‹ Le général Lee;Chapitre 2 sur 20 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Sans entrer dans une discussion approfondie des origines de la guerre civile américaine, il nous est impossible, puisque nous avons à cœur de mettre en relief la figure de celui qui, du côté des Confédérés, a commandé en chef, de ne pas dire en peu de mots quelles ont été, selon nous, les causes de cette guerre.

Coleridge, écrivain et philosophe anglais, disait des Etats-Unis qu'ils étaient des matériaux splendides dont on construirait plus tard plusieurs grands pays. La guerre civile de 1861 a été le premier signe de dislocation, la première marque d'effondrement, le premier tremblement du sol, précurseurs des bouleversements de l'avenir. Pour

le parti séparatiste, l'Union fédérale avait fait son temps. Les intérêts des États méridionaux demandaient un gouvernement distinct et indépendant. Le système fédéral fondé après la Révolution, admirable dans sa première forme et dans sa première application, avait été dénaturé par la suite, donnant naissance à une rivalité funeste d'État à État, et devenant la cause de toutes espèces de dissensions intestines. Le principe fédéral régissait l'Union américaine, mais cette Union n'était pas seulement une confédération d'États : ce principe fonctionnait sur le pied d'égalité avec un autre principe, celui du gouvernement intérieur des États. Il y avait donc souvent confusion dans leurs attributions, ou plutôt empiétements tantôt d'une part, tantôt de l'autre. De là une foule d'abus. Il est facile, dès ce moment, de prévoir combien de causes de décadence et de mort le système recélait dans son sein.

Dans les premières années du pacte fédéral, les différents partis politiques, n'ayant en vue que les avantages qu'ils pouvaient en tirer, ne se faisaient pas faute d'exploiter à leur profit ce que le nouveau système pouvait avoir de défectueux. Ce n'était plus la raison sereine et digne de Washington' qui présidait aux destinées de la Piépublique. Sous Jefferson, le troisième président, les passions démocratiques s'en mêlèrent.

Quoique ce soit de tradition, en Amérique, de regarder 1 s auteurs de cette Constitution de 1787 comme des idoles politiques, la triste expérience nous a prouvé que leur œu\re renfermait des lacunes énormes. Elle témoigne d'un manque de prévoyance et d'une absence de sollicitude pour les changements que l'avenir amènerait, qui passent toute idée. Pour ne parler que de la question de l'esclavage, aucune précaution ne fut prise en vue des complications qu'elle pourrait faire naître. Il y est seulement dit : que les personnes « ternies à servir ou à travailler » qui tente-

raient de s'échapper, seraient rendues à leurs maîtres.

Si la Constitution s'était expliquée sur cette question, sans amphibologie aucune, en quelques mots nets et clairs, que de malheurs eussent pu être évités !

Un autre article porte cependant que : « Chaque État garde sa souveraineté, sa liberté, son indépendance, ainsi que tous les pouvoirs, toutes les juridictions, et tous les droits dont, par cet acte de Confédération, ne sont pas expressément investis les Étals-Unis réunis en Congrès. »

Lors de la discussion de la Constitution en 1787, il y eut dans la Convention trois partis. Les uns voulaient se borner à revoir l'acte de la Confédération provisoire qui avait subsisté pendant la guerre. Les autres désiraient tout simplement abolir la division par États et les absorber en un grand pays centralisé. Le troisième parti chercha à concilier les intérêts des petits et des grands États ; de là naquit la représentation à deux degrés, du peuple et des Etats, chacun ayant une chambre séparée. Les amendements faits à la Constitution y introduisirent sur certains points une netteté qui faisait défaut à l'œuvre première. Par exemple : « L'énonciation dans la Constitution de certains droits ne sera pas interprétée dans le sens de la négation ou de l'amoindrissement de certains autres droits réservés au peuple. »

Autre article : « Les pouvoirs non délégués aux États- Unis par la Constitution, ou non interdits par elle aux différents États, sont réservés à chaque État mdividifellement, ou au peuple. »

L'Union ainsi constituée ne formait ni une nationalité, ni une simple république partagée en provinces, ni une ligue d'États sans aucun pouvoir sur des individus. En se séparant de l'empire britannique, les Américains avaient préféré garder leurs treize souverainetés distinctes, plutôt que de former un seul État. Ce fractionnement leur garantissait leurs vies, leurs biens, leurs libertés munici-

pales. De son côté, le gouvernement fédéral devait en temps de guerre leur servir de défense contre l'étranger, et en temps de paix protéger les petits États contre l'ambition des plus grands.

Cette Constitution ne fut adoptée que par un certain nombre des États ayant fait partie de la première Confédération, celle qui avait victorieusement mené à fin la lutte avec la mère patrie. Les autres États ne s'y rallièrent que plus tard, à différentes époques, chacun en sa qualité d'État souverain, de sorte que la seconde Union a été formée d'États s'étant retirés de la première, et trois d'entre eux se réservèrent expressément, en ratifiant l'acte de cette seconde Confédération, le droit de se retirer de celle-ci aussi, si bon leur semblait. La Virginie, en donnant son assentiment, dit : « Nous, délégués du peuple de Virginie, dûment élus, etc., etc., déclarons et faisons savoir en son nom que les pouvoirs accordés d'après la Constitution, venant du peuple des États-Unis, peuvent être repris par lui dès qu'on en abuserait pour lui faire tort ou l'opprimer. )) Les États de New-York et de Rhode-Island firent des déclarations analogues.

C'est une grande erreur de croire que l'acte d'Union fut l'inauguration de principes nouveaux. Chaque État jouissait depuis longtemps d'institutions civiles qui ne laissaient rien à désirer. Le lien fédéral avait été simplement imaginé comme un moyen commode des'entendreet dese protéger mutuellement. Là était sa mission. Les principes garantissant la liberté individuelle ou protégeant les droits de chacun avaient été définis , avec autant de précision que de vigueur, cinq cents ans auparavant, en Angleterre, dans la grande Charte de Runnymede, étaient passés delà dans toutes les chartes coloniales, et avaient formé de tout temps la base des institutions anglaises en Amérique.

Ce qui était neuf et avait une vraie valeur dans la Constitution fédérale, c'était l'agencement délicat des relations

entre les États et le gouvernement central, d'où résultait un (out harmonieux. Le partage des pouvoirs entre les gouvernements di s États et le gouvernement fédéral, les premiers se réservant leurs affaires intérieures et tout ce qui touchait aux intérêts des citoyens, le second ayant la haute main sur toutes les relations avec l'étranger, et entre les États eux-mêmes, c'était le triomphe du self-government local, dont on reconnaissait l'importance.

Les deux grandes écoles politiques de l'Amérique, les partisans de la Centralisation et ceux des droits des États (States Rights), Tenaient tout naturellement de la différente manière d'emisager les relations existant entre le Gouvernement central et les États. Or, nous touchons ici à la question de l'esclavage.

Selon la pensée des centralisateurs, tous hommes du Nord, le gouvernement fédéral exerçant le pouvoir en avait aussi la responsabilité, et l'existence de l'esclavage devait se régler d'après le plus ou moins de puissance qu'aurait celui-ci de le restreindre ou de l'abolir. Les partisans des droits des États répondaient que chaque État s'était réservé la souveraineté justement pour ne pas donner au gouvernement central le moindre prétexte de se mêler de ses affaires intérieures, et que l'esclavage en élait une au premier chef1.

Ces derniers regardaient l'Union comme un contrat entre les États; les centralisateurs l'envisageaient comme un

1 Les assemblées législatives de Virginie et de Kentucky passèrent en 1798 des résolutions qui définissent très-clairement, au point de vue des States Rights, la pensée des hommes qui prévoyaient les dangers de l'avenir. Voici la première de ces résolutions. «Les différents Etats composant les États-Unis d'Amérique ne se reconnaissent pas obligés à une soumission sans bornes au gouvernement central Sous le nom de Constitution des États-Unis et d'amendements à cette constitution, ils ont établi un gouvernement général pour un but définitif, déléguant à ce gouvernement certains pouvoirs définis, mais chaque Etat se réservant pour son propre self-government tout le reste de ses attributions. Quand donc le gouvernement général s'arroge des

gouvernement placé au-dessus des États et leur étant par conséquent supérieur.

La question de l'esclavage ne doit pas être séparée de tout ce qui la complique. Elle est tellement enchevêtrée à tout le passé du pays, que l'étudier au point de vue esthétique, en faire une thèse de déclamation morale, serait souverainement injuste. Dans le développement de la rivalité politique entre les deux régions, septentrionale et méridionale, de l'Union américaine, elle n'a été qu'un incident exploité avec une grande habileté, mais avec peu de ménagement. L'esclavage fournissait, bien à propos, un champ de bataille aux combattants : il servait de ligne de démarcation toute tracée ; il était la différence la plus marquée entre les deux rivaux. Comme le cheval de Troie, il offrait un véhicule bien commode pour introduire la discorde et la destruction au sein de l'édifice de la Constitution. Chacun y trouvait à son gré des armes offensives ou défensives : le Nord y voyait un sujet blessant pour le Sud, un terrain sur lequel il aurait pour lui les sympathies de l'Europe ; le Midi, exaspéré de ce que le Nord, autrefois son allié (puisqu'il s'était uni à lui en connaissance de cause), lui jetait aujourd'hui à la face une honte dont la responsabilité remontait plus haut dans le passé, trouvait dans ce procédé un manque de bonne foi, et d'accusé devenait accusateur. A la longue, la discussion s'envenima ; cette question concentra sur elle toute l'attention, rejeta toutes les autres dans l'ombre;

pouvoirs non délégués, ses actes sont non autorisés, nuls et sans effet. Chaque État s'est associé à ce contrat en sa qualité dÉtat souverain. Le gouvernement, créé par cet accord, ne peut nullement se constituer juge sans appel des pouvoirs à lui concédés, puisqu'en ce cas ce serait sa modération, et non la Constitution, qui fixerait la limite de ses attributions. Il s'ensuit donc que, comme dans tous les contrats entre parties n'ayant pas de juge commun, chaque partie aura un droit égal de juger pour elle-même, et pour ce qui est du dommage et pour ce qui est du redressement. »

l'occasion se substitua à la cause , et ce qui n'avait été à l'origine qu'un incident secondaire vint à être regardé comme le sujet principal de la lutte.

Dans les premières années de la nouvelle Confédération, toutes les mesures relatives à l'esclavage furent toujours votées au congrès sans discussion, presque à l'unanimité. La Louisiane et la Floride, territoires à esclaves, reçurent leur organisation définitive sans donner lieu à la moindre agitation. Le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi et FAlabama entrèrent dans l'Union sans que le fait d'être des États esclavagistes fît aucune difficulté. En 1820 seulement, lors de l'admission de l'État de Missouri, résultat d'un compromis qui limitait l'esclavage à un degré de latitude fixé d'avance, éclate la vraie nature de la controverse sur l'esclavage : on vit apparaître pour la première fois ce qui existait à l'état latent depuis longtemps, une organisation politique dans le Nord opposée à une autre organisation politique dans le Midi.

L'esclavage était un mal, un grand mal, un affreux malheur pour cette partie du continent américain qui en était affligée. Que n'ont-ils, hommes du Nord et hommes du Sud, cherché avec équité, charité et modération à déraciner peu à peu ce fléau, à le restreindre dans des limites de plus en plus étroites, à accentuer encore plus la progression si marquée dans l'accroissement du nombre des États, autrefois à esclaves, qui renonçaient à maintenir les noirs dans la servitude. Lors de la déclaration d'indépendance, en 1776, le Massachusetts était le seul État qui n'eût pas d'esclaves. En 1861 , des treize États primitifs, six, le Connecticut, le New-Hampshire, le Pihode- Island, le New-York, la Pennsylvanie, le New-Jersey, avaient aboli l'esclavage. Deux autres des États fondateurs, le Delaware et le Maryland, étaient à la veille de le faire. Une grande majorité des États plus récemment admis, les uns détachés des anciens États, ou nouveaux territoires

promus au rang d'États, n'avaient jamais connu l'esclavage. Le Missouri et le Kentueky, dans l'Ouest, ne pouvaient guère tarder à suivre l'exemple du Maryland, de sorte que l'espace occupé par les États esclavagistes tendait à diminuer d'année en année par une loi inévitable. Vouloir forcer les événements et précipiter un dénoûment déjà prévu, était un acte criminel quand on songe aux intérêts en jeu, aux existences que l'on allait mettre en péril, et à la complexité des problèmes que l'on allait avoir à résoudre. L'ardeur, l'acharnement, l'entêtement, l'injustice des abolitionnistes, provoquèrent chez leurs adversaires même ardeur, même acharnement, même entêment, même injustice. Le Nord en appelait à la Bible et à l'autorité des Écritures, le Sud en faisait autant. L'école de M. Sumner, chef du parti abolitionniste, citait-elle des acles de cruauté dans les États à esclaves, les partisans du Midi lui rappelaient la condition des noirs libres dans le Nord, où on les traitait comme des pestiférés, défense absolue leur étant faite de monter en wagon, en omnibus, d'aller dans une église, un temple, un théâtre, ou de reposer dans un cimetière, réservés exlusivement à l'usage de la race blanche. Dans l'Illinois, le pied d'un noir ne pouvait fouler le sol de l'État . Il s'exposait à être fouetté et reconduit à la frontière. Dans d'autres États, s'il épousait une blanche , on le rouait de coups. Le Nord a trop oublié, en attaquant l'esclavage, qu'il avait longtemps été particeps criminis. Du jour seulement où un parti considérable, dans les États libres, a cru pouvoir s'en servir comme d'un puissant levier contre son associé, devenu son rival, cejour-làon s'estavisé d'être choquédesa profonde immoralité.

La rivalité d'intérêts entre les deux régions du pays, le Nord et le Sud, entre les États manufacturiers et les États agriculteurs, a de son côté puissamment contribué à hâter l'explosion. Le Nord ayant à protéger des fabriques de

toute espèce et de nombreuses usines, était protectionniste à outrance. Le Sud au contraire, ne produisant rien que des matières premières, aurait eu tout intérêt à les échanger contre les produits fabriqués de l'Europe, et était libre échangiste. Les ports du Sud auraient pris une grande extension s'ils avaient pu entretenir avec le vieux monde des relations directes. A l'époque coloniale ces relations avaient existé ; aussi à ce moment la prospérité de la Virginie était-elle bien plus grande que celle des États du Nord. Mais le tarif protectionniste, frappant les produits de l'Europe de droits excessivement élevés, empêchait tout échange direct entre le Sud et l'Europe. De cette façon le Midi se voyait forcé de vendre ses matières premières dans le Nord, au prix qui conviendrait à ce dernier, qui par des droits savamment combinés avait réussi à éloigner des marchés américains toute concurrence étrangère.

Après la guerre de 1812 à 1814 contre l'Angleterre, les fabriques dans les États du Nord prirent un grand développement. En 1816 les droits sur les objets venus de l'étranger furent élevés, t$nt pour protéger les usines indigènes que pour payer la dette nationale, legs de la dernière guerre. Ce tarif protectionniste rencontra dans le pays une vive opposition. Ses adversaires faisaient d'abord remarquer que la Constitution ne reconnaissait au gouvernement fédéral aucun droit de créer des impôts pour proléger une branche de l'industrie nationale au détriment d'une autre; et qu'ensuite ces lois protectionnistes lésaient les intérêts des États producleurs de matières premières, et privaient les habitants de ces États de lèur droit légitime de vendre au plus haut prix et d'acheter au\plus bas.

Les droits prohibitifs reçurent en 1824 une nouvelle augmentation, au grand déplaisir des États du Sud, qui cependants'y résignèrent, espérant que, la dette publique une fois payée, ces impôts disparaîtraient. En 1828, Tadop-

tion d'une série de lois prohibitives en faveur du chanvre et de la laine de l'Ouest, du fer de la Pennsylvanie et des cotonnades de la Nouvelle-Angleterre, acheva d'exaspérerles États méridionaux, qui virent bien que la majorité avait résolu de rendre permanent ce système d'impôts.

En 1831, la dette ayant été soldée et le Congrès refusant de réduire les droits sur les objets de fabrication étrangère, le peuple de la Caroline du Sud se réunit et nomma ses délégués à une Convention de l'État. Ceux-ci y exposèrent les griefs du peuple du Midi : « Que signifie pour les États du Sud la création d'un gouvernement fortement centralisé? Ces États ne formeront jamais dans le pays qu'une minorité. Ils diffèrent des États de la majorité par leurs institutions, leurs industries, leurs intérêts; — ces derniers mêmes sont incompatibles avec ceux du Nord. Ils arriveront donc à être gouvernés non selon leurs propres intérêts, ou d'après leurs propres vues et sentiments, mais selon les intérêts et les préjugés des États de la majorité Sous prétexte de procurer les moyens de solder

la dette publique et de pourvoir à la défense et au bienêtre du pays entier, certaines lois ont été adoptées dont le but avoué est de conserver exclusivement aux fabricants américains le monopole de notre marché, au grand préjudice de ceux d'entre nous qui produisent les denrées

premières recherchées sur les marchés européens

Bien que des droits de 10 à 12 p. 100 suffisent à tous les frais légitimes du gouvernement, on a éiabli sur tous les lainages, les cotonnades, le fer brut et travaillé, le sucre, le sel et presque tous les articles que l'étranger nous envoie en échange du coton, du riz et du tabac du Sud, des droits de 50 p. 100, afin d'avantager d'autant les fabricants des États du Nord qui produisent les mêmes articles L'industrie du Nord est protégée et celle du Midi

découragée! »

Voilà le langage que Ton tenait déjà en 1831. Il y eut à la suite de la résistance de la Caroline du Sud un apaisement passager, mais le tarif protectionniste n'en a pas moins duré jusqu'à la guerre civile et en a été une des causes déterminantes.

Une autre raison qui a grandement influé sur les évéments a été l'antipathie de longue date entre les habitants du Nord et ceux du Sud. La population des États-Unis est loin d'être homogène. Dès les premiers temps de la colonisation une grande diversité se faisait remarquer. Les « Round Heads » de Cromwell, les sectateurs puritains émigrèrent en foule à la restauration de Charles II, après 1660, et allèrent rejoindre dans la Nouvelle-Angleterre leurs coreligionnaires qui s'y étaient établis sous Jacques Ier et Charles Ier. Ces Puritains appartenaient presque tous aux classes moyennes. Cette partie des États-Unis, aujourd'hui subdivisée en six petits États, connue cependant sous le nom général de « Nouvelle-Angleterre », est une contrée froide, aride, pierreuse, fondée sur le roc et le granit, battue par les vagues de l'Atlantique, sous un ciel rigoureux. Les Puritains qui s'y réfugièrent, natures de roc et de granit eux aussi, y eurent à lutter contre la rigueur des éléments après avoir déjà tant souffert des rigueurs de leurs semblables. Persécutés, ils y fondèrent une société de persécuteurs. L'exil de Roger Williams et les centaines de pauvres sorcières qu'on y brûlait en sont les tristes preuves. La guerre civile de 1861 fait voir que le vieux levain puritain n'a rien perdu de son opiniâtreté. Peu à peu sa forte volonté a absorbé la liberté sociale de l'individu au profit de la masse, et il a imposé à tout le Nord et à l'Ouest sa phraséologie biblique, son accent nasillard, son type maigre, pâle, anguleux, persévérant, laborieux, calculateur, froid et agité en même temps.

L'Américain des États du Nord a subi de plus l'influence d'un climat bien différent de celui d'où venaient ses an-

cetres, tandis que dans le Midi le ciel est plus clément ; ces longs froids qui tendent les nerfs y sont rares. On y est par suite plus porté à se réjouir de la vie. Dans le Nord la population est très-mélangée de sang allemand ou irlandais, sans parler d'autres variétés. Son type s'en est ressenti, tantôt se rapprochant du Teuton ou du Celte, tantôt par des influences de climat rappelant les Peaux-Piouges, indigènes du pays. Lincoln en était un exemple frappant, un vrai Gherokee blanc, aux cheveux plats, aux pommettes saillantes, au regard insondable, — nature osseuse aux larges mains, destinée au travail manuel et s'étant tirée du travail intellectuel comme elle a pu. Esprit médiocre, honnête et probe par absence de passions, vulgaire mais nullement méchant, aimant l'allégorie comme le petit peuple, plein de confiance en lui-même, croyant à sa mission, un vrai représentant de la forme la plus récente de la démocratie américaine.

Les contrées du Sud, par contre, furent colonisées d'abord sous les auspices et par l'influence de la cour. Ce furent. Élisabeth, Jacques Ifir et les deux Charles qui octroyèrent à divers grands seigneurs des concessions territoriales sur les bords du Potomac et delà rivière James. Ceux-ci y envoyèrent ou, comme Jes lords Baltimore et Fairfax, y amenèrent eux-mêmes de nombreux colons, fermiers, métayers, serviteurs nés sur leurs terres en Angleterre, ou des cadets de bonnes familles cherchant à améliorer leur sort. Tout naturellement cette société était un reflet de celle qu'elle avait laissée derrière elle. Fondée par des Cavaliers, elle portait en Virginie des toasts à la confusion des régicides, et demeura essentiellement aristocratique, l'antipode par conséquent des colonies voisines de la Nouvelle-Angleterre. Les réfugiés huguenots dans la Caroline, la Louisiane ancienne colonie française, la Floride peuplée d'Espagnols, vinrent avec le temps se joindre aux États du Sud et rendirent encore plus marqué le

contraste entre la partie méridionale et la partie septentrionale des États-Unis.

Par l'introduction des noirs venus d'Afrique, un élément nouveau s'introduisit qui augmenta les traits de dissemblance entre les Virginiens et les Puritains. L'homme du Sud n'eut pas à lutter comme celui du Nord contre une nature âpre et stérile. Les travaux des champs, l'exploitation des vastes territoires concédés par la couronne, étaient à la charge de cette race d'Africains, introduits en apparence d'une manière si providentielle. Il est juste de dire ici que longtemps les assemblées des colonies du Sud protestèrent auprès delà mère patrie contre ce trafic; mais trop de gens en profitaient, et mainte grande fortune dans la Vieille et dans la Nouvelle-Angleterre provient de cette source impure.

Aussi n'est-il pas douteux que les grandes qualités des hommes du Nord, les compagnons des Winthrop et des Cotton, ne se soient développées dans cette lutte contre tant de difficultés ; ils étendirent leur influence sur les colonies voisines, ils jetèrent partout les fondements de cette puissance qui est devenue les États-Unis.

L'homme du Sud au contraire, planleur, chasseur, de nature franche et peu mercenaire, habitant un pays plus énervant, tout en conservant les belles qualités de la race anglaise dont il descendait, n'en acquérait pas de nouvelles. Il était resté un Européen transplanté en Virginie, tandis que son voisin de la Nouvelle-Angleterre s'était bel et bien identifié à sa nouvelle patrie, et travaillait sans relâche à la dompter, à se l'approprier, à en développer toutes les richesses. Le premier semblait un peu dépaysé en plein dix-neuvième siècle, le second en était l'expression la plus fidèle. Ainsi la diversité de race, la différence d'habitudes, de mœurs, d'occupations ; des méthodes absolument opposées d'éducation, — tout a contribué à rendre plus profonde la discorde à laquelle l'Union a été en proie.

Les grandes qualités des colons anglais qui ont fondé les États-Unis et de leurs descendants ont été décrites par les plumes les plus éloquentes des deux mondes; aussi ne cherchons-nous ici qu'à saisir les contrastes entre les deux rameaux de la race anglaise qui ont peuplé le Nord et le Midi.

Mais il y avait encore d'autres causes qui rendaient plus difficiles les relations entre les deux moitiés de l'Union. La lutte entre elles date, à vrai dire, de bien avant la Constitution. Sur deux questions importantes la rivalité avait été grande. L'une avait rapport au territoire de la Virginie, l'autre à la navigation du Mississippi. Aucune question ne pouvait être plus à cœur aux colons américains que celle qui touchait aux territoires ; c'était tout leur avenir. Elle montre clairement le peu d'accord qu'il y avait entre le Nord et le Sud, sans qu'on ait encore le jugement troublé par cette plaie de l'esclavage, mise continuellement en avant comme la véritable et unique cause de la guerre par tant d'écrivains.

Le territoire de la Virginie avant la formation de l'Union américaine eût suffi à faire à lui seul un vaste empire. Ses limites s'étendaient jusqu'au Mississippi, comprenant le Kentucky actuel, et au delà de la rivière Ohio jusqu'aux Grands Lacs, embrassant une superficie égalant deux fois et demie celle de la France actuelle. Dans les temps plus modernes on en a formé les États de l'Ohio (superficie 103,520 kil. carrés), de l'Indiana (85,860 k. c), de rillinois (140,724 k. c), du Michigan (142,850 k. c), du Wisconsin (159,149 k.c), du Minnesota (218,755 k.c), du Dacotah (400,000 k. c. environ) , qui, ajoutés aux deux Yirginies, orientale et occidentale ([84,700 et 60,225 respectivement), et au Kentucky actuel (95,660), donnent un grand total de 1,471,427 kilomètres carrés, tandis que la France entière n'en a que 542,596.

On conçoit bien qu'avec une telle prépondérance terri-

toriale, toute union avec les colonies voisines, quelquesunes d'entre elles très-petites, eût été impossible. Cet obstacle fut écarté par un acte émanant de l'initiative de la Virginie, acte dont l'histoire n'offre probablement pas d'autre exemple. Non-seulement elle céda aux États-Unis, en 1785, tout son territoire au nord-ouest de l'Ohio, mais par une ordonnance de 1787 elle consentit à ce que l'esclavage fût exclu à perpétuité de ces vastes contrées. Les États qui ont été formés de ces territoires cédés se sont rangés presque tous, comme on le sait, contre la Virginie dans la guerre ardente et impitoyable de 1861. Le Nord n'a jamais tari en éloges sur ce grand acte de généreux désintéressement, de sacrifice que la Virginie faisait à l'Union. Que n'a-t-il donc suivi cet exemple, non selon la lettre, mais selon l'esprit! L'ordre, l'harmonie, la paix, la prospérité du Nouveau-Monde n'eussent pas alors été si cruellement et si follement troublés.

La Virginie, il est vrai, avait mis deux conditions à cette cession. La première était que le territoire cédé ne formerait jamais que cinq États. La seconde, que tous les esclaves fugitifs trouvés sur ce territoire ou dans les États qui s'y fonderaient par la suite, seraient rendus à leurs propriétaires. Dès 1784 cependant on songea déjà dans le Nord à partager le territoire susdit en dix États, et à admettre dans l'Union chaque État à mesure que la population équivaudrait à celle du moins peuplé des États déjà dans la Confédération. Ce projet devait augmenter d'autant la puissance relative des États libres, c'est-à-dire du Nord Ainsi dès le premier désaccord entre les deux parties de l'Union, nous voyons la partie septentrionale témoigner de son intention d'étendre sa prépondérance, tandis que le Sud ne cherche qu'à conserver et à faire respecter son indépendance dans l'Union.

Les deux conditions qu'avait mises la Virginie furent traitées comme si elles n'existaient pas. On a prétendu que

celle qui avait rapport aux esclaves fugitifs était immorale, et par conséquent ne devait pas être observée.

Pour la question du Mississippi, il suffira de rappeler qu'en 1786 ce fleuve marquait la limite entre les États- Unis et les contrées dépendant de la couronne de France et de celle d'Espagne. Lorsque, en 1787, la Convention se réunit à Philadelphie pour discuter la nouvelle Constitution, il se trouva que les sept États du Nord paraissaient disposés à céder aux Espagnols le droit exclusif de navigation sur le Mississippi, ce qui eût été paralyser au berceau le développement des États de FOuest et du Sud, et sauvegarder pour longtemps la prépondérance politique du Nord.

C'est sous l'influence des sentiments éveillés par ces conflits que, le 15 mai 1787, les représentants du Nord et du Sud se trouvèrent face à face, résolus de part et d'autre, si une-union plus intime devait s'établir entre eux, à veiller à ce que dans la Confédération leurs droits et leurs intérêts, leur indépendance et leur liberté fussent efficacement respectés. A cette époque l'esclavage ne soulevait aucune objection et ne froissait encore personne. Mais ce ne fut pas pour cela chose facile, même dès ce moment, de concilier des gens dont les intérêts s'accordaient si mal. Tout ce que l'on put obtenir fut de glisser sur les difficultés insurmontables. Quand on relit l'histoire de cette Convention, et que l'on voit toutes les précautions que le Nord prit contre le Sud et celui-ci contre son rival, on ne peut que s'étonner de l'ignorance de ces écrivains du vieux monde qui prétendent que l'esclavage est l'unique cause de la guerre civile de 1861.

Aucun des deux partis ne voulait régler définitivement quels pouvoirs seraient confiés au gouvernement central, avant de savoir quelle part de contrôle sur ces pouvoirs reviendrait à chacun d'eux, et quelle influence chacun aurait sur la marche du gouvernement. Comme, pour définir

ce contrôle et cette influence, il fallait d'abord décider la proportion et le mode de représentation de chaque région au Congrès fédéral , il s'ensuivit que, de toutes les questions débattues dans la Convention, aucune ne fut discutée avec plus de violence et d'entêtement que celle qui se rapportait à la manière dont seraient élus les représentants. Plus d'une fois, à propos de ces questions, on fut à la veille de ne pas s'entendre et de dissoudre l'Union.

Le rapport entre la population et le nombre des représentants offre des rapprochements bien curieux. Ainsi en 1789 il y avait un représentant pour 33,000 habitants: d'après le recensement de 1860, chaque délégué élu représentait 127,381 habitants. Dans la première Chambre des représentants sous le général Washington, 10 membres siégeaient pour l'État de Virginie contre 6 pour l'État de New-York ; dans la dernière, sous Buchanan, la Virginie avait 11 membres contre 30 de l'État de New- York. La Caroline du Sud nommait d'abord un treizième des représentants siégeant au Congrès; en 1860, elle n'était plus représentée que par 4 membres dans une Chambre de 233. Le Nord disposait donc dans le Congrès d'une majorité si écrasante qu'il n'avait qu'à vouloir agir avec unanimité pour annuler toute opposition venant du Sud. M. Lincoln, à l'élection présidentielle de 1861, avait eu 1,858,200 voix. Les autres candidats avaient réuni. Douglas 1,276,780, Breckenridgc 812,500, et Bell 735,554. Ce qui fait un total de 2,824,874, ou près d'un million de plus que Lincoln. Mais ayant obtenu la majorité relative, ce dernier fut déclaré élu. Son élection avait été purement géographique. Tous les États du Nord, excepté le New-Jersey, avaient voté pour lui ; tous les États du Suri contre. Il n'avait pas été nommé pour lui-même, étant inconnu, mais son nom possédait une signification qui donnait tout à craindre au Sud. Au Congrès, le Nord comptait 183 voix, le Sud seulement 120. En 1840 le parti aboli-

tionniste n'avait pu réunir que 7,000 votes, en 1860 il venait d'en recueillir près de 2,000,000, et était parvenu à faire arriver son candidat au fauteuil présidentiel. Il n'y avait rien à espérer du parti démocratique conservateur, l'allié du Sud dans le Nord ; il n'existait plus. Aux jours de crise il n'y a de place que pour les extrêmes.

On a vivement blâmé le Sud de s'être retiré de l'Union dès que le pouvoir prépondérant lui échappait, et après l'avoir géré presque sans interruption depuis la fondation des États-Unis. C'est vrai ; le Sud avait exercé à Washington une grande prépondérance politique, mais il ne menaçait par là aucune des institutions établies dans le Nord, ne demandait à celui-ci aucun sacrifice, ne cherchait à amener chez lui aucun bouleversement. Ses projets politiques n'avaient jamais rien d'agressif. — Le Sud se tenait continuellement sur la défensive : « N'oubliez pas, )) dit le sénateur Hammond, de la Caroline du Sud, répondant à M. Seward qui se vantait au Sénat que désormais le Nord gouvernerait le pays, « n'oubliez pas, ce serait impossible, car c'est là une des plus brillantes pages de l'histoire de l'humanité, que nous, esclavagistes du Sud, nous avons reçu notre patrie au berceau et qu'après l'avoir gouvernée soixante ans sur les soixantedix qu'elle a vécu, nous la remettons entre vos mains sans une tache sur son honneur, florissante de prospérité, inépuisable dans ses ressources, fière dans le développementhe ses forces, l'envie et l'admiration du monde entier. L'avenir démontrera ce que vous en ferez, mais aucun avenir ne pourra ternir notre gloire ou diminuer votre responsabilité. »

Tant que le Sud dominait dans les conseils de la nation, quelques personnes appartenant au parti radical dans le Nord étaient seules privées de places et n'arrivaient pas au pouvoir. Mais du jour où le Nord, agissant non-seulement en sa qualité de parti politique, mais comme un peu-

pie uni pour un but, supplantait le Sud, ce dernier était exposé à quelque chose de bien plus sérieux qu'à un mal passager ou à une ambition contrariée, — c'était l'avénement à Washington d'un despotisme de section qui menaçait les institutions, la fortune et la vie du peuple entier des États méridionaux. Le Sud, armé du pouvoir central, ne faisait de tort qu'à un certain parti politique du Nord, les abolitionnistes ; le Nord, maître à Washington, tenait entre ses mains le repos et le bonheur de chaque individu dans le Sud. Il était donc bien naturel que celui-ci se retirât d'une association où l'enjeu était si inégal, et où ses pertes devaient forcément amener sa ruine.

Sans pousser plus loin nos recherches rétrospectives, nous croyons en avoir assez dit pour démontrer clairement combien profond et légitime était l'antagonisme entre le Nord et le Sud dès les temps qui précèdent l'établissement définitif de la Constitution fédérale, et depuis, en ces dernières années, cet état de choses n'avait fait qu'empirer.

Il n'est donc pas permis d'avoir l'illusion de croire que le véritable sujet de la lutte fut l'esclavage. Aujourd'hui ce serait faire preuve d'une ignorance étrange ou d'un parti pris impardonnable. Une question si complexe ne saurait être réduite à des termes aussi simples. Ce qui domine tout, dans cette guerre fratricide et dans les orages parlementaires qui l'ont précédée, est la lutte du fédéralisme contre la centralisation, la résistance désespérée d'États se sentant menacés dans leur autonomie et à la veille d'être absorbés dans une puissance unitaire. Le duel s'envenimant, on a fait arme de tout ce que l'on avait sous la main. La question de l'esclavage, qui aurait dû et pu être dénouée à l'amiable avec l'aide du temps et par des concessions mutuelles, offrait aux partisans fanatiques de l'abolition en Amérique et ailleurs une occasion trop tentante pour qu'ils négligeassent de s'en servir.

Chercher à établir une forte centralisation aux États- Unis était moins excusable que dans n'importe quel autre pays. Il n'y avait pas de dangereux voisins; rien dans les institutions locales n'entravait la liberté individuelle ; l'unité militaire, civile et commerciale existait de fait partout. Seule la soif d'exclure du pouvoir leurs adversaires flétris du nom d'esclavagistes, mais dont le vrai tort était d'être conservateurs sincères et peu disposés à se laisser envahir par les idées radicales, très en faveur au Nord, mit le feu aux poudres.

L'esclavage devait disparaître ; mais il est regrettable qu'en enveloppant dans une même ruine tout ce que le Midi renfermait d'éléments conservateurs et respectables, on ait voué à la destruction cette moitié de l'Union qui faisait contre-poids au fanatisme politique, à la corruption financière, à l'amour passionné du changement, si développés dans le Nord. Cette patrie des Washington, des Jefferson, des Lee, des Munroe, des Madison, cette pépinière d'hommes d'État, où la vie sociale permettait aux hommes de se préparer à guider leurs semblables, voit aujourd'hui des nègres illettrés la représenter au Congrès, — anomalie criante que le Nord ne permettrait pas chez lui, mais qu'il impose au Sud vaincu !

Malgré tous les défauts qu'on lui peut reprocher, l'œuvre des générations précédentes, qui obéissaient aux Washington, aux Àdams, aux Hamilton, a laissé de grandes et belles traces. Elle savait allier un sage amour de la liberté au respect du passé. Reste à savoir si le régime actuel, où dominent seuls des médiocrités et des caractères souvent peu honorables , laissera de lui aux générations à venir un témoignage qui fasse oublier, malgré les lacunes qui ont eu de si tristes conséquences, l'acte d'indépendance et les sages institutions émanés des fondateurs de l'Union américaine.

Page 1