaques répétées dans cette direction offraient l'avantage incontestable de forcer Lee à affaiblir sa droite, et à découvrir ainsi le Southside Railroad, véritable objectif des efforts de Grant.

À la suite d'un assaut indécis contre les positions confédérées au nord du James vers la fin d'août, des forces fédérales considérables tentèrent de s'emparer du chemin de fer de Weldon, près de Petersburg. Cette entreprise réussit. Depuis longtemps Lee avait fait savoir aux autorités à Richmond qu'il lui serait impossible de défendre ce point avancé si l'ennemi l'attaquait sérieusement. Mais, pour obéir aux ordres de son gouvernement, il s'efforça de s'y maintenir aussi longtemps que possible. Grant voulut poursuivre son succès et se saisir de Ream's Station plus au sud sur la même ligne, et détruire la voie àHicksord. Après plusieurs rencontres meurtrières, Lee parvint à l'en empêcher. Les Fédéraux se retirèrent avec des pertes sérieuses.

Au nord du James, le général Butler s'empara du fort Harrison, poste important qui lui permit de menacer les positions confédérées. Mais ses efforts pour pénétrer plus loin dans la direction des ouvrages à Ghafins Bluff furent repoussés.

Les fédéraux n'en restèrent pas moins maîtres de la ligne de Weldon, et à force de s'étendre de plus en plus sur leur gauche, occupant peu à peu et coupant les divers chemins qui de Petersburg se dirigent vers le sud, au mois d'octobre ils étaient parvenus à s'établir sur Hatcher's Run, petit cours d'eau qui des environs de Petersburg coule vers le midi. La perte du chemin de fer de Weldon n'avait pas grande importance tant que les Confédérés restaient en possession du Southside hoad, qui longeait la rive méridionale de l'Appomattox venant de l'Ouest ; mais du point où ils étaient arrivés, les Fédéraux allaient pouvoir commencer leurs attaques directes contre cette partie si importante des défenses de Lee.

Grant y tenait d'autant plus que l'élection présidentielle approchait, et que ses chances comme candidat augmenteraient si le succès le désignait à l'admiration de ses concitoyens. Le 27 octobre, en effet, trois corps fédéraux, en tenue de campagne, laissant à peine assez de monde pour garnir les ouvrages devant Petersburg, franchirent Hatcher's Run. Mais ils s'aperçurent bientôt que les lignes confédérées s'étendaient beaucoup plus loin qu'on ne l'avait cru. Le général . Hancock hésita à attaquer. Lee, profitant d'un vide entre le corps de Hancock et celui qui le suivait, fit charger les troupes du général H i 1 1 . Le désordre se mit parmi les Fédéraux. La cavalerie de llanipton leur fit plusieurs centaines de prisonniers. Enfin, à la nuit, Hancock dut, après quelques efforts infructueux, se retirer et renoncer à poursuivre son attaque. Grant fut bien inspiré en rappelant ses soldats, car Lee, pendant la nuit, avait massé 15,000 hommes d'infanterie et toute sa cavalerie en face de Hancock, et comptait le lendemain 28, au matin, écraser le deuxième corps fédéral. Les opérations actives furent bientôt interrompues par les grandes pluies. De part et d'autre on prit ses quartiers d'hiver.

Au mois de novembre eurent lieu les éleclions des dé-

légués chargés de nommer le président des États-Unis pour les quatre années suivantes. Les choix assurèrent l'élection de M. Lincoln et la défaite du général Mac- Clellan, regardé comme plus favorable aux Sudistes. C'était un symptôme auquel il n'y avait pas à se méprendre. Il devenait de plus eu plus clair qu'à moins que les Confédérés ne pussent les armes à la main conquérir leur indépendance, il n'y avait pour eux aucun espoir de sortir heureusement de leurs épreuves.

Le général Lee envisagea avec fermeté cette dure perspective. L'avenir ne se montrait pas sous des couleurs bien encourageantes. Chaque jour les ressources du Sud diminuaient, le blocus de ses côtes devenait plus effectif, ses armées perdaient en nombre et en force, le découragement se glissait dans tous les cœurs. Seul, au milieu de cet affaissement général, le commandant de l'armée de Nord-Virginie conserva un front impassible. Parlant un jour à un sénateur confédéré, Lee aurait dit : « Pour moi, j'espère mourir l'épée à la main. » Le sentiment de ce qu'il devait encore à son pays et à ses soldats l'empêcha plus tard de chercher la mort, mais ce fut peut-être le plus grand sacrifice qu'il pût leur faire.

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