CHAPITRE XV
CONTINUATION DU SIEGE. — DERNIERS COMBATS. — RETRAITE DE LEE. — SA CAPITULATION
Le général Lee s'aperçut, vers la fin de mars, que des préparatifs se faisaient dans l'armée fédérale en vue de quelque mouvement important, mouvement facile à deviner du reste. La gauche fédérale ayant peu à peu gagné du terrain dans la direction du chemin de la rive Sud (Southside) , il devenait évident que Grant méditait un mouvement offensif dans cette direction. Il espérait se jeter ainsi sur la seule ligne de retraite ouverte à Lee et finir d'un coup la guerre.
La catastrophe que le chef sudiste prévoyait depuis des mois, se dressait devant lui menaçante. S'il n'avait recours àque'que moyen aussi désespéré que l'était la situation elle-même, toute lutte devenait impossible. Se retirer paraissait le seul parti qu'il lui restât à prendre, mais la retraite elle-même n'était plus chose facile. Son adversaire disposait de forces considérables, non loin des chemins par lesquels Lee aurait forcément à passer. A moins de faire une diversion, les chances de tirer son armée du mauvais pas où elle était semblaient bien faibles. C'est donc à ce dernier parti que Lee s'arrêta.
Son plan était de prendre hardiment l'offensive. Il de-
venait de la dernière urgence de porter remède à la détresse extrême de son aile droite, prête à succomber sous les masses ennemies accumulées contre elle, et en frappant un coup ailleurs, de détourner le danger qui menaçait le Southside Railroad. En attaquant le centre fédéral à l'est de Petersburg, Lee forcerait Grant à dégarnir en grande partie son aile gauche. Si" les Confédérés parvenaient à s'introduire entre les deux ailes fédérales et à menacer ain^i le chemin de fer venant de City Point, point sur le James où les steamers débarquaient leurs cargaisons et où Grant recevait ses approvisionnements, les choses changeraient de face. Au pire, en admettant que Lee jugeât plus prudent de battre en retraite, cette offensive lui permettrait, pendant que son adversaire serait occupé à masser ses troupes sur ses devants, dans le but d'arrêter l'attaque sur son centre, de se retirer subitement par le Southside Piailroad , vers la Caroline du Nord, comme il l'avait d?abord projeté.
Le général Gordon commandait cette partie de l'armée confédérée immédiatement devant Petersburg; elle se composait de trois petites divisions. Longstreet était à l'aile gauche, qui s'étendait jusqu'au nord du James, et A. P. Hill avait sous ses ordres l'aile droite, qui s'arrêtait à Hatcher's Hun.
C'est donc à Gordon qu'échut le rôle principal dans la journée du 25 mars. Les positions dont on devait s'emparer étaient sur Hase's Hill, à moins de 200 mètres des lignes confédérées. L'intervalle était garni d'abatis, de tranchées, de chevaux de frise ; mais pour peu que le premier assaut réussît, que l'élan des troupes les portât en avant et qu'on les soutint avec des renforts suffisants, la colline située derrière devait tomber entre leurs mains, et pour se maintenir le général Grant se verrait forcé de concentrer son armée au point menacé.
Avant l'aube, le 25 mars, tout était prêt. La colonne
LE GÉNEliAL LEE.
d'attaque se composait de 5 à 4,000 hommes sous le général Gordon. En réserve se tenaient des forces suffisantes pour le soutenir. Aux premières lueurs du jour Gordon donna le signal. Ses soldats traversèrent rapidement et silencieusement l'espace qui les séparait du fort Steadman, l'ouvrage le plus avancé des lignes fédérales. Arrachant les abatis, ils s'élancèrent par-dessus les parapets. La garnison surprise put à peine se défendre. Ce fut l'affaire d'un instant de la chasser du fort et de tourner les canons contre les autres ouvrages fédéraux. Un cri de triomphe annonça que les Confédérés étaient maîtres du fort. Ils y avaient trouvé 9 bouches à feu, 8 obusiers et fait 500 prisonniers, dont un général. Mais après ce premier succès, soit que la vue des formidables ouvrages qu'il leur restait à affronter les eût découragés, soit que la fatigue d'une lutte aussi prolongée les eût épuisés, soit encore à cause du retard que mirent les renforts à leur arriver, les soldais de Gordon hésitèrent à continuer. La colonne qui devait attaquer le fort Haskell, le fit si faiblement que le résultat fut nul. Les Fédéraux, revenus de leur surprise, ouvrirent de droite et de gauche un feu écrasant sur le fort Steadman. Resté seul avec ses soldats démoralisés, le général Gordon eut toutes les peines du monde à en ramener le quart. Le fort Steadman retomba aux mains des Fédéraux. Les Confédérés avaient perdu 2,000 hommes. Ce fut le dernier mouvement offensif de l'armée de Virginie.
Il ne restait donc plus au chef sudiste qu'à résister comme il pourrait et aussi longtemps que possible à l'immense avalanche d'ennemis prêts à l'écraser.
La première pensée de son lent et prudent adversaire avait été d'attendre l'arrivée du général Sherman avant de risquer une attaque générale. Ce fait seul est le plus éloquent éloge que l'on puisse faire de Lee, quand on son e au'il n'avait que 30,000 hommes à opposer aux
150,000 de Grantî Craignant cependant que Johnston ne réussît à rejoindre Lee si Sherman quittait les bords du Roanoke, Grant se décida à livrer sans tarder l'assaut définitif.
L'arrivée d'un renfort à ce moment propice le confirma dans sa décision. Le général Sheridan, qui avait d'abord dû se diriger sur la Caroline du Nord, afin de couper dans cette direction la retraite de Lee, car Grant s'attendait cbaque jour à le voir se retirer, le général Sheridan, empêché parla crue du James River, n'avait pu mettre ce plan à exécution, et amenait au chef fédéral ses 10,000 hommes d'excellente cavalerie.
L'heure suprême approchait. Le 29 mars, Lee apprit que l'ennemi se dirigeait en colonnes serrées vers son extrême droite. Il comprit que son intenlion était de le tourner sur la route du Chêne-Blanc (White Oak Road). Cette position couvrait la voie ferrée du Southside, dernier chemin par lequel l'armée confédérée recevait ses vivres.
Ce n'était plus avec des corps détachés que Grant effectuait son mouvement. 11 employait une partie de son armée en masse, échelonnée en colonnes se soutenant les unes les autres, avec des vivres pour plusieurs jours. Grant avait espéré cacher son mouvement, pour quelques heures au moins, mais Lee le devina aux premiers rapports de ses éclaireurs. Il ne fallait pas songer à dégarnir complètement toutes ses lignes de défense au centre et sur sa gauche. Son armée ne suffisait déjà pas à couvrir cette longue ligne de 64 kilomètres ; retirer d'un point quelconque des troupes pour renforcer un autre point menacé, c'était s'exposer à une perte certaine. Cependant comment faire avec si peu d'hommes et si peu de chevaux pour se maintenir? Suppléer au nombre par l'énergie du désespoir; c'est ce qu'on tenta de faire.
Incertain si l'ennemi n'attaquerait pas en même temps
son aile gauche, Lee dut y laisser Longstreet sans l'affaiblir. Il lui enjoignit, aussitôt qu'il se serait assuré que Grant n'avait pas l'intention d'attaquer sérieusement l'aile gauche confédérée, de réunir toutes les troupes qui ne seraient pas absolument nécessaires à la défense et de marcher rapidement sur Petersburg.
De son côté, réunissant, massant tout ce qu'il put trouver et ne laissant à Gordon, au centre, que 7,000 hommes pour garnir les 14 kilomètres d'ouvrages devant et autour de Petersburg, le 51 mars au matin , Lee parvint à mettre en ligne sur sa droite menacée 17,000 hommes, dont 2,000 de cavalerie sous Fi tz Lee. Celle-ci n'avait de cavalerie que le nom. Le général Lee, en parlant des exploits si vantés de Sheridan, dit que ses « victoires ne furent remportées que lorsque le Sud n'avait plûs de chevaux pour sa cavalerie, et plus d'hommes pour monter les quelques chevaux fourbus que l'on pouvait encore réunir. »
Heureusement pour les confédérés une tempête effroyable, qui dura toute la journée du 50, avait fort retardé la marche des colonnes fédérales, et les routes mêmes, le 51 au matin, étaient dans un état si déplorable que Grant hésitait à faire avancer ses colonnes.
Lee posta ses troupes derrière les ouvrages qui protégeaient le White Oak Hoad. À six ou sept kilomètres plus loin, vers l'ouest, les Confédérés occupaient une position fortifiée importante, F rve For ks, carrefour où cinq routes se réunissaient. C'est vers ce point, d'une grande importance stratégique, qu'insensiblement gravitèrent tous les efforts des deux armées.
Le parti que prit Lee de résister à outrance, malgré la disproportion prodigieuse du nombre, ne doit pas être attribué à la résolution désespérée d'un homme qui joue son va- tout. Il avait l'espoir bien fondé que s'il repoussait vigoureusement l'attaque des Fédéraux contre son aile
droite, il s'ensuivrait une scène de désordre et de confusion parmi ses adversaires qui lui permettrait de se retirer vers Lyncbburg. Ce n'était pas la première fois qu'il avait eu toutes les chances contre lui, et en était sorti triomphant. L'aspect de ses vétérans endurcis à tout, prêts à braver n'importe quels périls, lui donnait l'assurance qu'il y avait encore chez eux le ressort nécessaire pour tirer son armée du mauvais pas où elle se trouvait.
Les événements des jours suivants lui donnèrent raison jusqu'à un certain point, et il s'en fallut, en définitive, de très-peu qu'il ne réussît à se dérober à ses ennemis.
Les forces du général Grant n'étaient pas encore en ligne près du Boydton Road, au delà de Hatclier's Pain, le 31 mars au matin, quand Lee le prévint et se jeta avec une sorte de fureur sur ses têtes de colonne. Culbutant les premières divisions sur son passage, le chef sudiste paraissait sur le point d'arracher à la fortune une victoire qui déciderait du sort de la campagne. Mais il se trouva bientôt aux prises avec des masses de troupes fraîches, et ses maigres bataillons ne purent lutter en plaine contre des forces si écrasantes. 11 dut donc faire retirer ses soldats derrière leurs ouvrages de défense, mais ce fut seulement pour recommencer la lutte ailleurs. Five Foiks, ce point si important , venait de tomber aux mains du général Sheridan. Lee l'en chassa , et le général Pickett poursuivit les Fédéraux jusqu'à Dinwiddie Court House.
A la tombée de la nuit, Sheridan, toujours sur la défensive, faisait dire au général Grant que, s'il ne recevait pas de renforts, il ne pourrait recommencer la lutte le lendemain. Dès le 1er avril au matin, le 5e corps fédéral, qui avait marché toute la nuit, le rejoignait. Mais le général Lee, de son côté, ne voulant pas laisser ses soldats dans
une situation si exposée, les avait déjà fait rentrer dans les lignes de Five Forks.
Le 1er avril, Sheridan, à la tête de 40,000 hommes, franchit rapidement les 5 kilomètres qui le séparaient de Five Forks. Les survivants épuisés des divisions Pickett et Johnson n'opposèrent qu'une faible résistance à cette avalanche. Pris en tête et sur les deux flancs après avoir tenté une défense impossible, plus de 5,000 d'entre eux furent faits prisonniers; le reste fut dispersé et vivement poursuivi par la cavalerie fédérale. Toute la droite confédérée était compromise et le Southside Raihoad tombait au pouvoir de l'ennemi.
Quoique cette dernière action fût en vérité décisive, le général en chef fédéral ne voulut rien risquer. Toute l'artillerie de l'armée du Nord reçut l'ordre de bombarder les lignes confédérées dans toute leur étendue, et pendant le reste de la journée du 1er avril, une pluie d'obus et de boulets tomba sur Petersburg et ses environs. L'assaut ne devait être donné que le lendemain 2 avril. Les lignes confédérées étaient cependant si peu garnies, qu'à n'importe quel point le chef fédéral aurait facilement fait une trouée dès le 1er.
Longstreet était encore retenu au nord du James pour couvrir le chemin de fer qui menait à Richmond et les approches de cette ville. Voyant l'ennemi toujours en force devant lui, il n'avait pu dégarnir ses lignes déjà si affaiblies. Lee n'avait plus pour défendre son centre adossé à Petersburg que ce qui restait des deux corps de Gordon et de A. P. Hill. Un splendide soleil éclaira la journée du 2 avril. De toutes parts et simultanément les colonnes fédérales marchèrent sur les lignes confédérées. Refoulées vers les faubourgs de la ville, les forces de Gordon s'y reformèrent sur une ligne de défense intérieure. Le 9e corps fédéral fut arrêté là par la belle attitude de Gordon. Sur la droite de celui-ci, le général A. P. Hill, avec des débris
de régiments et quelques artilleurs, semblait ne pouvoir résister. L'armée confédérée allait être coupée par le milieu. Heureusement à cet endroit deux redoutes fortifiées , et dominant les approches de la rivière Appomattox, offrirent un point de ralliement. L'un, le fort Alexander, fut rapidement pris d'assaut par le flot toujours montant des envahisseurs. Il fallait qu'à tout prix l'autre, le fortGregg, se défendît à toute extrémité pour laisser à l'armée confédérée le temps de resserrer ses lignes autour de Petersburg et d'y concentrer tout ce qui lui restait de forces.
Pendant deux heures les efforts de l'ennemi pour s'en emparer échouèrent devant la défense désespérée de la petite garnison. Enfin, à sept heures du matin, une dernière charge des Fédéraux les porta jusqu'au fossé. Les premiers rangs, reçus par un feu à bout portant, tombèrent victimes de leur audace, mais à la fin les assiégeants pénétrèrent de tous côtés dans le fort. Des deux cent cinquante défenseurs, trente seulement survécurent et tombèrent vivants aux mains des Nordistes. Ce précieux temps d'arrêt dans la marche de l'armée fédérale avait permis à Lee, que Longstreet venait de rejoindre, de concentrer ses derniers moyens de résistance (15,000 hommes) derrière sa troisième ligne de défense. Cette ligne peu étendue, mais très-forte, commençait à la rivière Appomattox, en amont de Petersburg, et après avoir contourné ses faubourgs, rejoignait la rivière en aval de la ville.
Plusieurs assauts contre cette ligne échouèrent. C'est en repoussant une de ces attaques que le général A. P. Hill, un des meilleurs lieutenants de Lee et dont nous avons plusieurs fois eu l'occasion de parler, trouva la mort. A la tombée de la nuit, les Confédérés étaient encore maîtres de Petersburg, quoique Grant, qui avait 150,000 hommes avec lui, eût facilement pu en concentrer 100,000 contre les derniers défenseurs de cette petite ville.
Avec la nuit, Lee mit à exécution son projet de retraite. Tous les chemins au midi de l'Appomattox étant tombés au pouvoir des Fédéraux, il dut se retirer en se tenant au nord de la rivière, qui servait ainsi de ligne de défense. Lee, que rien ne semblait troubler, n'avait, comme on voit, nullement renoncé à l'espoir d'atteindre la Caroline du Nord ou, au pis aller, les montagnes de l'Alleghanny, dans l'ouest de la Virginie. Il se faisait fort de marcher plus vite que le gros de ses adversaires, et de culbuter tous les corps détachés qui chercheraient à lui barrer le passage. La seule preuve extérieure qu'il donna de la gravité de la situation fut de ceindre son épée, ce qu'il faisait trèsrarement. Le 2 au matin, en voyant ses lignes forcées, le chef confédéré s'était contenté de dire à son chef d'étatmajor, le colonel Marshall, du ton le plus naturel : « Ceci est bien mauvais pour nous, colonel. Comme je le leur avais dit à Richmond, la corde a été tellement tendue, qu'elle a fini par casser. »
Dès le matin il avait prévenu le gouvernement à Richmond que Grant avait forcé ses lignes, et qu'il comptait cette nuit évacuer Petersburg. Des ordres avaient été expédiés à toutes les troupes au nord du James River d'avoir à se rallier à lui d'urgence. A la tombée de la nuit, les Confédérés à Petersburg commencèrent à passer l'Appomattox. Ce mouvement s'effectua sans qu'on fût inquiété par les Fédéraux. Le pont fut ensuite livré aux flammes.
L'armée du Sud, prenant une route qui, à une certaine distance de la rive nord du fleuve, se dirige vers l'ouest, se mit en marche à travers la demi-obscurité. Lee surveillait lui-même cette opération. A pied, la bride de son cheval à la main, il se tenait au carrefour de deux routes, et donnait ses ordres avec la plus grand tranquillité. Sa voix n'avait pas trace d'émotion , son maintien restait aussi calme que s'il s'était agi d'une
revue. Après le défilé de l'arrière-garde, Lee se remit en selle et suivit ses hommes.
Tandis que l'incendie des magasins de Petersburg, auxquels on avait mis le feu, illuminait le ciel de reflets rougeâtres et remplissait l'air du bruit des explosions des poudrières, les débris de l'armée de Virginie, 15,000 hommes environ, cheminaient dans l'obscurité. Tout le long de la ligne occupée jusqu'ici par les Confédérés depuis Petersburg jusqu'à Richmond, explosion sur explosion se succédaient rapidement, ébranlant le sol comme Peut fait un tremblement de terre.
Les généraux Mahone et Ewell, avec la garnison de Richmond, rejoignirent Lee le 5 avril au matin. Au lever du soleil, ce jour-là, son armée était à 25 kilomètres de Petersburg. En pareille circonstance, on se serait attendu à trouver les troupes confédérées, après les revers qu'elles venaient d'essuyer, abattues et découragées. Bien au contraire, le plaisir de se sentir hors des abominables tranchées, en plein air, au milieu des bois bourgeonnants, les rendait presque joyeux.
Leur chef partageait sinon leur confiance, du moins leur soulagement d'être sortis des lignes. Mais actuellement la question des vivres primait tous ses autres soucis. Pendant l'hiver, il avait déjà eu bien de la peine à nourrir ses soldats avec des quarts de ration. En s'éloignant de Petersburg, Lee sentait qu'il aurait à vivre comme il pourrait dans les contrées qu'il traverserait. 11 avait déjà pris ses premières mesures en conséquence, et avait donné ordre qu'un dépôt de vivres fût établi à Amelia Court House. La perspective d'y trouver tout le nécessaire pour ses soldats contribuait sans dou e à Le soutenir dans ce moment difficile. Mais ce (ut le dernier éclair d'espérance qui lui fut octroyé. Que les oidres eussent été mal compris, qu'il y eût eu erreur involontaire ou par toute autre cause, le train qui avait dû déposer les rations
à Amelia Court House ne s'y arrêta pas et les porta jusqu'à Richmond, où elles tombèrent au pouvoir des Fédéraux, maîtres enfin de cette ville. Aussi quand, après des retards imprévus causés par la crue de l'Appomattox, Lee atteignit Amelia Court House, à 60 kilomètres de Petersburg, à la tête de ses soldats exténués de fatigue et de faim, quelle ne fut pas la consternation générale de ne pas trouver de vivres ! Tout espoir de mener la retraite à bonne fin dut, dès ce moment, être abandonné!
Sur toutes les figures se peignait le plus profond découragement. En face d'un coup du sort aussi cruel, Lee comprit que tout était fini et, pour la première fois, son visage laissa voir la profondeur de son abattement. Jusque-là il n'avait pas douté de la possibilité de se faire jour, mais c'était à la condition de nourrir ses hommes, car une armée qui ne mange pas ne peut ni marcher ni combattre. On fut forcé de faire halte et d'envoyer aux fourrages dans les environs déjà bien appauvris. En attendant, les colonnes du général Grant, en masses serrées, gagnaient sur Lee et avançaient pour couper la retraite des Confédérés. Le manque de quelques milliers de livres de pain et de viande avait de fait terminé la guerre.
Les journées du 4 et du 5 — temps précieux qui eût permis au chef sudiste de maintenir toujours entre lui et ceux qui le poursuivaient une distance suffisante — se passèrent à rassembler quelques vivres. Sans cette fatale méprise, qui doit être attribuée à l'ineptie du gouvernement de Richmond, Lee eût pu tenir sa petite armée réunie et eût passé Burkesville sain et sauf avant que l'ennemi eût pu l'atteindre. Le temps perdu à Amelia Court Ilouse permit à Sheridan, dont la cavalerie avait beaucoup d'avance sur le reste de l'armée fédérale, de couper la ligne de retraite des Confédérés. Dans l'après-midi du 4, il arriva avec 18,000 chevaux à Jetersville, sur le chemin de fer deDanville, à 10 kilomètres sud-ouest d'Amelia Court
House. Meade le rejoignit, le lendemain, avec deux corps d'infanterie.
Le général Lee, en apprenant ce nouveau danger, avait de suite renoncé à marcher vers la Caroline du Nord et, se tournant vers l'Ouest, tenta d'atteindre Lynchburg. Le 5 avril au soir, il se remit en marche, se dirigeant surFarmville, à 50 kilomètres, dans un pays accidenté d'où il espérait arriver plus facilement aux montagnes. Au moment donc oùGrant prenait ses dispositions pour attaquer Lee à Amelia Court House, on s'aperçut que les Confédérés s'étaient dérobés vers Farm ville. Le général fédéral ne perdit pas un instant. Une colonne se mit aussitôt à poursuivre Lee ; deux autres colonnes prirent deux routes parallèles au nord et au sud de la ligne de retraite des Confédérés, tandis qu'un quatrième corps fédéral marcha de Burkesville sur Farmville pour détruire le pont en cet endroit.
Lee, pour nourrir ses hommes, avait dû les disperser en partie; il s'ensuivit que beaucoup de ses fourrageurs furent faits prisonniers. Les souffrances de ses soldats devenaient intolérables. Beaucoup se nourrissaient de bourgeons, de jeunes pousses. Les chevaux et les mulets périssaient par centaines, faute de fourrage. On dut brûler la plupart des fourgons et enterrer les canons. De tous côtés les soldats tombaient de faiblesse, ou jetaient leurs fusils, n'ayant plus la force de rien porter. A chaque instant, les escadrons ennemis devenaient plus audacieux et harcelaient les flancs de la petite armée ; des fourgons livrés aux flammes ou des munitions sautaient ; des pluies de boulets venaient balayer les rangs confédérés, qui laissaient derrière eux une longue traînée de morts et de blessés.
Peu à peu le cercle se fermait autour des soldats de Lee, mais ils n'en étaient pas moins résolus à lutter tant que la chose était humainement possible. Leur général, remis de
son abattement momentané, ne pensa qu'à tirer le meilleur parti de sa connaissance du pays et du dévouement de ses héroïques soldats.
Le 6, au soir, à Deatonsville, Sheridan attaqua vigoureusement, avec trois de ses divisions, le train des équipages, culbutant la division Pickett, réduite à 800 hommes, s'empara ut de 16 bouches à feu, d'un grand nombre de prisonniers et détruisant 400 fourgons. Ewell accourut au secours de son collègue, avec son corps de 4,200 hommes. Mais tout le 6e corps fédéral, plus de 20,000 fantassins, réuni à la cavalerie de Sheridan, n'eut pas grand'peine à écraser o.^s pauvres soldats épuisés et tellement affaiblis que souvent, après avoir chargé leurs fusils, ils les laissaient tomber, s'affaissaient sur eux-mêmes et succombaient à un irrésistible sommeil. Pendant qu'Ewell faisait bravement face aux attaques de l'infanterie fédérale, la cavalerie de Sheridan l'attaquait de flanc et par derrière. Il n'eut bientôt d'autre ressource que de mettre bas les armes, ses adversaires étant cinq fois plus nombreux que lui. Les débris de son corps, y compris le général Custis Lee et trois autres généraux, furent faits prisonniers.
Le 7, les Fédéraux poursuivirent toujours avec acharnement les débris de l'armée du Sud. Le général Fitz-Lee, qui formait l'arrière-garde avec ses 1,500 hommes, montés sur de malheureux animaux, refoula et culbuta le général Gregg à la tête de 6,000 hommes bien montés et admirablement équipés , faisant prisonnier Gregg luimême, à la grande satisfaction du général Lee, qui dit à son neveu : « C'est bien, général, ne laissez pas perdre courage à vos hommes. Qu'il ne soit pas question de se rendre. Je vous tirerai de ceci. »
Lee avait devancé le corps fédéral du général Ord, envoyé pour faire sauter le pont sur l'Appomattox à Farmville, et les restes de l'armée confédérée franchirent cette
S.\ VIE ET SES CAMPAGNES
rivière et bivouaquèrent autour de ce petit village. L'épuisement des hommes, qui depuis cinq jours de marches et de combats incessants n'avaient à la lettre rien mangée excepté des grains de maïs et des écorces d'arbres, devint tel qu'après un conseil de guerre tenu par les généraux, le commandant en chef de l'artillerie, le général Pendleton, fut chargé de communiquer au général en chef que l'avis unanime du conseil était qu'il n'y avait plus qu'à se rendre. Telle cependant n'était pas la manière devoir de Lee. « Me rendre! s'écria-t-il, le regard en feu; il me reste trop de bons soldats pour cela ! »
Il croyait sans doute encore pouvoir atteindre les montagnes, et tant que cette chance lui restait, il ne se croyait pas autorisé à renoncer à la lutte. La retraite continua. Avant que les ponts du chemin de fer et de la route eussent pu être entièrement brûlés, le 2e corps fédéral arriva, passa malgré la résistance désespérée d'une brigade laissée par Gordon pour achever cette destruction, et fit encore un bon nombre de prisonniers. Le même jour, Grant occupa Farmville. A huit kilomètres au nord de ce village, Lee s'était retranché dans une position défensive, couvrant la route de Lynchburg, et bien choisie pour donner à ses hommes un peu de repos et pour s'y maintenir jusqu'au soir. Les Fédéraux attaquèrent, mais, après avoir perdu 600 hommes en tués et blessés, et ne recevant pas de renforts avant la chute du jour, ils durent suspendre leurs opérations.
En arrivant à Farmville, Grant avait envoyé à Lee la lettre suivante :
« 7 avril 1865.
(( Général,
(( Par ce qui vient de se passer cette semaine, vous devez être convaincu de l'inutilité d'une résistance plus prolon-
gée de la part de l'armée de Nord-Virginie. En étant moimême persuadé, je regarde comme mon devoir de me décharger de toute responsabilité pour le sang qui pourrait être versé dorénavant Je viens, en conséquence, vous demander la reddition de cette partie des forces confédérées connue sous le nom d'armée de Nord-Virginie, a Très-respectueusement votre obéissant serviteur,
« U. S. Grant,
a Lieutenant gênerai commandant les armées des États-Unis. »
Lee reçut cette lettre le soir même. Il répondit immédiatement comme suit :
« 7 avril 1865.