‹ Le général Lee;Chapitre 8 sur 20 · RETRAITE DE MAC-CLELLAN · texte numérisé non relu

RETRAITE DE MAC-CLELLAN

La bataille du Chickahominy ou de Cold Harbor fut une journée décisive, quoi qu'en disent certains écrivains du Nord, qui prétendent que cette journée ne fut que la première dans une série d'engagements, toutes à peu près de la même importance, purs incidents dans le changement de front du général Mac-Ci ellan des rives du York aux rives du James. Cette théorie est difficile à soutenir. Si cette première rencontre avait été une victoire fédérale, le général Mac-Clellan aurait marché droit sur Richmond, sans penser à perdre du temps à changer de base d'opérations, et le résultat eût été la prise de la ville. La preuve que ce fut une défaite fédérale, c'est justement la nécessité où se tf ou.va Mac-Clellan de se porter vers le James, puisque ses communications avec le Nord par le White House se trouvaient, coupées. Loin de pouvoir songer à attaquer Richmond, tout ce qu'il put faire fut de sauver son armée. Il est vrai qu'il avait eu la pensée de changer sa base d'opérations avant la bataille; mais, après l'avoir perdue, il n'avait plus le choix. Ce n'était plus une armée pleine d'entrain et d'espoir qu'il dirigeait vers une position plus forte que celle qu'il quittait, mais une mul-

litude fatiguée et découragée qu'il traînait après lui, se hâtant de gagner la rivière James pour s'y réfugier sous le feu de ses canonnières et échapper ainsi à la poursuite d'un ennemi acharné à sa perte. C'.est la bataille du Chickahominy qui avait amené ce résultat, décidant de toute la campagne. Vouloir donc que cette rencontre n'ait pas eu plus d'importance que celles qui suivirent, c'est fausser l'histoire.

Quoi qu'il en soit, Mac-Clellan du moins était trop bon soldat pour ne pas se rendre compte que la bataille du 27 avait été décisive, et sa résolution de battre en retraite fut arrêtée, le soir même de la bataille, dans une réunion au quartier général, où il exposa à ses généraux son plan et les motifs qui le lui avaient dicté?

Le 28 juin, au matin, presque toute son armée se trouvait concentrée sur la rive sud du Chickahominy. Mac- Clellan fit preuve, dans la retraite qui suivit, d'une rare habileté et de beaucoup de vigueur, entouré, comme il l'était, de dangers de toutes sortes. Les avantages qu'il a pu avoir sur son adversaire ne doivent en rien diminuer l'admiration due au général en chef fédéral.

Un de ces avantages était l'incertitude dans laquelle était Lee sur ce qu'allait faire son adversaire. Ce dernier pouvait livrer bataille pour reconquérir le chemin de fer du York River, ou se retirer dans la péninsule ou dans la direction du James. Lee se voyait contraint d'attendre les mouvements de son ennemi. C'était très-malheureux, mais il n'y avait rien à y faire. En attendant, Ewell s'empara de la voie ferrée du York River, les Fédéraux se retirant devant lui de l'autre côté du Chickahominy, brûlant le pont et détruisant la voie. Les nuées de poussière venant des lignes fédérales au sud de la rivière indiquaient évidemment qu'il s'y préparait quelque chose. Les Fédéraux venaient d'abandonner définitivement le chemin de fer du York River; mais, du côté du James, les Confédérés ne

SA YIE ET SES CAMPAGNES

pouvaient surprendre aucun signe d'un mouvement vers ce fleuve. Il devenait donc de plus en plus probable que c'était sur la Péninsule que se dirigeait Mac-Glellan. Ewell s'avança donc, en longeant la rive nord du Chickahominy, dans la direction des différents gués qui mènent à Williamsburg, mais sans rien découvrir. De son côté, le général Stuart poussa une pointe vers le White House, s'emparant sur sa route de convois de fourrages, de munitions, enlevant ou mettant en fuite des vedettes et quelques escadrons de cavalerie. Vers la nuit, tout l'horizon en feu et les explosions d'obus du côté du White House indiquaient que l'ennemi y détruisait tout ce qu'il ne pouvait emporter. A la pointe du jour, Stuart se remit en marche et arriva en vue d'une canonnière fédérale, avec laquelle il échangea quelques coups de canon. Stuart fit au White House un butin considérable. Neuf grandes barques, chargées de provisions, brûlaient comme la cavalerie sudiste arriva ; le feu dévorait aussi une immense quantité de tentes, de fourgons, de wagons cle chemins de fer tous chargés, cinq locomotives, des constructions de toutes espèces, des munitions et un matériel énorme représentant un total de plusieurs millions de dollars : tout fut détruit.

De là la cavalerie tournant vers le sud, alla, selon les ordres du général Lee, surveiller les ponts et les gués sur le Chickahominy menant vers la Péninsule. A New Market, groupe de maisons près le James entre Richmond et les lignes fédérales, six mille hommes sous le général Holmes étaient postés pour empêcher l'ennemi de s'approcher de la rivière et pour prévenir le quartier général du premier indice d'un mouvement fédéral. La journée du 28 se passa donc à surveiller l'ennemi, parfaitement caché par la nature boisée du pays et par les lignes de défense qui l'abritaient. Toute l'armée confédérée reçut l'ordre de veiller sous les armes toute la nuit du 28 au

29 juin pour avancer sans perdre un instant aussitôt que l'on saurait dans quelle direction se retirait Mac-Clellan. Tous les indices qui lui revenaient confirmaient le général Lee dans son idée que l'armée du Nord se préparait à un mouvement général, et que rien n'indiquant qu'il se dirigeait vers la Péninsule, ce ne pouvait être que dans la direction du James.

Lee avait raison. Pendant la journée du 28, Mac-Clellan avait fait occuper tous les points défensifs qui pouvaient protéger le passage de son armée à travers cette suite de marécages connus sous le nom général de "White Oak Swamp. Cinq mille ambulances, fourgons, charrettes, et deux mille cinq cents bœufs furent dirigés par la seule et unique route qui traversât cette région. Pendant la nuit du 28, la division Porter se retira aussi par ce même chemin. Les corps de Sumner, de Heintzelman et de Smith reçurent l'ordre de rester au nord du Swamp, du côté de Richmond, pendant toute la journée du 29 jusqu'à ce que tous les trains d'équipage fussent hors de danger. Bien que Lee se doutât de ce qui avait lieu, tout se fit avec tant d'ordre que l'on ne fut assuré de la retraite des Fédéraux qu'en découvrant le 2 9, au lever du soleil, que leurs lignes étaient abandonnées.

Aussitôt Longstreet et A. P. Hill repassèrent le Chickahominy à New Bridge, et prirent la route qui va de Derbytown vers le Long Bridge. Huger quitta ses retranchements et fit filer ses colonnes par le Charles City Road, pour tomber sur le flanc des Fédéraux. Mngruder, suivant la route de Williamsburg, devait attaquer leurs derrières, et Jackson, retraversant aussi la rivière à Grapevine Bridge et passant par Savage Station, devait se réunir à Magruder. Lee espérait ainsi couper toute retraite aux ennemis et prendre ou détruire la plus grande partie de leur armée. Toutes les colonnes confédérées étaient en marche de bonne heure le 29. Jackson seul, qui dut répa-

rer le pont de Grapevine, ne put passer le Chickahominy que dans la nuit du 29.

Les dispositions de Lee étaient excellentes, mais Mac- Clellan avait une avance de 24 heures, ce qui, joint à la nature du pays que les deux armées avaient à traverser, lui donnait des avantages dont ne pouvait le priver aucune poursuite, quelque vigoureuse et quelque bien combinée fût-elle.

Magruder passant par les avant-postes et les positions fortifiées abandonnées, et trouvant à chaque pas des quantités énormes de matériel, la plus grande partie entrésbon état, arriva à Savage Station sur le tard. Le corps fédéral du général Sumner l'y attendait. Un combat sanglant s'y engagea, auquel l'obscurité de la nuit seule mit fin. Pendant la nuit Sumner se retira à travers leWhite Oak Swamp, détruisant tous les ponts derrière lui et tout le matériel qu'il put à Savage Station. Les Confédérés y firent plusieurs centaines de prisonniers, y trouvèrent les morts et les blessés de la journée en grand nombre, et en outre un hôpital contenant 2,500 malades. Malheureusement déjà à ce moment les Confédérés étaient mal pourvus de tous les médicaments nécessaires aux blessés, et les Fédéraux n'en avaient guère laissé.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de retracer ici, d'après un récit nordiste, quelques-unes des scènes qui eurent lieu pendant la retraite de l'armée du Nord à travers ce dédale de marais et de terres détrempées par les pluies torrentielles et rendues encore plus sinistres par les bois épais qui en couvraient la surface.

« La ligne de retraite passait en plein par le centre du White Oak Swamp. On avait sous les yeux le triste spectacle de milliers de blessés se traînant comme ils pouvaient en longues files. Toutes les ambulances qu'on avait pu réunir étaient chargées- des malheureux blessés en état de supporter la route. Un grand nombre d'autres qu'on*

n'avait pu transporter tombèrent aux mains de l'ennemi. Au loin brillaient les feux des avant-postes confédérés. La nuit était très-noire et les nuages semblaient annoncer une tempête, mais quelque épuisés qu'ils fussent les soldats ne pouvaient s'arrêter, il leur fallait marcher toute la nuit.

« De Savage Station au pont de M'hite Oak Swamp il y a dix kilomètres. Sur toute cette longueur se pressait une multitude confuse de chevaux, de fourgons, de canons, d'ambulances, de pontons, et tout le matériel d'une grande armée. Parfois survenait un temps d'arrêt ; impossible de décrire la confusion qui en résultait. Les fourgons, vingt de front, bloquaient la route. Les officiers faisaient des efforts inouïs pour la dégager; les conducteurs juraient, les chevaux ruaient, les accidents de voitures ajoutaient au désarroi général. Ce jour on se battit peu, parce que F ennemi ignorait nos mouvements. Le soleil se leva le 29 juin sur cette scène de tumulte et de consternation. La journée fut accablante de chaleur, on ne sentait pas un souffle d'air. Derrière nous se faisaient entendre le bruit incessant de la fusillade et le grondement de l'artillerie. A chaque pas que nous faisions nous laissions le long de la route des morts et des malheureux blessés trop gravement pour être emportés. Beaucoup des nôtres jetaient leurs sacs et tout ce qui les encombrait, ne gardant 'que leurs armes. D'autres, frappés de coups de soleil, tombaient, écumant de la bouche et en proie au délire. Des boulets, des obus venaient de temps à autre s'abattre sur nous pour nous avertir que l'ennemi n'était pas loin. Parfois notre arrière-garde s'arrêtait et la bataille s'engageait alors avec acharnement.

« De sombres nuages amenèrent l'obscurité de bonne heure et des torrents de pluie ne tardèrent pas à tomber. L'arrière-garde hâta sa marche à travers les ténèbres et la tempête. La forêt était illuminée par des éclairs incessants; le tonnerre grondait à chaque minute au dessus de

nos têtes. Pêle-mêle sur la route étroite , cavaliers, fantassins, artilleurs, tous confondus et entremêlés avec des pièces de canon, des fourgons, des colonnes d'infanterie, des escadrons de cavalerie, nous roulions comme un sombre torrent, sauf quand l'éclair blanchissait les baïonnettes et faisait ressortir en traits plus hideux l'horreur de la scène : à droite et à gauche du chemin, là où la terre offrait un sol plus résistant, se pressait la multitude des fuyards. Des charrettes brisées, des caissons abandonnés, des débris de toutes sortes marquaient la ligne que suivait l'armée en déroute. On se parlait à voix basse. On évitait toute espèce de bruit, tant on se pressait pour sortir de cet affreux marais avant le jour. Quelquefois un pauvre soldat se jetait à terre pour quelques instants de sommeil, puis se réveillant en sursaut et pâle d'effroi à l'idée de tomber entre les mains de F ennemi, continuait sa course à moitié endormi. »

C'était en effet une marche terrible. Le général Jackson arriva aupont sur le White Oak S\vamp,le matin du 30 juin. Son avant-garde avait fait plus de mille prisonniers, et tant d'armes jonchaient le sol, qu'il fallut détacher deux régiments de la Caroline du Nord pour les ramasser et les transporter à l'arrière. Le pont était détruit, et l'ennemi en force de l'autre côté disputait le passage. 28 bouches à feu balayèrent bientôt la rive opposée, et les tirailleurs confédérés passèrent le cours d'eau, mais ne purent se maintenir de Fautre côté. L'ennemi disputa le terrain si vigoureusement jusqu'au soir que Jackson ne put avancer, quoique la canonnade à l'autre extrémité des marais lui indiquât assez clairement que la lutte dans laquelle était engagé Longstreet, devenait de plus en plus chaude. Mais il était de toute impossibilité de forcer ce passage; il n'y avait qu'un gué très-étroit, complètement commandé par les feux de l'ennemi. C'eût été folie que de tenter de passer.

Pendant que Jackson rongeait son frein, Longstreet celte

même après-midi, était arrivé tout près du Quaker Road, que suivait l'armée fédérale dans sa course précipitée vers le James. Le Long Bridge Road, par lequel débouchaient les colonnes de Longstreet, coupait le Quaker Road à angles droits, très-près de l'endroit où cette route entre dans le White Oak Swamp. Un peu plus près, le Charles City Road se réunit aussi au Quaker Road. C'est par le Charles City Road qu'arrivait Huger, tandis que Jackson poursuivait l'arrière-garde fédérale par ce même Quaker Road. Si ces trois colonnes parvenaient à se donner la main et à tomber sur Mac-Clellan en même temps, Lee aurait toute son armée réunie et c'en serait fait des Fédéraux. Il était donc de la dernière importance d'empêcher cette concentration, ce qui donnerait au général en chef fédéral le temps de tirer son armée de la position dangereuse dans laquelle elle se trouvait et de la concentrer dans les plaines à portée du James, où elle n'aurait plus rien à craindre. Pour cela trois choses étaient nécessaires : empêcher Jackson de pénétrer par le Wliite Oak Swamp, ce qui avait déjà eu lieu; tenir les chemins de traverse entre le Long Bridge Road et le Quaker Road contre Longstreet, jusqu'à ce que l'armée fédérale ait défilé en sûreté, et finalement mettre obstacle à ce que la colonne de Huger se réunisse à Longstreet. fluger, dont les mouvements furent un peu lents, ne put déboucher du Charles City Road que le 1er juillet au matin.

Pour résister à Longstreet, qui arriva sur le terrain à une heure de l'après-midi du 29, Mac-Clellan posta les réserves pennsylvaniennes sous le général Mac-Call parallèlement au Quaker Road, s'étendant jusqu'à la route de New-Market et soutenues par trois divisions fédérales. Le général Holmes à l'extrême droite confédérée ouvrit un feu assez vif sur les positions fédérales à Malvern-Hill, mais sans résultat, les canonnières sur le James s'étant mises de la partie.

Quoique Huger eût fait dire dans la matinée que samar-

che était ralentie par suite des obstacles qu'il rencontrait, le général Lee s'attendait bien que, vu les ordres pressants transmis à Huger, ce dernier se trouverait en ligne dans l'après-midi. Quand donc Longstreet disposa ses troupes en ordre de bataille à Frazier's-Farm, Lee, qui s'était placé avec cette partie de l'armée, croyait pouvoir pleinement compter sur les corps d'armée de Huger et de Jackson dans son attaque générale sur les lignes des Fédéraux, ignorant complètement que Jackson n'avait pu franchir le Wliite Oak Swamp.

Vers quatre heures le bruit du canon retentit du côté du Charles City Road. Croyant que c'était le général Huger, Longstreet ouvrit le feu avec une batterie seulement, pour annoncer où il était. Mais Huger ne venait toujours pas, et l'ennemi répondant par une canonnade furieuse, le combat s'engagea. Longstreet lança son infanterie contre Mac- Call ; — la lutte devint acharnée ;— le terrain ne se prêtait pas à une attaque d'ensemble. Cependant, malgré la supériorité de l'ennemi et le feu de son artillerie admirablement dirigée, les Confédérés avançaient toujours. Le général A. P. Hill reçut l'ordre de soutenir Longstreet avec toute sa division. Une charge à fond eut un plein succès; plusieurs batteries. furent enlevées à la baïonnette, et les canons dirigés de suite contre l'ennemi achevèrent de le chasser de ses positions. Le général Mac-Call y fut fait prisonnier. La bataille dura jusqu'à neuf heures du soir. Les Fédéraux avaient cédé sur toute la ligne, excepté à droite, oj^i ils se maintinrent en désespérés. Le terrain avait été disputé pied à pied, mais le champ de bataille, excepté sur la dioite, resta aux mains des Confédérés, qui recueillirent aussi les morts et les blessés de l'armée fédérale, 14 canons et beaucoup de-prisonniers. Si le général Huger avait pu arriver à temps pour attaquer leur droite, comme Lee s'y attendait, l'armée du Nord aurait éprouvé un grand désastre.

Grâce au temps d'arrêt forcé de Jackson et au retard de Huger, Mac-Clellan put faire franchir les passages dangereux duWhite OakSwamp au reste de son armée, tandis que son arrière-garde tenait tête à Jackson et que son aile gauche résistait à Longstreet. Pendant la nuit le général Franklin s'étant retiré du Swamp avec l'arrière-garde, Jackson put poursuivre sa route et rejoindre le lendemain matin l'armée confédérée sur le champ de bataille de la veille. L'armée fédérale de son côté était massée à Malvern- Hill. Avec le combat de Frazier's Farm tous les dangers qui l'avaient menacée étaient passés. Les Confédérés ne pouvaient plus espérer lui couper la retraite vers le James, cardés le 50 juin, le soir précédent, son avant-garde avait atteint ce fleuve, son artillerie el ses trains d'équipages étaient parqués à l'arrière de Malvern-Hill et Mac- Clellan était en communication avec les canonnières fédérales.

Le général Lee n'avait plus qu'une chose à faire, à forcer son adversaire à livrer bataille, sentant bien que s'il remportait la victoire, l'armée du Nord était à sa merci, et que si au contraire son succès était moins décisif, le pire qui pourrait arriver serait que l'ennemi parvînt à franchir les quelques kilomètres qui le séparaient encore de la rivière. Jackson en conséquence, suivant le Willis Ghurch Pioad, ne tarda pas à se trouver en présence de la position fédérale à Malvern-Hill, position très-bien choisie du reste. C'était un plateau élevé de trois kilomètres de long sur un de large. Des masses profondes et serrées d'infanterie garnissaient ce plateau couronné par 60 grosses pièces d'artillerie. L'armée du Nord formait un demi-cercle dont Malvern-Hill était la gauche et une partie du centre, tandis que la droite se recourbait vers le fleuve à travers des bois et des ravins. Elle s'appuyait donc au James, prête à se réfugier au besoin sous le feu de ses canonnières. Au pied de Malvern-Hill le pays était déboisé, maismaré-

cageux et inégal ; le feu des batteries et des canonnières fédérales le balayait en tous sens. Lee avait donné l'ordre de faire mettre en. ligne toute l'artillerie disponible afin de réduire préalablement les batteries fédérales au silence et de jeter le désordre dans les colonnes d'infanterie rangées en ordre de bataille. Mais les difficultés du terrain étaient telles que jamais l'artillerie confédérée ne put arriver à temps, et l'on n'eut à opposer aux magnifiques batteries des fédéraux que 8 à 10 danons, promptement mis hors de combat. Vers 6 heures le général E. H. Hill, trompé par ce qu'il croyait être le signal d'attaque, chargea avec toute sa division, mais ne se voyant pas soutenu à temps, bien que Jackson fût accouru à son aide, il dut se relirer nprès avoir perdu beaucoup de monde. L'artillerie de Jackson continua à tirer sur les positions fédérales, mais son infanterie ne bougea plus.

Magruder lui aussi, à l'extrême droite confédérée, fit une tentative qui n'aboutit pas plus que celle de Hill. Le flux et le reflux des deux armées rivales dura jusqu'à la nuit. Sans avoir pu parvenir à enlever les batteries fédérales, par l'impossibilité de soutenir le feu convergent de toutes leurs bouches à feu, les Confédérés n'en firent pas moins éprouver à l'infanterie du Nord des pertes sérieuses et campèrent sur le champ de bataille.

Mac-Clellan profita de la nuit pour retirer ses forces et les diriger vers Harrison's Landing et Westover. Quoiqu'il eût réussi à repousser toutes les dernières attaques confédérées, son armée avait éprouvé des pertes effroyables. 11 devenait donc absolument nécessaire de chercher un abri sous le feu des canonnières. Les assauts de l'ennemi avaient été si vigoureux et si persévérants, faisant de si larges trouées dans les rangs nordistes , que l'armée de Mac-Clellan, déjà très-éprouvée par cette longue retraite de six jours et par ces combats meurtriers, venait d'être complètement démoralisée par cette dernière épreuve.

C'était à un tel point que le général en chef fédéral craignait de risquer une nouvelle bataille même dans la position si forte qu'il occupait. Dans les ouvrages abandonnés on trouva des morts et des blessés nombreux, deux pièces d'artillerie, un nombre considérable de caissons, de fourgons, d'ambulances, plus un matériel assez grand ayant appartenu à l'intendance militaire, au service médical et au génie. Des quantités énormes de munitions de guerre avaient été jetées -dans les ravins, et de tous côtés se voyaient les traces d'une retraité précipitée.

Les troupes du général Lee de leur côté n'étaient guères moins fatiguées que l'armée qui fuyait vers le James. Elles aussi se battaient depuis six jours, elles aussi avaient dû traverser nuit et jour un pays très-difficile, elles aussi avaient éprouvé des pertes cruelles. N'importe cependant, malgré une pluie torrentielle qui tomba le lendemain, 2 juillet, sans discontinuer, la cavaleiie de Stuart pressa vigoureusement l'arrière-garde fédérale, lui faisant des prisonniers et ne lui laissant pas de repos. Vers la fin de la journée Longstreet arriva pour le soutenir. Mais l'ennemi avait élevé des retranchements sur un plateau, Evelington's Heights, et s'y fortifia pendant la nuit. Toute l'armée fédérale était campée le long de la rivière — le plateau était solidement fortifié, — deux petits cours d'eau (creeks) couvraient les deux flancs , défendus en outre par des retranchements et par les canonnières. Il fut donc décidé dene pas risquer contre une position aussi forte une attaque qui entraînerait un sacrifice d'hommes énorme.

Dans ces circonstances Lee résolut de rapprocher son armée de Richmond et de donner à ses troupes harassées quelques jours de repos en attendant que les mouvements de Mac-Clellanse soient plus nettement dessinés.

Les critiques qui reprochent au général Lee de n'avoir pas le lendemain du combat de Malvern-Hill poursuivi vigou-

reusement et écrasé son adversaire, oublient l'état dans lequel se trouvait son armée. Ce n'était pas sans des efforts prolongés et héroïques qu'elle avait successivement enlevé des positions retranchées choisies avec le plus grand soin et défendues avec la plus grande valeur, qu'elle avait rejeté à 40 kilomètres de son premier champ de bataille un ennemi disposant de forces plus nombreuses et beaucoup mieux équipées et outillées. L'artillerie fédérale surtout était admirable, faite sur les modèles les plus récents, tandis que celle des Confédérés était très-inférieure. Le pays dans lequel avait eu lieu celte lutte était par sa nature trèsfavorable à la défense, et Mac-Cîellan en avait tiré un parti qui ne peut lui être constesté. Il déploya pendant celte retraite des talents du premier ordre, et une armée qui a pu, au milieu d'une telle suite d'épreuves et de désastres, continuer à se battre tout le jour et à marcher toute la nuit, supportant ses défaites bravement et sans sourciller, mériie le respect et l'admiration de ses amis et de ses ennemis. Mac-Clellan eut le tort cependant de lancer un ordre du jour, le 4 juillet, peu convenable de la part d'un général vaincu.

L'armée de Lee était trop épuisée pour que le général confédéré crût prudent de pousser ses avantages plus loin. Il avait forcé son adversaire à abandonner la ligne du Chickahominy. Le peuple du Sud lui savait un gré profond de ce grand service. Lee a toujours été économe de la vie de ses soldats, d'abord par tempérament et ensuite parce qu'il savait que le Sud n'avait pas une autre armée pour remplacer celle-là si malheur lui arrivait. Il est donc très-naturel que le généralissime sudiste, satisfait des brillants succès qu'il avait remportés, préférât se réserver pour l'avenir où tant d'épreuves l'attendaient encore. ',

La perte totale des Confédérés pendant cette campagne se monta à 19, 555 tués, blessés et disparus. Dans ce nombre

se trouvaient beaucoup d'officiers d'un rang élevé et plusieurs généraux.

Les Fédéraux laissèrent entre les mains des Confédérés plus de dix mille prisonniers, et leurs pertes, au plus bas, dépassent le chiffre de 25,000 hommes, parmi lesquels beaucoup d'officiers et de généraux; 52 canons et 55,000 fusils ainsi qu'un matériel immense tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Mais c'était encore là peu de chose en comparaison de ce que les Fédéraux détruisirent euxmêmes dans leur retraite.

Le 7 juillet, encore en présence de l'armée fédérale sur le James River, le général Lee adressa à ses soldats un ordre du jour dans lequel, après avoir humblement remercié « Celui de qui viennent toutes les victoires, » il faisait parvenir à ses troupes ses félicitations sur leur valeur et sur les brillants résultats de cette courte campagne.

Lee avait ainsi sauvé la capitale du Sud, dès le premier moment qu'il eut pris le commandement de l'armée confédérée, par un coup porté à son ennemi, coup aussi soudain qu'irrésistible. Les mécontents, il y en a partout, trouvaient qu'il n'avait pas assez fait, qu'il mirait dû anéantir l'armée fédérale ; mais la grande masse du peuple l'acclama avec joie à sa rentrée à Richmond et le reçut comme son sauveur. 11 accueillit ces démonstrations de la faveur publique avec cette calme dignité qui ne l'abandonna jamais, à l'heure du triomphe comme à l'heure de la défaite. Il sentait parfaitement bien en juillet 1862 que les États confédérés étaient aussi loin que jamais d'avoir atteint le but de la guerre. Mac-Clellan avait été battu, mais les ressources inépuisables du gouvernement des États-Unis lui permettraient, Lee le savait bien, de lever et d'équiper d'autres et de plus grandes armées.

Au point de vue strictement militaire le général Mac- Clellan était bien plus menaçant sur le James que s'il

Si VIE ET SES CAMPAGNES.

était resté sur le Chickaliominy. Il n'avait plus rien à craindre, maintenant que son aile gauche s'appuyait sur le fleuve où se tenait toute une flotte de canonnières. Sa position était telle que les Confédérés ne pouvaient l'en chasser. D'autre part il lui était loisible de traverser le James •el d'attaquer Petersburg, dont la prise amènerait probablement l'abandon de Richmond, car cette petite ville était située sur la ligne directe de toutes les communications de la capitale confédérée avec le reste du Sud. Avec Mac-Clellan au midi de Richmond, le gouvernement confédéré ne pouvait songer à détacher un seul homme vers le Nord. Le général fédéral avait encore 85,000 hommes et 150 bouches à feu ; il pouvait rendre à son gouvernement des services bien autrement sérieux qu'il n'aurait pu le faire ailleurs. Du reste le Nord aurait pu doubler les forces de l'armée de Mac-Clellan, mais malgré ses instances on ne fit pas justice à ses réclamations et d'autres événements détournèrent l'attention publique des rives du James.

Le général Lee n'ignorait aucun des dangers que lui faisait courir la présence de son adversaire sur le James, si ce dernier se sentait assez fort pour donner suite à ses projets. Pour l'inquiéter et le forcer si c'était possible à se retirer, la division D. H. Hill fut envoyée sur la rive sud de la rivière. De Cozzin's Point, vis-à-vis le campement fédéral, une batterie de 43 canons ouvrit dans la nuit du 51 juillet un feu assez vif sur les centaines de navires et sur le camp ennemi. Les vaisseaux étaient à un kilomètre et demi et les nombreuses lumières sur la flotte et à terre offraient aux canonniers des points de mire faciles. La flotte et l'armée dormaient en profonde paix, ne se doutant guère du danger qui les menaçait. Un peu après minuit les canons confédérés ouvrirent simultanément leur feu et pendant une heure la voix du canon se mêla aux cris confus des matelots et des soldats. Les canon-

nières répondirent bientôt, mais sans grand effet. Peu à peu le feu cessa. Le lendemain les Confédérés s'étant retirés, Mac-Clellan fit occuper Cozzin's Point.

Au nord de Richmond le général Jackson, suivi bientôt d'autres troupes, occupa Gordonsville pour y tenir en échec l'armée fédérale commandée par le général Pope. Le général Stuart mit en déroute, le 5 août, deux brigades de cavalerie du Nord et les refoula vers Fredericksburg.

Quelques mouvements de l'armée de Mac-Clellan déterminèrent Lee à se rapprocher de son adversaire. Avançant en ordre de bataille, le général confédéré trouva, le 5 août, l'ennemi en force à Malvern-Hill, derrière ses anciens retranchements. Après quelques mouvements de troupes qui n'amenèrent aucun résultat, Mac-Clellan se retira à Westover, Lee rentra dans ses lignes. Ce fut là la dernière démonstration faite par Mac-Clellan avant de quitter la Péninsule. Le 16 août commença l'évacuation, Une partie de l'armée et du matériel s'en alla par eau : le reste prit la route de terre, passant par Yorktown jusqu'à la forteresse Monroe. Le 18 août F arrière-garde avait franchi le Chickahominy. Aussitôt que le général Lee se fut bien assuré que le général Mac-Clellan quittait définitivement le James River, il dirigea son armée vers les positions qu'occupait Jackson sur le Rapidan. Le 15 août il le rejoignait de sa personne.

Revenons sur nos pas un instant pour parler d'un écrit adressé au Président Lincoln par le général Mac-Clellan. Cette pièce importante appartient à l'histoire. Elle jette non-seulement un jour nouveau sur le caractère et les vues de l'adversaire le plus digne de lui qu'ait rencontré Lee, mais elle exprime avec une admirable clarté les sentiments d'une grande partie du peuple du Nord à ce moment. Le Président avait demandé au général Mac-Clellan un exposé de son opinion sur la conduite de la guerre, et le 7 juillet, du milieu de ces scènes de désastres à Harri-

sons Landing, le général écrivait ces paroles vraiment remarquables :

« Cette insurrection a pris les proportions et le caractère d'une véritable guerre. Il faut l'envisager à ce point de vue et la faire selon les principes les plus élevés en usage chez les peuples chrétiens. Cette guerre ne devrait pas avoir pour but la subjugation d'aucun État, quoi qu'il arrive. Ce n'est pas contre les citoyens que nous devons porter les armes, mais seulement contre les forces armées et contre l'organisation politique insurrectionnelle. Il ne devrait donc pas être question ni de confiscations, ni d'exécutions politiques, ni de la transformation d'États indépendants en territoires dépendant du pouvoir central, ni de l'abolition violente de l'esclavage. Au cours de cette guerre, les propriétés privées et les personnes non armées devront être protégées, autant que le permettent les opérations militaires. On devra payer ou donner un reçu pour tout ce qui aura été pris aux citoyens ; le pillage et la destruction devraient être assimilés à des crimes... Les arrestations ne devraient pas être tolérées, excepté là où les hostilités sont engagées, et l'on ne devrait exiger aucun serment qui ne soit autorisé par les lois actuellement en vigueur. Le rôle des soldats se bornerait donc à maintenir l'ordre et les droits politiques. Défense expresse leur serait faite de se mêler aux débats entre maîtres et serviteurs, soit pour, soit contre les uns ou les autres, excepté pour réprimer le désordre... Tout esclave réclamant la protection de nos soldats pourra l'obtenir, et le droit du gouvernement des États-Unis au travail des esclaves sera maintenu, reconnaissant aussi par là au propriétaire le droit d'indemnité. »

... «Si des vues aussi constitutionnelles, aussi libérales, aussi chrétiennes, venaient à prévaloir, elles nous vaudraient de suite l'appui des citoyens demeurés fidèles au gouvernement, elles feraient sur la masse des révoltés

et sur les nations étrangères une profonde impression, et elles obtiendraient pour notre cause, il faut humblement l'espérer, la faveur du Tout-Puissant.

u A moins de faire connaître et approuver les principes qui doivent nous régir dans la lutte à tenir, il est presque inutile d'espérer que nous puissions réunir des forces suffisantes pour la conduire à bonne fin. En adoptant, surtout en ce qui regarde l'esclavage, le programme des radicaux, nous verrons rapidement se dissoudre toutes nos armées.

« La politique gouvernementale doit s'appuyer sur defortes concentrations militaires. Il y a imprudence à disséminer les forces nationales en colonnes expéditionnaires, à occuper des postes éloignés, ou à former des corps d'armée trop nombreux. C'est en masses solides qu'elles doivent être réunies afin de se porter irrésistiblement de tout leur poids sur les armées confédérées. Une fois celles-ci défaites, l'édifice politique qu'elles soutiennent cessera bientôt d'exister.

« Pour la réalisation de votre plan politique, quel qu'il soit, il vous faudra un commandant en chef qui jouisse de votre confiance, comprenne vos intentions et soit capable d'exécuter vos ordres par la direction qu'il saura donner aux forces militaires du pays dans l'accomplissement de vos desseins. Je ne demande pas ce poste pour moi. Je suis prêt à vous servir, quelque place que vous me donniez, et je m'y conduirai avec autant de dévouement qu'en a jamais mis subordonné à obéir à son supérieur. Peutêtre suis-je à la veille de mourir, mais aussi vrai que j'espère être pardonné de mon Créateur, j'affirme n'avoir écouté, en écrivant cette lettre, que mes sentiments de loyale franchise à votre égard et de patriotique amour pour mon pays. »

Ce noble et chaleureux exposé de ses vues fait le plus grand honneur au général Mac-Clellan, surtout si Ton

songe qu'il l'écrivit le 7 juillet, encore sous le coup de l'échec sanglant qu'il venait d'essuyer. Son amôur-propre avait dû en souffrir, son esprit en être aigri ; mais dans ce rapport, nulle trace de pareils sentiments ne se laissent voir, et cependant, il faut le dire, il semble que l'homme qui a pu être sincère en écrivant ces lignes n'aurait jamais dû consentir à prendre part à une guerre évidemment si contraire à ses convictions intimes.

Cette belle lettre ne devait produire aucun effet à Washington, et la preuve la plus convaincante c'est la façon dont on entendait poursuivre à l'avenir cette guerre néfaste.

Par suite, dit-on, des opinions exprimées ci-dessus par Mac-Clellan, vues contraires à celles du parti alors au pouvoir, il dut bientôt se démettre de ses fonctions. Il avait surtout dans le général Halleck, ministre de la guerre fédéral, un adversaire acharné. Mac-Clellan voulait passer le James, attaquer Petersburg, et couper ainsi toutes communications entre Richmond et le reste du Sud. Ce plan, qui réussit plus tard, en 1865, au général Grant, ne fut pas approuvé par le général Halleck et par le président en 1862, probablement parce qu'on était décidé à se défaire de Mac-Clellan.

Le général Lee partageait en cela la manière de voir du général Mac-Clellan. A ceux qui avaient sa confiance, il expliquait combien plus vulnérable Richmond était du côté du midi. La suite des événements l'a bien prouvé.

Page 1