BATAILLE DU CHICKAHOMINY OU DE COLD-H ARBOR , 27 JUIN
C'est ici que commence la série de combats du 26 juin au 1er juillet, connus sous le nom de : «Sept jours sous Richmond,» et se terminant parla défaite et la retraite définitive de Mac-Clellan. Le Chickahominy, dont les bords allaient être le théâtre d'une lutte acharnée et décisive entre les deux armées ennemies, est une rivière de peu de courant, serpentant beaucoup, qui prend sa source audessus deRichmond, décrit une courbe au nord et à l'est de la ville, et se jette dans le James au midi, et bien audessous de Richmond. Ses bords sont marécageux et recouverts d'arbres et de taillis. Les rives sont peu élevées et à la moindre crue les eaux débordant, la rivière, généralement étroite et insignifiante, devient alors un lac couvrant toutes les terres basses jusqu'aux collines boisées qui s'élèvent à une certaine distance des deux côtés. De nombreuxponts la traversent. Celui de Mechanicsville, à 6 kilolomètres et demi de Richmond, et celui de New-Bridge, à 15, étaient des points très-importants.
La position de Mac-Clellan a déjà été décrite. Une partie de son armée avait passé sur la rive méridionale et se trouvait à 7 ou 8 kilomètres de la ville. Le reste de ses
troupes était resté sur la rive nord du Chickahominy et s'étendait en forme de croissant jusqu'auprès de Mechanicsville, où il avait été convenu que le général Mac-Dowell viendrait prendre place, couvrant ainsi le flanc droit fédéral et protégeant ses communications avec la base fédérale auWhite House. En présence d'adversaires tels que Johnston et Lee, une disposition semblable de ses troupes était une grave faute. Mais Mac-Ciel I an fut en ceci la victime de la politique faible et changeante du cabinet de Washington. Si les 40,000 hommes de Mac-Dowell étaient venus se ranger sous ses drapeaux, sa position eût été à l'abri de toute surprise. Ce fut précisément ce flanc droit laissé sans défense, parce qu'il avait trop compté sur Mac-Dowell, qui devint le point d'attaque des Confédérés.
L'armée que Lee se préparait à lancer contre l'ennemi était composée de l'élite de la population du Sud. Parmi les simples soldats se trouvaient un grand nombre d'hommes de bonne éducation et de haute position sociale. Cela s'explique par le caractère qu'avait pris la lutte. La guerre était une guerre d'invasion de la part du Nord, Aussi toute la jeunesse du Sud, passionnée et ardente de sa nature, s'y était-elle jetée corps et âme avec enthousiasme. Le sentiment de ce que chacun devait au sol natal et une légitime indignation à la pensée qu'une fraction du pays avait envoyé une armée pour les réduire à l'obéissance , attirèrent dans les rangs confédérés la fleur de la jeunesse et ce qu'il y avait de plus vigoureux dans toute la contrée. Rétifs à la discipline et difficiles à manier, ces hommes firent preuve cependant de qualités militaires précieuses. On pouvait compter sur eux, surtout quand l'œuvre était périlleuse. Parmi les généraux il suffit de citer A. P. Hill, dont l'élan était irrésistible; Longstreet, remarquable au contraire par son calme et son obstination ; le déjà célèbre Jackson,
surnommé « mur de pierres, » « Stonewall », et d'autres qui se feront connaître par la suite.
Jusqu'à ce jour le général Lee avait passé pour être d'une prudence exagérée, mais son plan d'attaque contre Mac-Clellan indiquait au contraire une hardiesse qui frisait l'audace. Se rendant parfaitement compte des positions occupées par l'ennemi et de sa force, sachant aussi qu'une grande partie de l'armée fédérale avait franchi le Chickahominy et se trouvait sur ses devants, Lee s'était décidé à passer sur la rive nord avec la majeure partie de ses troupes, ne laissant que 25,000 hommes pour la protection de la ville, et à tout risquer sur les chances de la bataille qu'il allait livrer. C'était peut-être bien téméraire, mais comme plus tard son mouvement de flanc à Chancellorsville, et en 1864 son entrée en Pennsylvanie sous les yeux du général Hooker, cette hardiesse avait sa source dans une véritable inspiration militaire et révélait les qualités d'un grand capitaine.
Le 26 juin 1 862 le général Jackson mit ses troupes en mouvement le matin vers dix heures. Par suite delà rapidité avec laquelle il était descendu des montagnes de la Virginie occidentale, le gros de ses convois ne l'avait rejoint que très-tard dans la nuit ; son départ lé matin en fut retardé. Le général Branch de la division A. P. Hill fit immédiatement passer les marais à sa brigade et marcha sur Meadow-Bridge. Mais les obstacles qu'il rencontra firent que ses progrès furent très-lents. Le général A. P. Hill attendit longtemps sans recevoir aucune nouvelle de Jackson ou de Branch. Il savait bien que l'engagement était commencé, mais les forces ennemies devant lui ne donnaient aucun signe de trouble. A trois heures de l'après-midi, sentant que s'il tardait plus, le succès de toute la combinaison serait compromis , il donna l'ordre de commencer l'attaque. La brigade Field se précipita sur le pont et s'en empara. Toute la division suivit et, prenant
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à droite, marcha sur Mechanicsville. Reçue par un feu d'artillerie très-vif, elle n'en poussa pas moins en avant et chassa les Fédéraux de Mechanicsville. On n'avait eu encore affaire qu'aux avant-postes. La véritable ligne de défense choisie par l'ennemi était à deux kilomètres en arrière sur la rive gauche d'un cours d'eau, Beaver-Dam-Creek ; cette rive, plus élevée que la rive droite, la domine. La gauche fédérale s'appuyait au Chickahominy, le centre était posté à Beaver-Dam-Creek et la droite était adossée à des bois épais qui bordaient la route de Mechanicsville à Cold-Harbor. Un chemin franchissait le cours d'eau et montait vers Ellison's-Mill. C'était la seule voie par laquelle l'artillerie confédérée pouvait aborder la position fédérale, et encore le feu des canons fédéraux la balayait-il tout entière. Au midi de ce Creek il y avait bien une petite vallée, mais si marécageuse que l'infanterie ne pouvait y manœuvrer. Elle avait de plus été jonchée de troncs d'arbres jetés en travers. La position fédérale naturellement si forte avait été choisie avec le plus grand soin; plusieurs lignes d'infanterie et d'artillerie en garnissaient les hauteurs et des rifle pits s'étendaient de la base jusqu'au sommet de la colline. Le général Fitz John Porter, le plus capable des généraux divisionnaires du Nord, commandait sur ce point. C'est ici que les troupes fédérales refoulées de Mechanicsville cherchèrent un refuge. Les soldats du général Hill poursuivant l'ennemi, se trouvèrent bientôt sous le feu des batteries de Beaver-Dam-Creek. Ayant reconnu que la position était trop forte pour l'emporter d'assaut et espérant à tout moment entendre le canon de Jackson sur les derrières de l'ennemi, le général Hill fît halte. A sa droite cependant il tenta plus tard deux fois de traverser à Ellison'—Mill le ruisseau de Beaver-Dam-Creek, mais sans pouvoir entamer la gauche du général Porter. A neuf heures du soir le combat cessa. Les Fédéraux avaient été délogés de Mechanicsville, mais tenaient bon à Bsaver-Dam-Creek. Les
Confédérés passèrent la nuit sur le terrain qu'ils avaient conquis. Leurs pertes s'élevaient à 5 ou 4,000 hommes. Celles des Fédéraux étaient bien moindres.
Dès six du soir le mouvement offensif du général A. P. Hill ayant découvert le pont deMechanicsville, les divisions de D. H. Hill et de Longstreet purent passer le Chickahominy, le premier prenant la direction de Cold Harbor pour y coopérer avec Jackson, le second se portant au secours de A. P. Hill, afin dès le matin suivant d'être en ligne.
Jusqu'à présent, malgré quelques retards causés par la nature difficile, de ce pays si boisé et si marécageux, le plan du général Lee avait parfaitement réussi. Les quatre divisions Jackson, A. P. Hill, D. H. Hill et Longstreet avaient franchi le Chickahominy, et quoique les Fédéraux tinssent encore à Beaver-Dam-Creek, il n'était pas douteux que lorsque Jackson leur tomberait sur le flanc, ils ne soient forcés d'abandonner cette position. L'événement ne tarda pas à vérifier cette prévision. Le général Mac-Clellan, à la nouvelle de l'approche de Jackson, donna l'ordre au général Porter de se retirer sur New-Bridge. . Dans la nuit du 26 juin Porter fit passer la plupart de ses canons et fourgons sur la rive méridionale de la rivière, et peu avant le jour les troupes fédérales se retirèrent, brûlant tout ce qu'elles n'avaient pu emporter. Le général Jackson de son côté, était arrivé sur les bords du Tottapotamy-Creek, un cours d'eau marécageux dont les rives sont escarpées et couvertes de bois épais. Il trouva le pont en flammes et entendit l'ennemi de l'autre côté abattant les arbres dans la forêt pour lui barrer la route. La brigade du Texas, commandée par Hood, se jeta en avant en tirailleurs. Quelques obus lancés à propos dans les bois firent prendre la fuite à l'ennemi, et le pont promptement réparé donna passage aux Confédérés. Poussant toujours devant lui Farrière-garde fédérale, Jackson passa la nuit à Hundley's Cor-
ner, et le lendemain 27 juin, à la pointe du jour, se remit en marche sur Cold Harbor. D. H. Hill le rejoignit dans la matinée avec sa division, et forma à partir de ce moment r avant-garde de l'aile gauche confédérée.
Le 27 au matin, Longstrcet, au centre, refoulait devant lui les troupes de Porter, et A. P. Hill obliquait plus à gauche jusqu'à Gaines Mill, à deux kilomètres de Cold Harbor, pour y donner la main à D. H. Hill et à Jackson. Ainsi donc, à 10 heures le matin du 27 juin, Mac-Clellan retirait son aile droite, afin de trouver une position où il pût livrer un dernier combat au nord du Ghickahominy, les quatre divisions confédérées le pressant vivement avec toutes leurs forces réunies. Tout réussissait donc jusqu'à présent au gré du général Lee. Le général en chef fédéral sentait que son plan de campagne était manqué et qu'il ne lui restait plus que le choix entre deux alternatives également dangereuses. Il n'y avait plus à penser à conserver ses communications avec le White House 4, sur le Pamunkey. Jackson en était déjà le maître. Si Mac-Clellan risquait une bataille pour les secourir et que la victoire ne lui restât pas, sa ligne de retraite vers le James River serait perdue. Il n'avait donc plus que le choix entre l'abandon de la position qu'il occupait et la retraite, ou la concentration rapide de toute son armée au sud du Chickahominy, suivie d'un assaut contre les lignes de Richmond. Ce dernier mouvement eût été bien hardi, puisqu'il eût présenté le flanc à l'ennemi, mais sa grande supériorité numérique lui aurait peut-être permis d'écraser les 25,000 hommes de Magruder et de Huger avant que Lee eût pu voler à leur secours. Quoi qu'il en soit, Mac- Clellan se décida pour la retraite. Jackson à la tête de l'aile gauche confédérée lui barrant le chemia du
1 Cette propriété appartenait à Lee et venait du général Washington. C'est là que ce dernier s'était marié. Les Fédéraux n'y ont pas laissé un brin d'herbe.
Pamunkey, où jusqu'à présent il avait eu sa base d'opérations, il ne lui reslait que deux lignes de retraite, la première, — celle qu'avaient suivie les Confédérés en mai, venant de Yorktown; elle était de beaucoup la plus longue et l'exposait aux attaques journalières des Confédérés victorieux, ce qui pouvait aboutir à la destruction entière de son armée; — la seconde menait à travers le White Oak Swamp (marais des chênes blancs) jusqu'au James River et n'avait guère plus de 49 kilomètres de longueur. La nature du pays qu'elle traversait lui permettrait de dissimuler ses mouvements et d'arrêter la poursuite de l'ennemi aux moments critiques. C'est cette dernière route qu'il choisit. Il espérait aussi arriver à changer sa base d'opérations, ce qu'il désirait depuis longtemps, pour de là recommencer une nouvelle campagne contre Richmond, avec cette différence, il est vrai, entre le mouvement qu'il avait désiré et celui auquel il se voyait forcé, que dans le premier cas, il n'aurait pas eu à éprouver les effroyables pertes en hommes et en trésors qui allaient signaler son opération actuelle, et que ce qui eût été un mouvement offensif devenait une fuite obligée devant un ennemi vainqueur.
S'étant donc décidé pour le White Oak Swamp, Mac- Clellan vit que pour donner le temps au gros de son armée de défiler, l'aile droite sous le général Porter devait se sacrifier et couvrir la retraite des Fédéraux. Porter se retira donc de Reaver Dam Creek et vint occuper une position très-forte à Cold Harbor, où Mac-Clellan avait fait construire des ouvrages de défense formidables qui s'étendaient sur une suite de hauteurs depuis le Chickahominy jusqu'à Cold Harbor. Un cours d'eau marécageux, le Powhite Creek, traversant un pays très-boisé, coulait au au pied de ces hauteurs. La gauche occupait une élévation de terrain couverte d'arbres, à pic et dominant un ravin qui descendait jusqu'au Chickahominy ; — la droite était
abritée dans les bois derrière Cold Harbor. Les buissons touffus de ce ravin cachaient des centaines de tirailleurs, à mi-côte de la hauteur s'étendait une ligne d'infanterie, et derrière une seconde ligne protégée par des parapets formés de troncs d'arbres ; une troisième ligne couronnait le sommet, que garnissait également une nombreuse artillerie. Au pied de cette position vraiment redoutable, s'étendait une plaine d'un demi-kilomètre, dominée par le feu de cette triple ligne de défense et balayée par les grosses batteries fédérales au sud du Chickahominy. Le cours d'eau dont il a été parlé rendait toute approche de front difficile sur un terrain détrempé. De toutes parts, en plaine, les arbres avaient été abattus pour que les troupes confédérées fussent plus à découvert, et que ces troncs d'arbres jonchant le sol tinssent l'ennemi plus longtemps sous celte mitraille pleuvant sur eux de tous côtés. Cette ligne de bataille couvrait les abords des ponts qui reliaient entre elles les deux ailes fédérales.
Le général Lee avait établi son quartier général dans une maison sur la plantation Hogan, et y attendait tranquillement le moment où il donnerait le signal du combat. Les colonnes de II i 11 et de Longstreet avaient fait halte dans la plaine jusqu'à ce que l'arrivée de la droite de Jackson à New-Gold-Harbor fût signalée. Lee, calme et recueilli, était assis sous la vérandah derrière la maison. Une foule d'officiers encombrait les marches et la pelouse. Ils causaient entre eux à voix basse, tandis que leur chef, seul à l'écart, sa belle figure empreinte d'une expression sérieuse, mais sans une ombre d'inquiétude ou d'irrésolution, semblait plongé dans ses pensées. Sous peu, une estafette arrive au galop de son cheval blanc d'écume et présente une lettre au général. Après avoir jeté les yeux sur le papier, Lee monte à cheval sans perdre un instant, et le bruit se répand que Jackson approche et que la bataille va commencer.
La division Longstreet venant de Beaver-Dam-Creek était arrivée à une heure près du Chickahominy, en face de la nouvelle position fédérale. C'est là que Lee la rejoignit. 11 portait son simple uniforme de drap gris à boutons de cuivre, trois étoiles d'or au -col indiquant seuls son rang ; un chapeau de feutre gris aux larges bords couvrait sa tête ; des grosses bottes à l'écuyère et des gants de peau à grandes manchettes complétaient son costume. Son maintien assuré, sa belle tournure, son aisance à cheval en faisaient un cavalier accompli. Tel il apparut à ses soldats, dont beaucoup le voyaient pour la première fois.
Au même instant, A. P. Hill, dont la division avait beaucoup souffert la veille à Mechanicsville et ne comptait plus que onze mille baïonnettes, lança quatre de ses brigades contre la gauche de l'ennemi à Cold Harbor même. Mais quoique Hill les fît successivement appuyer par tout ce qui lui restait de soldats, et malgré des efforts répétés, les Fédéraux conservèrent leurs positions. Ce fat à leur tour de charger les troupes épuisées de Hill. Lee comptait sur l'arrivée de Jackson pour tourner les lignes ennemies, mais il vit qu'en attendant, Hill allait être écrasé; il fit donc dire à Longstreet de simuler une attaque contre la gauche et le centre fédéraux. Celui-ci se porta immédiatement en avant ; mais se rendant compte de l'immense force des ouvrages ennemis, il sentit que son attaque feinte devait se transformer en une véritable, s'il voulait apporter un secours réel à Hill. Cinq brigades s'élancèrent à l'assaut au pas de charge, mais elles furent reçues par un feu si terrible qu'elles reculèrent écrasées.
Déjà le soir approchait, et aucune des attaques n'avait abouti. A ce moment heureusement, ïe bruit de la fusillade augmente vers la gauche confédérée, et se répète sourdement dans le lointain. Un cri de joie et d'enthousiasme s'élève dans les rangs sudistes. « C'est Jack-
son ! c'est Jackson ! » se répètent les soldats les uns aux autres.
C'était lui, en effet. Il avait marché toute la journée, guidé par le canon qu'il entendait tonner dans la direction du Chickahominy, et craignant d'arriver trop tard, tant sa marche avait été retardée par des obstacles imprévus, des cours d'eau, des marais, des abatis d'arbres, des routes exécrables. 11 atteignit Cold Harbor à cinq heures et demie, comme Longstreet venait de donner assaut à la gauche de la position ennemie. 11 fit immédiatement dire à la division D. H. Hill de charger. Celle-ci se précipita, à peine Tordre reçu, à travers tout, le marais, la rivière, les taillis et les obstacles élevés pour garder l'extrême droite de Mac-Clellan, poussa tout ce qu'elle rencontrait devant elle, et à la tombée de la nuit, par une dernière charge, mit les Fédéraux en déroute. Le général Ewell eut cependant encore à lutter quatre heures avant cle pouvoir se rendre définitivement maître du terrain. Ce ne fut qu'à dix heures du soir que toute la position fédérale fut abandonnée.
La division Whiting arriva au secours de Longstreet au moment où celui-ci venait d'être arrêté par le feu écrasant des batteries fédérales. Hood et sa brigade du Texas furent chargés d'arracher la victoire aux ennemis cle ce côté. Déjà trois des quatre régiments qui la composaient avaient été fauchés par le feu des Fédéraux, quand Hood vint trouver le 4e régiment qui était resté en réserve, les hommes couchés à plat ventre. 11 le fit avancer par le flanc droit jusqu'à un verger. ((Le sol, dit un témoin, était couvert de morts et de mourants. A chaque instant, les rangs s'ouvraient pour livrer passage à des fuyards complètement affolés de terreur. A quelque distance devant nous était la 3e brigade qui, peu de temps avant, avait passé près de nous en poussant des cris d'allégresse pour enlever le fatal parapet contre lequel se brisaient tous nos efforts.
Mais la grêle de fer et de plomb en avait couché la moitié par terre ; le reste, démoralisé, prit la fuite en jetant ses armes. A ce moment, le général Ilood se mit à notre tête et d'une voix brève donna l'ordre : « En avant ! pas accéléré. » Nous n'étions que cinq cents. Derrière, nous étions appuyés par deux autres régiments du Texas et un de Géorgie. A peine avions-nous fait dix pas que notre colonel tomba mort. Une pluie de balles, de mitraille, d'obus vint labourer nos rangs. Nos officiers n'y répondaient que par l'ordre souvent répété de a serrez les rangs » à chaque vide qui se faisait. Foulant aux pieds les morts et les blessés, nous arrivâmes à moins de cent mètres du parapet. Ici quelques-uns de nos soldats, voyant l'ennemi devant eux, tirèrent. C'était au sommet, et à cet endroit toutes les charges précédentes avaient été arrêtées par le feu concentré des ennemis abrités derrière leurs ouvrages. La voix claire de Hood nous cria : <i Chargez baïonnettes ! » Un bond nous porta au delà du petit cours d'eau et de l'abatis d'arbres ; l'instant d'après notre drapeau flottait sur le parapet conquis. L'ennemi, surpris par notre attaque à l'arme blanche, se leva de derrière ses abris et se réfugia dans sa seconde ligne de défense. Une volée partie de nos rangs abattit un bon nombre des fuyards. Nous entrâmes en même temps qu'eux dans cette seconde ligne, et quand nous y eûmes également planté notre drapeau, les survivants du Ae régiment du Texas poussèrent des hourrahs de joie, répétés à droite et à gauche par toute la ligne confédérée, sur une étendue de plusieurs kilomètres. Les acclamations s'entendaient encore quand beaucoup de ceux qui en avaient donné le signal dormaient du sommeil éternel. »
Soutenu par les renforts qu'on lui envoyait sans cesse, Hood poursuivit l'ennemi, s'empara de quatorze canons, de tout un régiment fédéral, et se rendit entièrement maître de leurs ouvrages. Cette charge avait coûté mille
hommes aux Confédérés. Une fois sûr que la clef de la position fédérale était entre ses mains, le général Lee fit avancer toute son armée, et refoula énergiquement les troupes du Nord vers le Chickahominy, écrasant tout sur son passage. Mais pendant ce temps l'obscurité était devenue profonde ; l'armée du Sud elle-même n'avait plus son alignement, et le pays était très-peu favorable à une poursuite de nuit. L'ordre fut donc donné de camper sur le champ de bataille.
Les Fédéraux, de leur côté, se retiraient en désordre vers les ponts, bon nombre d'entre eux en proie à une terreur indicible. Des chevaux sans cavaliers couraient effarés en tous sens; les balles sifflaient; çà et là tombait un malheureux frappé à l 'improviste ; des fourgons renversés, des ambulances, des canons bloquaient le passage; de pauvres blessés boitant, gémissant, perdant tout leur sang, se traînaient au milieu de la bagarre; des officiers s'adressaient en vain à leurs soldats pour les retenir, cherchant à les raisonner, les suppliant, et emportés, malgré eux, par le torrent des fuyards ; — dominant tout, le grondement du canon, les nuages de fumée s'élevant du champ de bataille, et le disque rouge du soleil se couchant à l'horizon, — formaient un spectacle impossible à oublier.
L'ordre fut en partie rétabli aux ponts; pendant la nuit, on fit passer la rivière à la plupart des troupes : à six heures du matin, les soldats de l'armée régulière furent les derniers à traverser, après quoi le pont fut livré aux flammes.
Cette lutte à Cold Harbor fut une des batailles les plus sérieusement disputées de toute la guerre. La victoire des Confédérés décida de la campagne. Les pertes des deux armées furent grandes; de 7 à 8,000 hommes du côté des Confédérés, de 6 à 7,000 du côté des Fédéraux.
Le général Lee dépêcha à Richmond, le même soir, la lettre suivante :
« Quartier général, 27 juin 18G2.
a A Son excellence le président Davis ,
« Monsieur le Président ,
« Profondément reconnaissant à Dieu tout-puissant de de la victoire signalée qui nous a été accordée, j'ai l'honneur de vous annoncer le ^succès qu'a remporté notre armée aujourd'hui.
a L'ennemi a été chassé ce matin de sa forte position derrière Beaver-Dam-Creek, poursuivi jusqu'à celle derrière Powhite, et enfin, après une lutte acharnée de cinq heures, forcé d'abandonner complètement le champ de bataille.
« La nuit a mis fin au combat. J'ai à déplorer la perte d'un grand nombre d'officiers et de soldats.
« Nous dormons sur le champ de bataille et recommenrons la lutte demain matin.
« J'ai l'honneur d'être respectueusement vôtre
« R. E. Lee, général. »