RESSOURCES ET FORCES COMPARATIVES DES ÉTATS DU NORD ET DU SUD
Avant de poursuivre plus loin ce récit, disons quelques mots sur les forces relatives des deux adversaires dans la grande guerre civile de 1861. D'après le recensement officiel de 1860, les États et Territoires du Nord renfermaient unepopulation de 22,877,000, y compris quelques centaines de mille noirs.
D'après le même recensement, la population des États confédérés n'était que de 8,733,000, desquels 3,664,000 étaient noirs — de sorte qu'en déduisant ceux-ci de part et d'autre, il reste en chiffres ronds 5,000,000 de blancs pour soutenir la lutte contre 22,000,000. Dans ces calculs nous n'avons pas compté leKentucky et le Missouri comme États confédérés, le Nord ayant occupé pendant toute la guerre leurs territoires et usé de toutes leurs ressources. Pour être juste, il faut aussi rappeler que, dès le mois de mai 1862, les armées du Nord étaient maîtresses du centre et de l'ouest du Tennessee, de presque toute la Louisiane, d'une partie de la Floride, des côtes de la Caroline du Nord et du Sud, et de l'est et du nord de la Virginie. Le nombre des habitants du Sud qui, par suite de ces circonstances, ne purent contribuer au soutien de la
cause confédérée, peut être évalué à 1,200,000. Le Sud n'eut donc pendant le plus fort de la guerre que 5,800,000 blancs pour lutter contre les 22,000,000 du Nord. Les territoires limitrophes, en dehors des frontières de la Confédération, fournissaient il est vrai des combattants à la cause sudiste en outre du chiffre déjà nommé, mais il n'y avait pas à compter pour des ressources matérielles sur des contrées au pouvoir de l'ennemi. Ces mêmes ressources matérielles étaient encore plus inégales que le chiffre des habitants respectifs. La région qui formait les États confédérés peut s'appeler plutôt un pays de plantations produisant le coton, le tabac, le riz, qu'unpays d'agriculture proprement dite, produisant le blé, les bestiaux, la laine, les chevaux et tout ce qui contribue à faire vivre de grandes armées comme dans le Nord. La partie septentrionale des États-Unis l'emportait aussi par l'étendue de son commerce et le développement de ses fabriques. Tout ce qui autrefois avait été en commun, l'armée, la marine, les arsenaux , les finances, le gouvernement en un mot, était resté au Nord. Le Sud eut donc, en même temps qu'il combattait, à créer tout ab ovo.
Une erreur à rectifier est celle qui consiste à croire qu'un peuple, habitant un grand pays, trouve dans les forêts, les rivières, les montagnes, et surtout dans les vastes espaces que les armées ennemies ont à traverser, des avantages contre l'envahisseur, avantages qui compensent toute autre infériorité. Cet argument, en tant qu'il s'agit des Confédérés, est parfaitement inapplicable. Les circonstances dans lesquelles se faisait cette guerre, et la configuration géographique du pays, neutralisaient complètement ces avantages apparents. D'abord l'envahisseur disposait de nombreux chemins de fer, rapprochant les distances et facilitant le transport des vivres et du matériel quel qu'en fût le poids ou le volume. Quoi qu'on fit pour détruire les voies ferrées, ou les rendre inu-
tiles aux Fédéraux, ceux-ci ayant à leurs ordres des ouvriers nombreux, des ingénieurs habiles, une quantité illimitée de machines et de matériaux, ne tardaient pas à réparer le dommage. De sorte qu'une armée envahissante, à mesure qu'elle avançait, réparait les chemins de fer, et s'en servait pour amener sa base d'opérations pour ainsi dire jusqu'à son arrière-garde. La cause des plus grands embarras pour une armée qui envahit un pays ennemi, lui était ainsi épargnée.
Mais ce qui contribua le plus à ravir au Sud les avantages qu'aurait pu lui donner son vaste territoire, ce fut la supériorité dont jouissait le Nord sur mer. Toute la marine lui était restée. Le Sud, un pays de planteurs, n'avait pas les mêmes ressources que le Nord, un pays de fabricants et de matelots. De là l'extrême facilité avec laquelle ce dernier multiplia ses navires et ses moyens d'attaque par eau. Il ne lui fut donc pas difficile d'établir un blocus de plus en plus effectif qui privait les Confédérés de tout secours venu de l'étranger. L'Atlantique, le golfe du Mexique, formant deux des frontières du Sud, faisaient partie, pourrait-on dire, du territoire du Nord, et fournissaient aux Fédéraux toutes les facilités d'assaillir la Confédération. Que le lecteur se figure la Bavière attaquée à la fois des quatre côtés, par l'Autriche, par la Suisse et par les autres États allemands, tous obéissant à une volonté unique, et il se fera une idée de la position des États confédérés, avec une population inférieure à celle de la Bavière, mais avec un territoire infiniment plus vaste à défendre, envahis par un ennemi ayant deux doubles bases d'opération, à angle droit l'une de l'autre ; d'où il résultait que, quelque point d'appui qu'eût une armée confédérée en défendant une de ses frontières, la conséquence nécessaire était que sa ligne d'opérations devait forcément être exposée à être prise en flanc par une force fédérale venant la surprendre.
Ajoutez à cela que le territoire confédéré était sillonné de rivières navigables souvent pour les plus grands navires, les unes se jetant dans la mer, qui était au pouvoir des Fédéraux, les autres communiquant directement avec le territoire du Nord, ressource qui épargnait à l'invasion toutes les difficultés ordinaires en d'autres lieux et d'autres circonstances, surtout depuis qu'il était prouvé que les batteries de terre ne pouvaient plus fermer le passage des fleuves aux vapeurs cuirassés. C'est ainsi que les steamers fédéraux purent passer devant les forts, construits sur le Mississippi en vue de défendre la Nouvelle-Orléans, Memphis et Vicksburg, en essuyant leur feu, il est vrai, mais sans grand dommage. Ces villes se trouvèrent donc à la merci de l'envahisseur. Non-seulement tous les pays riverains de ces fleuves et les cités sur leurs bords devenaient la proie de l'ennemi, mais ces fleuves eux-mêmes servaient de bases d'opérations. Aucune armée confédérée n'était désormais sûre de ne pas voir les Fédéraux maîtres d'une de ces rivières et par conséquent d'un point d'attaque nouveau et imprévu.
Ainsi s'explique que, le Sud étant sur la défensive, la plupart des succès confédérés n'aient pas eu de résultats permanents. Bien avant le plus fort de la lutte, dès le mois de mai 1862, toutes les rivières (sauf une petite portion du Mississippi entre Vicksburg et le Port-Hudson) étaient au pouvoir des Fédéraux, et tous les avantages résultant de l'étendue du territoire ou des vastes distances à traverser se trouvaient devenus illusoires pour le Sud.
En dernier lieu, comparons le nombre des soldats que les deux puissances belligérantes purent mettre en campagne. Le rapport de l'adjudant général des États-Unis constate que le Nord, pendant la guerre , a employé sur terre 2,550,000 combattants. Le général Shanks, qui a fait un travail statistique sur cette guerre, évalue ce chiffre seule-
ment à 2,555,951 hommes, dont 85,944 officiers (9 de ceux-ci étaient noirs), 2,075,112 soldats blancs et 178,895 noirs; — 9,514 officiers, 251,722 soldats blancs et 55,579 noirs succombèrent du côté fédéral.
Dans le Nord, toute la population valide, apte à servir mais non sous les armes, avait été enrôlée, et le chiffre de ces enrôlements s'élevait à 2,784,000.
Un fait curieux à signaler, et d'où ressort le grand nombre de mercenaires qui ont servi dans les rangs fédéraux, est que si le Nord n'avait pas eu d'étrangers dans ses armées, presque la moitié de toute la population apte au service (2,550^000 contre 2,784,000) aurait été sous les drapeaux.
Le nombre des volontaires congédiés à la fin de la guerre, d'après un tableau dressé avec le plus grand soin, était au nombre de 1,054,000. Le plus grand nombre de combattants que le gouvernement fédéral ait eus à son service à un moment donné a été de 1,072,500 combattants.
Il périssait, par jour, 500 chevaux ou mulets; 1,080 steamers, sur mer ou sur les fleuves, desservaient les armées du Nord au prix de 120,000 dollars (600,000 fr.) par jour. 8,000 canons et 12 millions d'armes à feu furent distribués aux Fédéraux pendant la guerre.
A ces chiffres, déjà formidables, il faut ajouter la marine régulière des États-Unis. 126,555 marins ou soldats de l'infanterie de marine servirent dans la flotte, sans compter les ouvriers et les autres employés dans les chantiers et arsenaux. Au 5 décembre 1864, la marine de guerre des États-Unis comptait 559 steamers, dont 71 cuirassés, et 112 navires à voile : total, 671.
Mettons en regard les armées confédérées. Toutes les levées faites par le Sud pendant la durée entière de la guerre ne se sont élevées qu'au chiffre de 660,000 hommes, — chiffre bien inférieur au nombre de combattants
présents à un moment donné sous les drapeaux fédéraux. Le total des levées dans le Sud ne s'éleva donc jamais qu'à un quart de celles du Nord, ce qui nous donnerait une moyenne de 165,000 soldats sous les armes à un même moment.
Si nous tenons compte du fait qu'un grand nombre de recrues confédérées venaient de districts occupés en permanence par l'ennemi, où les réfractaires et les déserteurs ne pouvaient être poursuivis, nous serons autorisés à conclure que le chiffre des forces confédérées présentes sous les armes à un moment donné devait nécessairement être inférieur à celui des levées; mais, grâce au patriotisme des hommes du Sud, il n'en fut rien, et, en mai 1864, le Sud put mettre en ligne 264,000 combattants contre les 970,000 que M. Lincoln leur opposa à ce moment. Il ne lui fut cependant pas possible de mobiliser un aussi grand nombre d'hommes, toute proportion gardée, que le Nord. Sa frontière était aussi étendue; il fallait la garder; eu égard à leurs forces relatives, le Sud dut réserver pour les garnisons une proportion plus grande : d'où il résulta que le général Grant put mettre en campagne 620,000 hommes en mai 1864, tandis que M. Davis n'er.t à lui opposer que 125,000 hommes, en y comprenant les différentes armées.
On saisira la disproportion des forces d'une manière plus frappante encore en comparant entre eux le nombre des combattants présents des deux côtés dans les différentes batailles principales. Les rapports officiels des généraux Mac-Do well et Beauregard montrent qu'à la première bataille de Manassas l'effort suprême qui décida de la victoire fut tenté par 6,500 Confédérés contre 20,000 Fédéraux, parmi lesquels étaient plusieurs régiments de troupes régulières. A Sharpsburg, en 1862, les 53,000 Confédérés de Lee repoussèrent 80,000 Fédéraux.
A Chancellorsville, Lee et ses 50,000 soldats battirent le
général Hooker à la tête de ses 108,000 hommes. Dans le « Wilderness » (le Désert), le général Lee n'avait à opposer aux 140,000 hommes du général Grant que 50,000 Confé- • dérés,et sans recevoir aucun renfort, continua de tenir bon contre l'armée fédérale augmentée, sauf les pertes que lui fit subir le feu des Confédérés, de 60,000 troupes nouvelles. À la bataille de Winchester, dans l'automne de 1864, Sheridan ne remporta sur le général Early un succès chèrement acheté qu'en écrasant les 12,000 Confédérés sous le poids de ses 50,000 soldats. Dans la lutte suprême, les 33,000 soldats de Lee ne furent délogés de Petersburg et de Richmond qu'après que leurs adversaires eurent été poriés successivement à 180,000 hommes, et finalement les débris de l'armée vraiment héroïque de Lee ne se rendirent à cette multitude qu'après avoir été réduits à moins de 8,000 baïonnettes. Le chiffre de 27,500 soldats faits prisonniers à Appomatox vint de ce que 20,000 traînards affamés et autres en services détachés profitèrent de ce qu'ils croyaient être la paix définitive pour se rendre aux vainqueurs.
Le blocus aussi paralysa cruellement le Sud. M. Davis aurait pu négocier en Europe des emprunts à l'aide de l'abondante récolte de coton et de tabac de 1861, ainsi que de celles de 1862 et 1863, diminuées en volume, mais augmentées en valeur, et obtenir peut-être ainsi des puissances étrangères la reconnaissance du Sud. En 1864 seu lement, la culture du coton dut céder la place à celle des céréales afin que les habitants eussent de quoi manger. Mais le blocus était à la fin devenu si effectif, que le plus faible des deux adversaires dans cette lutte inégale se trouva pour ainsi dire sans armes et sans nourriture, comme si ce n'était déjà pas assez de tous ses autres désavantages.
Une dernière observation, qui a bien son importance. La Confédération n'eut jamais sous ses drapeaux une
bonne armée solide et bien organisée. Le temps lui a manqué, et les officiers doués des connaissances nécessaires lui ont fait défaut. Le peuple du Sud, très-brave assurément, n'avait aucune expérience de la guerre. Depuis * celle de 1812, deux générations s'étaient succédé dans la paix la plus profonde. Peu d'hommes naissent soldats. Pour le grand nombre, c'est une rude école, où l'on acquiert cette abnégation incessante, ce culte du devoir, cette connaissance des détails, ce soin, cette possession de soimême, cette faculté du commandement, cette intelligence de l'art de l'attaque et de la défense, qui, joints au courage personnel, constituent un bon officier. L'expérience de la guerre peut seule donner ces grandes vertus militaires. La Confédération eut en un délai très-court à organiser ht à discipliner un nombre d'hommes valides plus grand, proportionnellement à sa population , qu'aucune autre nation des temps modernes.
Elle dut y employer des milliers d'officiers, dont trèspeu avaient déjà servi. Dans le pays tout entier on n'eût pas trouvé la dixième partie des connaissances nécessaires pour l'instruction et l'organisation des armées dont on allait avoir besoin. Les résultats obtenus prouvent grandement en faveur des aptitudes militaires du peuple du Sud. Faute d'instruction et par manque d'officiers capables de la leur donner, les régiments confédérés, dans une charge, conservaient rarement leur alignement. Par contre, ils souffraient du feu des leurs.
Jamais les officiers ne purent être assez maîtres de leurs soldats pour les empêcher, quand les balles sifflaient, de répondre incontinent au feu de l'ennemi. Dans les meilleurs régiments confédérés, au milieu de la mêlée, l'initiative ardente et bruyante des soldats était plus obéie que les ordres des officiers.
Cette discipline imparfaite tenait aussi à la position critique des affaires publiques. Les nouvelles recrues durent
SA YIE ET SES CAMPAGNES
souvent rejoindre leurs régiments d'urgence, avant même d'avoir appris l'exercice. Versés dans les différents corps d'armée, ces jeunes soldats, tout entiers aux devoirs de la vie active des camps, fournissant de longues étapes, montant leurs gardes aux avant-postes, ou croisant la baïonnette sur les champs de bataille, ne trouvaient plus un moment pour apprendre. Ils ne prenaient plus même leurs quartiers d'hiver, car les campagnes durèrent hiver et été. L'indiscipline et l'ignorance des soldats étaient cause que les officiers s'exposaient outre mesure, de sorte qu'à la longue les meilleurs d'entre eux furent pris ou tués. L'origine du mal avait été le principe de l'élection des officiers, — source du relâchement de la discipline.
Voilà pourquoi les armées confédérées, malgré la bravoure héroïque dont elles donnèrent tant de preuves, ne purent guère, par leur manque de discipline et d'instruction, prétendre au nom d'armées régulières.
Le général Lee, parlant des grands avantages que donnent aux soldats une instruction militaire et l'unité d'action qui en est la suite, faisait ressortir à propos des deux armées qui se trouvaient en présence, quelle supériorité les Confédérés auraient sur leurs adversaires, malgré leur petit nombre relatif, si leur organisation et leur discipline étaient ce qu'elles devraient être : « Mais, ajouta-t-il après un instant de silence, avec une tristesse bien facile à comprendre, je ne puis donner cette instruction à mon armée, car l'ennemi délient mes officiers dans ses prisons. »
Les Fédéraux n'avaient aucune de ces difficultés à vaincre. L'ancienne armée des États-Unis leur servait de noyau pour organiser leurs troupes, la plus grande partie des officiers étant restée à leur service. 11 leur était de plus loisible de tirer d'Europe des mercenaires sans nombre. Comme agresseurs, ils pouvaient attendre que leurs nou-
velles recrues fussent suffisamment exercées, et choisir pour attaquer le Sud le moment qui leur conviendrait,tandis que les Confédérés, n'ayant pas la même liberté, devaient aller à leur rencontre, qu'ils fussent prêts ou non. De plus, les envahisseurs, disposant d'une population beaucoup plus nombreuse, et ayant pour se recruter le monde entier, étaient toujours sûrs d'en avoir assez sous les drapeaux, puisqu'ils avaient affaire à un adversaire dont les forces ne s'élevaient qu'au quart des leurs.
Un fait curieux à noter est que le Sud fournit au Nord des légions de noirs presque aussi nombreuses que le chiffre total des armées confédérées. Le ministre de la guerre (fédéral) reconnaît dans son rapport officiel avoir congédié à la fin de la guerre 170,000 noirs qui, pour la plupart, étaient d'anciens esclaves du Sud. En nous autorisant de différents relevés qui ont été faits, nous ne serons pas taxés d'exagération, si nous portons à 500,000 le nombre de soldats d'origine étrangère qui ont servi dans les armées fédérales. — Dans les prisons confédérées, la moitié des captifs étaient étrangers. Des brigades, comme celle du général Meagher, étaient composées d'Irlandais, et des divisions entières, celle de Blenker, par exemple, d'Allemands. Ainsi donc, pour lutter contre les 3,800,000 (hommes, femmes et enfants) du Sud, les 22,000,000 du Nord durent s'adjoindre 200,000 noirs et 500,000 mercenaires étrangers.
Comme cet ouvrage n'est pas écrit avec l'intention de récriminer contre le Nord, et n'a pas pour but de rouvrir d'anciennes cicatrices, nous ne dirons rien de la manière systématique dont s'y prirent certains généraux du Nord pour dévaster des contrées entières dans le Midi, afin d'affamer ceux qui étaient si difficiles à vaincre. C'était une manière bizarre de faire aimer à leurs frères le joug de l'Union.
La guerre estime cruelle chose. Il n'y a pas apparemment deux manières de la faire. De tout temps on a brûlé, saccagé, pillé. Espérons que l'intention du Gouvernement fédéral, en autorisant de pareilles dévastations, était d'en finir plus promptement avec les horreurs de la guerre, et que les chefs qui ont accepté une pareille mission ne Font fait qu'à contre-cœur.