MOUVEMENTS PRÉLIMINAIRES. — VICTOIRE DES CONFÉDÉRÉS A BULL RUN
Le temps des hésitations, des tiraillements, des incertitudes, était passé; c'était au canon à parler. Dès le 17 avril 1861, les faibles détachements de troupes fédérales, préposés à la garde des différents arsenaux ou forts situés sur le territoire virginien, se retirèrent. L'arsenal militaire de Norfolk, à l'embouchure du James River (ainsi nommé en honneur du roi Jacques Ier), fut livré aux flammes. Les Yirginiens arrivèrent cependant à temps pour sauver une grande quantité de matériel, ainsi que des navires, des munitions et un nombre considérable de pièces d'artillerie. La forteresse Monroe, située sur un îlot à quelque distance de la côte, resta seule au pouvoir des fédéraux. Ce fort commandait l'entrée du James River. D'autre part, divers corps de troupes virginiennes furent placés de manière à couvrir les points que pourraient menacer les forces nordistes.
Ce pays, sur lequel allaient être déchaînées pendant quatre ans toutes les horreurs de la guerre, était en 1861 une contrée charmante, peuplée d'une race d'hommes généreux et hospitaliers. La paix et la prospérité, jointes
aux mœurs honnêtes et patriarcales, un peu arriérées si l'on veut, en avaient fait un coin du monde où la race blanche et la race noire vivaient paisiblement ensemble, nécessaires Tune à l'autre, et préparant insensiblement l'émancipation graduelle des esclaves par les mille rapports journaliers qui effacent les préjugés et engendrent la sympathie.
En 1861, la Virginie, que sir Walter Raleigh avait ainsi nommée en 1584 en l'honneur de la reine Elisabeth, embrassait une superficie de 144,925 kilomètres carrés, un peu plus d'un quart de la superficie de la France. De l'est à l'ouest, son extrême largeur était de 525 kilomètres, et du nord au sud la distance moyenne était de 510 kilomètres.
Quand on jette les yeux sur une carte de la Virginie, on est frappé de tout ce que la nature a fait pour la rendre riche et prospère. Très-facile d'accès, elle présente une vaste plaine, peu accidentée si ce n'est près des montagnes. Des rivières nombreuses avec leurs affluents offrent autant de moyens de pénétrer au cœur du pays. Le Poto mac avec un cours de 590 kilomètres sert de frontière au nord pendant les deux tiers de son étendue, entre le Maryland et la Virginie. Le James a un parcours de 450 kilomètres. Le York, le Rappahannock, le Pamunkey, le Rapidan sont des rivières assez profondément encaissées, qui, / prenant leur source à l'ouest dans les Alleghanies, coulent toutes vers l'est à des distances assez rapprochées et se jettent dans l'Atlantique par de larges embouchures.
La zone la plus voisine de la mer ressemble à toute la côte méridionale des États-Unis. Les abords de l'Océan sont bas et sablonneux; des marais où abonde le pin résineux (pitch pine) engendrent des fièvres pestilentielles. Les baies, les anses y sont innombrables, mais la vie y manque : il n'y a qu'un port digne de ce nom, Norfolk,
et très-peu de commerce; du reste les côtes, par rapport à la superficie du territoire virginien, sont très-peu étendues. Une fois cette lisière étroite passée, le pays devient très-sain.
Le sol y est fertile, quoique poudreux et même pierreux, là où les premières ondulations des Alleghanies apparaissent; mais, en revanche, le long des rivières on trouve des terres d'alluvion d'une grande fertilité où poussent à l'envi le coton, le maïs, le tabac. Les habitants s'occupent de l'élève des bestiaux, de l'exploitation des bois très-étendus et de l'agriculture sur une très-grande échelle. A Richmond se trouvaient déjà bon nombre de fabriques et d'usines; le charbon et le fer abondent dans la haute Virginie; on y avait établi quelques hauts fourneaux.
A 500 kilomètres de la mer à peu près, s'aperçoit la silhouette vaporeuse du Blue Ridge (Cime Bleue), longue ligne de montagnes. Les monts Alleghanies, partagés en deux chaînes parallèles principales du nord au sud, Tune, le Blue Ridge, l'autre, plus à l'ouest, gardant le nom d'Alleghanies, coupent la Virginie en deux parties égales, dites, l'une district oriental, celui qui-s'étend de l'Atlantique aux montagnes, l'autre district occidental, qui s'étend des montagnes jusqu'à l'Ohio et à la frontière du Kentucky.
Entre ces deux rangées courent, parallèlement aux montagnes, de longues vallées souvent assez larges. La terre y est plus riche que dans aucune autre partie de l'État. C'est la région désignée sous le nom de vallée de Virginie. Elle s'étend vers le nord jusqu'au Potomac. Cette partie, tout en étant une des plus fertiles, est aussi une des plus pittoresques de l'Amérique du Nord. L'œil, fatigué de la monotonie des plaines peu accidentées, se repose avec plaisir sur le profil si varié du Blue Ridge ou des Alleghanies, plus éloignés, se détachant contre le
ciel. En changeant de niveau et de lieu, on change aussi d'aspects. Au loin s'étendent ces vallées riantes qui, plus qu'aucune autre scène américaine, rappellent les paysages de la vieille Europe.
La population de cette partie de la Virginie est purement anglaise, par-ci par-là entremêlée de quelques descendants d'Écossais, établis dans le pays depuis les premiers temps de la colonie. Ces hommes, bons et francs, voués à l'agriculture, sans cesse à cheval, durs à la fatigue, grands, solides, très-simples dans leurs mœurs, portant le sombrero de feulre à larges bords, les grandes bottes à l'écuyère, les gants de castor à revers, comme les cavaliers du temps de Charles Ier, ces hommes, Virginiens avant tout, fournirent à Jackson et à Lee leurs plus vaillants soldats.
La zone trans-alleghanienne a son versant vers l'Ohio et appartient au bassin du Mississippi. C'est un tout autre pays, plus élevé en partie et plus froid que la Virginie orientale; il produit surtout des céréales, est riche en minerai et couvert de bois épais.
Les pluies d'hiver font dans les plaines de la Virginie orientale des boues profondes, gluantes, rougeâtres; les chemins deviennent impraticables. Dès que la chaleur arrive, de profondes gerçures, des ornières sans fond, remplacent la boue liquide et rendent l'entretien des routes très-onéreux.
Le climat, très-chaud en été, devient, en hiver, pluvieux, et, dans la partie qui se rapproche des montagnes, le froid se fait sentir comme dans le nord de la France. La neige tombe parfois dans les Alleghanies dès le mois de novembre.
L'État était partagé en 119 comtés ou communes. Le nombre des habitants s'élevait en 1861 à 1,569,083 âmes, dont 490,887 noirs, sur lesquels 54,335 étaient libres. Restaient donc 1,078,196 blancs. C'est avec une aussi
faible population que la Virginie s'apprêtait à lutter j)ro aris et focis.
Harper s Ferry, à l'entrée de la vallée de la Shenandoali, commencement de la grande vallée de Virginie, était gardé par le général Joseph Johnston, officier de l'ancienne armée des États-Unis. Le général Beauregard, Français de la Louisiane, fut placé à Manassas-Junction, point de bifurcation de trois lignes de chemin de fer, venant du nord, du midi et de l'ouest, c'est-à-dire de Washington, de Richmond et de la vallée de Virginie. Ce poste très-important était dans la plaine et permettait à celui qui en était le maître, ou de barrer le chemin de Richmond, ou de marcher sur Washington, qui n'en était qu'à 56 kilomètres, ou, devant des forces supérieures, de se retirer à l'ouest, par le défilé de Manassas, dans la vallée. Le général Huger, descendant de huguenots réfugiés, aussi de l'ancienne armée, eut le commandement à Noffolk. Tous les abords de cette ville et tous les points importants à l'entrée du James River furent soigneusement fortifiés. Le gouvernement confédéré se transporta à Richmond, qui devint ainsi la capitale de la nouvelle république. Les volontaires affluaient des autres États, et bientôt le chiffre des troupes réunies en Virginie fut considérable. Dans la Virginie occidentale, le commandement fut confié au général Garnett, qui venait de montrer une très-grande activité comme adjudant du général Lee. Il devait y réunir et y exercer les volontaires.
De son côté le gouvernement fédéral ne se dissimulait pas la gravité de la lutte qui se préparait. Le général Scott, qui avait la haute main sur les affaires militaires, était trop vieux soldat pour commettre l'insigne folie de mépriser son adversaire, surtout depuis que les armées du Sud avaient, pour les guider l'homme dont il appréciait depuis si longtemps les talents.
Le 5 mai, le président Lincoln fit un nouvel appel de
40,000 volontaires, de dix régiments supplémenl aires pour l'armée régulière et de 18,000 matelots. Ces forces, ajoutées à ce qu'on avait déjà, plaçaient à la disposition du gouvernement 150,000 hommes. Le pays répondit promptement à cet appel. Le plan du gouvernement fédéral était d'envoyer une forte colonne de troupes dans la vallée du Mississippi et de l'occuper. Une seconde armée devait prendre position dans le Kentucky et y arrêter toutes les velléités sudistes, tandis qu'une troisième armée marcherait droit sur Richmond. Ces dispositions, soutenues par un blocus effectif, ne tarderaient pas, pensait-on, à écraser la rébellion. En Virginie, l'attaque devait se faire de quatre côtés à la fois; à l'Est, en s'appuyant sur la forteresse Monroe, on aurait remonté la Péninsule jusqu'à la capitale. (On appelle Péninsule tout le pays situé entre les rivières James et York, comprenant cinq ou six comtés.) Du nord-est , on serait parti d'Alexandrie vis-à-vis Washington, passant par Manassas; du nord, en remontant la vallée de la Shenandoah depuis le Potomac, et enfin par le nord-ouest on venait déboucher à Staunton, dans la grande vallée de Virginie.
Ces quatre mouvements devaient se faire simultanément.Richmond était le point de réunion. Cette ville une fois prise, les forces réunies n'auraient plus qu'à coopérer avec celles qui occupaient le Kentucky et la vallée du Mississippi, pour assurer le triomphe définitif des armes fédérales. Voilà le magnifique programme que devaient contrecarrer et si vaillamment déranger les lieutenants du commandant en chef du Sud.
Quelques escarmouches eurent lieu dans le mois de juin 1861. Le 3, le colonel Porterfield, envoyé dans l'ouest de l'État pour réunir des volontaires, fut défait à Philippi par un corps de Fédéraux. Mais ce fut à Great- Bethel, le 10 juin, que se livra le premier combat de quelque importance. Cinq mille Fédéraux remontaient la
Péninsule, venant de la forteresse Monroe. Ils se heurtèrent, non loin de Yorktown, contre un camp retranché où les attendaient 1,800 Confédérés avec six pièces d'artillerie. Les Fédéraux durent rebrousser chemin. Cette affaire, insignifiante en elle-même, acquiert de l'importance quand on se rappelle que ce fut le premier combat où de part et d'autre on avait pu se mesurer, et que si Je colonel Magruder avait été battu, la sûreté deRichmond aurait été compromise.. Rethel fut bientôt suivi de quelques faits d'armes dans la vallée de Virginie, entre le confédéré Johnston et le fédéral Patterson, de la défaite du colonel confédéré Pegram à Richmountain dans l'ouest de l'État, et de la mort du général Garnett, pendant sa retraite après le combat de Laurel-Rridge, aussi dans l'ouest de la Virginie.
Le 16 juillet, l'armée principale du Nord, au nombre de 55,000 hommes d'infanterie, de neuf régiments de cavalerie et de 49 pièces d'artillerie, sortit d'Alexandrie, et s'avança à quelques heures de marche jusqu'à un cours d'eau nommé Bull-Run, derrière lequel se tenait l'armée confédérée sous les ordres de Beauregard. Johnston, averti de ce mouvement, réussit à se dérober à son adversaire Patterson, marcha nuit et jour, et rejoignit son collègue le 20 juillet. Toute l'armée du Sud ne s'élevait, le 21 juillet au matin, qu'à 51 ,451 hommes et 55 canons. Ce môme jour, l'armée fédérale chercha à forcer le passage de Bull-Run, ma s le désordre s'étant mis dans ses rangs, elle dut se replier sur Washington. Sa retraite se changea bientôt en déroute. Le général Johnston vint camper en vue de la capitale des États-Unis.
Revenons pour un instant à la campagne de la Virginie occidentale. Le colonel Porterfield, qui y avait été envoyé par le général Lee pour y lever des recrues et y former un centre de résistance aux Fédéraux, dut bientôt reconnaître, au peu d'empressement que la population mettait à
répondre à son appel, que celte partie de l'État, où dominait surtout l'élément du Nord venu des États voisins, de l'Ohio et de la Pennsylvanie, serait promptement conquise à la cause fédérale s'il ne recevait des renforts.
La surprise de son camp à Philippi, peu après, hâta l'envoi d'un renfort de 5,000 hommes sous les ordres du général Garnett. A peine ce dernier avait-il eu le temps de se poster à Laurel-Hill, position qui dominait la grande route de communication entre l'Ouest et le reste de la Virginie, que le général Mac-Clellan, chargé par le gou vernement fédéral du commandement militaire de l'Ohio, résolut de rejeter Garnett au delà des Alleghanies, vers la Virginie propre. Le 11 juillet, le général Rosencranz surprit et défit un corps confédéré, chargé par Garnett de protéger sa ligne de retraite. Ce dernier dut abandonner son artillerie et quitter les routes battues pour se jeter à travers les montagnes. Vigoureusement poursuivi, il perdit beaucoup de prisonniers et périt lui-même. Cette initiative de Mac-Clellan décida du sort de la Virginie oc cidentale. Bien que les débris de la colonne du généra Garnett aient pu se rallier à l'orient des montagnes et s'y réunir à des renforts venus de Richmond, les Fédéraux ne lâchèrent jamais prise, et le pays au delà des monts leur resta.
Le général confédéré Wise seul avec un petit corps tenait encore dans cette région. Lui aussi se retira bientôt devant le victorieux Mac-Clellan, jusqu'à Lewisburg, où le général Floyd,avec 2,000 ou 3,000 hommes, le rejoignit; mais le manque d'entente entre les deux officiers confédérés fit échouer toutes leurs opérations.
Après la mort de Garnett, le général Lee fut envoyé sur la frontière de l'Ouest. Il y avait réuni 10,000 hommes, en comptant ce qui restait de la colonne de Garnett, mal armés, pauvrement vêtus, et beaucoup d'entre eux sans chaussures. Les roules étaient dans un état déplorable; la
pluie ne cessait de tomber ; on enfonçait jusqu'aux genoux dans une boue épaisse ; les moyens de transport manquaient, ainsi que les vivres et le fourrage.
Pendant les mois d'août et de septembre, il n'y eut que quelques escarmouches sans importance. Les Fédéraux s'étaient fortement postés àCheat-Mountain, etattendaient qu'on les attaquât. Après avoir inutilement tenté de tourner la position, Lee, qui a toujours été autant que possible ménager du sang de ses soldats, se retira. Il jugea dans cette circonstance, avec beaucoup de raison, qu'au point de vue pratique, si les Fédéraux continuaient à occuper leur position imprenable dans la montagne, il ne gagnerait rien à remporter un succès stérile, probablement chèrement acheté par le sacrifice de beaucoup des siens. Le résultat de la campagne fut cependant d'arrêter la marche de l'ennemi si complètement, qu'à partir de ce moment et pendant presque une année, il ne fit plus aucun progrès dans le Nord-Ouest.
Sur ces entrefaites, Lee, averti de la position dangereuse de Floyd et de Wise, contre lesquels s'avançaient les forces combinées de Rosencranz et de Cox, résolut de marcher sur Lewisburget délivrer bataille aux Fédéraux avant que les pluies d'automne eussent rendu les chemins impraticables. 11 rallia les troupes de Wise et de Floyd, le 22 septembre, et s'établit fortement à Sewell-Mountain. Les deux adversaires disposaient de forces égales, à peu près 15,000 hommes.
* Il semblait qu'enfin on fût sur le point d'en finir avec cette campagne stérile et indécise, par une bataille sérieuse. Les avant-postes se voyaient et pas un jour ne se passait sans une affaire ou une escarmouche. S'attendant à être attaqué, Lee se maintint sur la défensive, et les deux généraux restèrent ainsi quinze jours en face l'un de l'autre. Tout à coup, le 6 octobre, Rosencranz décampa pendant la nuit et se retira vers l'Ouest. L'état des routes
et des rivières rendait impossible toute poursuite. L'hiver arrivait rapidement, et il fut décidé d'abandonner cette partie du pays, et de transporter les forces confédérées sur un théâtre plus important.
Le général Lee rentra à Richmond en novembre, et le peu de succès de celte campagne attira sur lui des commentaires sévères de la part de ses concitoyens, trop portés à tout espérer de lui. Comme Washington devant Boston, en 1776, il aurait pu dire : «Je sais la triste position que j 'occupé, je sais qu'on s'attend à ce que je fasse de grandes choses. » Mais, comme Washington, il était prêt à sacrifier sa réputation plutôt que de gaspiller la vie de ses hommes dans une tentative inutile pour garder une région hostile. Quand on réfléchit aux obstacles de toute nature contre lesquels il eut à lutter, aux sentiments nordistes des habitants qui trahissaient au profit de l'ennemi tous ses mouvements, aux difficultés de transport dans un pays si primitif, il est facile de comprendre sa non-réussite. Peu après son arrivée, Lee s'était rendu compte que ce n'était pas de ce côté que l'on devait prendre l'offensive. Le pays n'était pas favorablement disposé à la cause sudiste. Il était difficile de s'approvisionner, l'ennemi étant maître du chemin de fer de Baltimore à l'Ohio et de la rivière de ce nom; tous deux lui servaient de bases sûres pour ses opérations. Les Confédérés de leur côté n'avaient que des routes presque impraticables, pas un chemin de fer, et pas une rivière qui pût leur être utile.
u II revint , dit l'ex-président Davis , portant le poids delà défaite et peu apprécié par ceux qu'il servait, car on ne pouvait savoir, ce que je savais, que si ses plans et ses ordres avaient été exécutés, le résultat eût été une victoire au lieu d'une retraite. Personne ne pouvait le savoir, et moi-même je l'eusse ignoré, s'il ne me l'avait confié en secret sur ma demande pressante, en me priant de n'en jamais rien dire. La clameur qui s'éleva à ce moment contre
lui le suivit quand il se rendit dans la Caroline du Sud, à tel point que je fus obligé d'écrire au gouverneur de cet État pour lui dire quel homme était Lee. Nonobstant tout ceci, il garda le silence avec une grandeur d'âme rarement égalée, sans se défendre et sans permettre qu'on prît sa défense, car il ne voulait blesser personne portant l'uniforme confédéré. »
Le gouvernement de Richmond confia au généraj Lee, à son retour, le soin de fortifier Charleston, la ville principale de la Caroline du Sud, située sur la mer, et pouvant d'un jour à l'autre être attaquée par les navires fédéraux. 11 passa l'hiver à élever des redoutes aux points les plus exposés de la côte, et ce travail fut exécuté avec tant de jugement et d'habileté que c'est principalement à cause de ces ouvrages que les efforts de l'ennemi dans ces localités eurent, par la suite, si peu de succès.
C'est de Charleston qu'il écrivit à une de ses filles, le 1er janvier 1862, la lettre suivante :
« Ma chère fille,
(( Ayant distribué quelques pauvres étrennes autour de moi, j'ai cherché quelque chose à vous offrir. Le moindre objet est rare dans ces durs temps de guerre, ainsi ne vous attendez pas à recevoir grand'chose... Je joins à mon envoi quelques charmantes violettes que j'ai cueillies pour vous ce matin , encore toutes couvertes de beaux glaçons, dont les cristaux scintillaient comme des diamants au soleil, formant un bijou d'une si exquise beauté, et d'un éclat tel que des millions ne suffiraient pas à l'imiter. Combien peu pourtant valent ces fleurettes ! Mais Dieu pourvoit en mille manières à nos jouissances ! Qu'il daigne vous garder et vous préserver pour moi, ma chère fille. De tous les maux de la guerre, le plus difficile à supporter
est cette séparation de la famille, des amis. Mais il nous faut endurer tout cela pour conquérir notre indépendance et maintenir notre droit au self-government. De loin, je pense à vous sans cesse, regrettant de ne rien pouvoir pour vous! Notre home bien-aimé, s'il n'a pas été détruit par l'ennemi, a été tellement souillé et ravagé par lui, que je ne puis en supporter la pensée. J'aurais préféré le savoir disparu de la surface de la terre, avec ses souvenirs vénérés, ses arbres séculaires, ses belles collines, que déshonoré par ceux qui se plaisent à y faire le plus de mal qu'ils peuvent. Vous voyez quel pauvre pécheur je suis, et combien je suis indigne de posséder ce qui m'avait été donné ; aussi m'a-t-il été repris. Je prie Dieu de m'oetroyer un esprit meilleur, et de faire que les cœurs de nos ennemis changent. J'espère que là où vous êtes, vous vous rendez utile, et que vous apprenez à venir en aide à ceux encore plus dénués de ressources que vousmême. Pensez toujours à votre père affectionné. »
Au printemps de 1862, les revers qu'avait essuyés la cause confédérée firent sentir combien il était urgent de centraliser les pouvoirs militaires. Le congrès passa un bill créant le grade de général commandant en chef. Mais les attributions du nouveau généralissime manquaient absolument de netteté, comme on va le voir par l'ordre du jour suivant qui appelait Lee à Richmond. C'était sur lui, malgré l'opposition de quelques esprits prévenus ou timides, que s'était porté le choix du président Davis.
Ministère « Richmond, 13 mars 1862.
de la guerre.
« Le général R.-E. Lee est appelé à la capitale pour y remplir les fonctions qui lui seront assignées, et sous la
haute direction du président reste chargé de la conduite des opérations militaires dans les armées de la Conféd ération.
(( Par ordre :
« S. Cooper, général. »
C'est ici le lieu de protester contre le dénigrement systématique dont F ex-président des Etats confédérés a été l'objet. On l'a accusé d'avoir été jaloux du général Lee. Ce fut, au contraire, M. Davis qui prit chaudement la défense de Lee, à ce moment en défaveur, et qui contribua plus que personne à l'appeler au poste élevé où il a rendu de si grands services.
A peine le nouveau généralissime était-il en fonctions, que le changement se fit sentir. Une nouvelle vie se communiqua au gouvernement, et du moment où sa ferme volonté présida à la marche des affaires, la situation militaire prit un aspect moins sombre. Si ses conseils eussent été toujours écoutés, nous aurions peut-être à tracer un récit tout différent de celui qui va se dérouler sous nos yeux.
Dans sa nouvelle position, et avant même qu'il eût pu agir, sa popularité lui était revenue, ce qui tenait surtout à la courtoisie et à la bonté avec lesquelles il recevait toutes les demandes qui lui étaient faites. Il ne put cependant conserver longtemps cette place. Des événements importants l'appelèrent ailleurs dans une sphère plus active. Ses nouveaux devoirs y devinrent si absorbants qu'il dut bientôt prier le président de le relever des fonctions de généralissime de toutes les armées confédérées, les opérations militaires en Virginie lui prenant tout son temps.
La victoire de Beauregard à Manassas avait inspiré aux
Confédérés une telle confiance qu'ils* ne doutèrent pas un seul instant que le Nord n'eût reçu là une blessure mortelle. Les journaux exagérèrent ridiculement l'importance de l'échec des Fédéraux. Beaucoup de personnes ne se donnèrent pas la peine de réfléchir que le succès deBull-Run n'était que temporaire, que l'armée qui y avait été mise en déroute était composée de nouvelles recrues tout à fait inexpérimentées, sous des officiers incapables, et persistèrent à ignorer les efforts extraordinaires que faisait le Nord pour réparer ses pertes. Les occasions pour se mieux renseigner sur les projets et les actes des Fédéraux ne manquaient cependant pas. Les journaux du Nord, remplis de faits, de récits, de détails, tous relatifs aux préparatifs qui se faisaient surune grande échelle, pénétraient facilement dans le pays, et les journaux du Sud s'empressaient de les copier. Toutes les personnes qui venaient du Nord confirmaient cette impression. Néanmoins quelques hommes, tels que Lee, Johnston et d'autres, reconnaissaient seuls l'importance capitale de la lutte qui s'engageait, et ne cessèrent d'avertir le peuple du Sud de sa folle imprudence.
Le président Davis avait été, sous le dernier président des États-Unis, ministre de la guerre à Washington. Ses antécédents et son caractère ne nous permettent pas de supposer qu'il ait, lui aussi, pu se tromper sur la situation. Dans le Sud, comme dans le Nord, on avait horreur de la conscription. Ce ne fut donc qu'à la dernière extrémité que le gouvernement se décida à l'appliquer. Cette mesure arbitraire était si peu en harmonie avec toutes les traditions de la race anglaise, que l'on conçoit une telle hésitation de la part du président, des ministres, du Congrès. Que Lee et ses lieutenants, dès le commencement, l'aient fortement conseillée, rien de plus naturel. Leur point de vue était différent. Ils avaient l'expérience de la vie des camps, du peu de confiance que peuvent inspirer
des volontaires mal payés et mal nourris, qui ont obéi à un élan patriotique, mais ne sont soutenus ni par l'esprit de corps, ni par la discipline, ni par la dure nécessité.
Aussi ce qu'ils avaient prévu arriva. Le premier moment d'entraînement passé, quand les revers, inévitables dans une guerre qui s'étendait sur une frontière si vaste, vinrent à leur tour, les volontaires cessèrent de se présenter. Les primes les plus élevées furent impuissantes à les attirer.
Une autre erreur à signaler fut l'immense développement donné à la ligne de défense. Dès le printemps de 1862, les Fédéraux l'avaient entamée du côté du Kentucky. L'armée confédérée de l'Ouest était rejetée derrière la rivière Tennessee, et sur la côte de l'Atlantique, les troupes du Nord s'étaient emparées des positions très-importantes de Port-Royal et de l'île de Roanoke, dans les Carolines. Partout, excepté dans le nord de la Virginie, où depuis la dernière campagne aucune rencontre n'avait eu lieu , la victoire s'attachait aux étendards du Nord.
On conçoit, tout en la blâmant, l'hésitation du gouvernement de Richmond. Concentrer tous les pouvoirs civils et militaires entre les mains d'un dictateur eût été beaucoup plus pratique et plus effectif, mais selon lui c'eût été la négation de sa propre existence. Il tenait au contraire à honneur, tout en effectuant la délivrance du pays, de continuer à le laisser se gouverner lui-même par un congrès régulièrement élu, ne changeant ainsi rien aux mœurs parlementaires. De là les tiraillements, les difficultés sans nombre, résultats d'une position sans netteté.
Au lieu de terminer la guerre, puis de songer à établir un gouvernement stable et définitif, les hommes d'État confédérés voulurent faire les deux à la fois. D'autre part, le gouvernement de Richmond mit le plus grand soin à ne pas blesser les susceptibilités des différents gouverne-
ments des États confédérés. C'est pourquoi, afin de ne pas abandonner les États les plus exposés aux attaques des Fédéraux, il se vit forcé de disséminer ses troupes sur un territoire immense, restant sur la défensive quand il aurait pu, en les concentrant sous une direction unique et en une seule armée , frapper un coup décisif.
Quoi qu'il en soit, bien peu d'hommes remarquables surgirent dans le gouvernement civil ou dans le Congrès du Sud. Ni l'un ni l'autre dé ces corps ne s'élevèrent à la hauteur des circonstances. Le manque d'initiative, l'étroitesse de vues politiques dont fit preuve le Congrès, l'opiniâtreté avec laquelle il s'opposa à l'affranchissement des esclaves jusqu'au dernier moment, ne contribuèrent pas peu à amener la catastrophe finale. C'est dans l'armée, c'est parmi ses chefs, qu'il faut chercher des exemples de rare abnégation, de dévouement patriotique, de grandeur morale, de talents de premier ordre.
Le président Davis ne put donc, par suite des influences si contraires qui l'entouraient, se décider à suivre les conseils que ne cessèrent de lui donner Lee et Johnston. Ces généraux étaient d'avis d'abandonner les frontières les plus éloignées, et de concentrer les forces de la Confédération là où elles pourraient être utiles et disponibles à un moment donné. Disséminées au loin, ne se soutenant pas mutuellement, elles étaient exposées aux coups des Fédéraux, qui pouvaient successivement les attaquer les unes après les autres. Le système adopté par le gouvernement était d'autant plus risqué que le Sud étant très-peu peuplé, beaucoup moins que le Nord, ne pouvait pas réparer ses pertes d'hommes. A ces critiques les partisans du gouvernement répondaient que si l'on abandonnait les États de l'Ouest, non-seulement le prestige de la nouvelle République en souffrirait en Amérique et en Europe (ce qui était très-important au point de vue de l'intervention espérée), mais que l'on perdrait des provinces entières d'où
l'on tirait des céréales, des bestiaux, des soldais en grand nombre; que l'on devait appui et protection aux nombreux sécessionistes de ces États, et que du reste le cas n'était pas aussi grave qu'on le supposait. Ces défenseurs n'étaient pas sans autorité, et beaucoup d'entre eux étaient très-intéressés à ce que le système en vigueur prévalût, puisque leurs propriétés et leurs familles étaient dans ces provinces qu'il s'agissait d'abandonner, et seraient devenues la proie des Fédéraux. La majorité du Congrès partageait cette manière de voir. La question fut donc tranchée par des considérations civiles et politiques contre l'avis des généraux.
La crainte d'empiéter sur certains droits particuliers aux États retarda pendant longtemps l'adoption d'une loi générale de recrutement. Ce ne fût que lorsque les troupes fédérales menacèrent la capitale elle-même, que fut enfin passée la loi de recrutement, en mai 1862. Encore étaitelle bien imparfaite, et elle souleva un tel mécontentement, qu'il fallut tout le chaleureux patriotisme des populations du Midi pour en supporter les charges. Il eût mieux valu adopter le plan suivi plus tard par le gouvernement fédéral : fixer le contingent, attribuer à chaque État sa quote-part et l'en rendre responsable. Tout l'odieux de la mesure retombait ainsi sur les autorités locales.
A la suite de la bataille de Manassas ou de Bull-Run (juillet 1861), gagnée par 51,000 confédérés sur 55,000 Fédéraux, le général Johnston prit le commandement supérieur de l'armée confédérée du Potomac. La tâche qu'il avait devant lui n'était pas facile. Des recrues indisciplinées, que la facile victoire de Manassas avait démoralisées, ne lui offraient pas des éléments bien encourageants dans la réorganisation de son armée. La discipline n'était pas facile à établir, et on en aura tout naturellement l'explication, quand on saura que tous les officiers au-dessous du rang de général de brigade étaient électifs. Les candidats
SA Y1E ET SES CAMPAGNES
à la faveur de leurs camarades achetaient trop souvent leurs suffrages en fermant les yeux aux infractions des lois militaires , aussi nécessaires cependant à une armée que l'air à l'organisation humaine. Pendant toute la durée de ia guerre, ce mal subsista, et fut pour beaucoup dans tous les obstacles insurmontables qui entravèrent les opérations des chefs sudistes.
Dès le mois d'octobre 1861 le général Johnston avait cependant réussi à donner à cette multitude confuse une certaine organisation. Toutes les troupes dans le voisinage du Potomac provenant, soit de l'armée de laShenandoah qu'avait commandée Johnston, soit de l'armée du Potomac, sous les ordres de Beauregard, furent réunies en une seule armée, et prirent le nom d'armée de Nord- Virginie. Le général Johnston en eut le commandement en chef. Elle occupait une forte position sur les hauteurs de Centreville. Divers corps étaient détachés, jusque sur les bords mêmes du Potomac, où, à l'aide de batteries dont les feux balayaient le fleuve, ils interceptaient toute navigation et bloquaient effectivement la capitale fédérale.
Une division de cette armée, commandée par le général T. J. Jackson1, était stationnée dans la vallée de Virginie, qu'elle tenait contre l'ennemi. Une autre division, sous le général Holmes, gardait la ligne du Rappahannock, et formait l' arrière-garde de toute l'armée.
Pendant tout l'automne et l'hiver, les soldats eurent beaficoup à souffrir, principalement de la disette des vivres. Aux autres privations vint s'ajouter le manque de
1 Cet officier distingué, dont la carrière fut si courte et si brillante, était Virginien. Élève de l'École militaire de West-Point, il fit la campagne du Mexique en 1846 et 1847. Peu après il quitta l'armée. Lorsque la guerre civile éclata, il était simple professeur à l'École militaire de Virginie à Lexington. Ses offres de service ayant été agréées par le gouvernement confédéré, il eut bientôt occasion de révéler des talents militaires de premier ordre.
vêtements et de chaussures. Johnston dut en conséquence se résigner à rester sur la défensive, tout en en prévoyant les graves inconvénients. Ses lignes de communication avec Richmond se réduisaient à un seul chemin de fer à voie unique, que l'ennemi pouvait d'un moment à l'autre intercepter. De plus, tous les vivres et les munitions durent être voiturés par une route détestable depuis Manassas jusqu'à Centreville.
On s'étonnera qu'un peuple aussi entreprenant que les. Américains n'ait pas songé à relier, comme les alliés le firent en Crimée, la ligne principale et le quar tier général par un chemin de fer provisoire. La vérité est que ce qu'il y avait de plus rare dans le Sud était précisément le fer et les rails de chemin de fer. On dut même à la longue renoncer à réparer les voies, d'où il arriva que le service se fit très-mal et très-lentement, causant de très-grands retards aux approvisionnements et aux malheureux blessés d'intolérables souffrances.
Tous les services de Tannée étaient très-imparfaitement pourvus d'hommes capables, le corps du génie en particulier. On avait dû faire appel à tous les ingénieurs civils pour remplir les cadres. Le développement énorme et soudain qu'avait pris l'armée rendait nécessaire, là comme ailleurs, l'emploi d'hommes qui n'avaient ni les aptitudes ni l' expérience requises. L'état-major laissait aussi beaucoup à désirer. Les officiers de l'ancienne armée des États- Unis, qui, étant nés dans le Sud et en ayant embrassé la cause, auraient pu servir dans les états-majors, s'étaient vus appelés à d'autres fonctions, par suite de l'extrême disette d'officiers ayant quelque éducation et quelques connaissances. Il fallut donc improviser des aides de camp avec ce qui se présentait, et, pendant toute la durée de la guerre, Lee, Johnston et d'autres généraux n'eurent à leur disposition qu'un nombre bien insuffisant d'aides de camp, ce qui était un désavantage capital.
Les armes fournies aux soldats n'étaient pas toujours bonnes ; mais, pour le moment, il n'y avait rien à y faire. On ne s'était procuré qu'à grand'peine celles que l'on avait, et ce ne fut que plus tard, par suite de prises importantes et de livraisons d'armes venues d'Europe , grâce aussi aux fabriques et aux fonderies de canons créées avec la plus grande difficulté parle gouvernement confédéré, que l'armée fut enfin mieux pourvue sous ce rapport.
Malgré tous ces obstacles, l'armée de Nord-Virginie, dans la campagne qui s'ouvrit peu après, occupa d'emblée et du premier coup la place que l'histoire lui assignera toujours dans le récit de cette lutte mémorable.
Peu d'armées ont eu plus qu'elle le droit d'être fières d'elles-mêmes ! Toute la jeunesse du Sud était entrée dans ses rangs, et pendant quatre ans elle fut le soutien principal de la cause confédérée. Aux jours de découragement, ses héroïques soldats seuls ne doutèrent jamais, et, vainqueurs ou vaincus, leur dévouement pour le Sud ne se démentit pas un seul instant. Affamés, demi-nus, les pieds déchirés par de longues marches sans chaussures, luttant contre un ennemi puissant, leur supérieur en tout, excepté en courage, ces braves restèrent fidèles jusqu'au dernier moment à la cause qu'ils avaient embrassée. Tant que l'honneur parlera au cœur de l'homme, le souvenir de leurs actions restera impérissable. Le plus bel éloge que l'on ait fait d'eux est sorti d'une bouche ennemie.
« Qui pourra jamais, les ayant vues une fois, dit Swinton, le critique militaire du Nord, oublier ces légions dont les uniformes étaient en haillons, mais dont les fusils étaient toujours resplendissants, cette infanterie incomparable qui formait l'armée de Nord-Virginie !... Pendant quatre ans, elle a soutenu à elle seule la grande Piébellion, opposant une digue infranchissable aux multitudes qui menaçaient de l'écraser de leur seul poids,
recevant les coups les plus terribles, les rendant avec usure, et conservant entière toute sa vitalité jusqu'à l'instant de son anéantissement complet. »
Le 1er mars 1862, cette armée étendait ses lignes le long du Potomac, depuis la vallée de Virginie jusqu'aux environs de Fredericksburg. Les contrôles portaient 84,225 noms, mais il n'y avait que 47,617 hommes valides présents sous les armes.
Au nombre des généraux de division étaient Jackson, Longstreet, Hill, Ewell, et, parmi d'autres moins connus, beaucoup qui se distinguèrent plus tard. Stuart, le beau sabreur, commandait la cavalerie, et Pendleton avait la direction de l'artillerie.