‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 10 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Prises dans leur ensemble, les présomptions réunies par 1»' icénéral Roget ne concordent pas nécessairement contre Di-eyfus, et se partagent même en deux ^a-oupes discordants.

Pour établir sa liste de possibilités contre Dreyfus, le général Roget a t-il tenu compte des possibilités dirigées dans un sens différent? — Il y a lieu d'examiner, avant tout, comment le général Roget s'y est pris pour établir la liste des accusations possibles, qui a été reproduite au chapitre précédent. « Je suis remonté, a-t-il dit, jusqu'aux premiers actes d'espionnage dont j'ai pu saisir la trace dans les dossiers^ c'est-à-dire jusqu'en 18S7. » En d'autres termes, le général Roget a fait, d'après les dossiers, toute l'histoire de l'espionnage en France depuis 1887, et, des faits ainsi coUigés, il a extrait ceux qui lui paraissaient pouvoir être attribués à Dreyfus.

Pour établir cette possibilité, il a dû tenir compte des possibilités contraires, et, par suite, laisser de coté tous les faits qui paraissaient pouvoir être attribués à d'autres qu'à Dreyfus. Le général Roget a indiqué à la Cour qu'il s'était rendu compte de cette obligation, puisqu'il avait cru devoir tout

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d'abord laisser de côté tous les faits antérieurs à l'affaire Borup Greiner, en 1892.

Comment le général Roget a-t-il fait le départ entre les possibilités Dreyfus et les possibilités Greiner ? — Illui avait semblé, à première vue, que, dans cette première période, tout soupçon contre Dreyfus devait être écarté a priori, puisque les soupçons pouvaient se porter, pour les actes dont l'auteur n'avait pas été découvert, sur l'espion Greiner. Cependant le général Roget a découvert, depuis, que certains actes de trahison, antérieurs à 1892, pouvaient être imputés à d'autres qu'à Greiner, et qu'il y avait présomption, notamment pour quelques-uns, qu'ils pouvaient être attribués à Dreyfus.

Malheureusement le général Roget n'a pas dit comment il était passé de la première idée à la seconde, et surtout, il n'a pas dit si, ni comment il avait reconnu que certains faits ne pouvaient pas être attribués à Greiner. C'était là une démonstration indispensable; car, si ces faits, tout en pouvant être imputés à d'autres que Greiner, et notamment à Dreyfus, peuvent aussi être attribués à Greiner, il n'y a aucune clarté décisive, aucune raison de se prononcer dans un sens plutêt que dans l'autre, et le général Roget n'a pas le droit de retenir ces faits contre Dreyfus.

Il y a eu d'autres affaires que l'affaire Greiner, dont le général Roget n'a pas tenu compte, en dressant sa liste de possibilités contre Dreyfus. L'affaire Boutonnet. — Le général Roget ne s'e>t p;»<: l'ontt'n»'' '1" fu'océder p^w ••iffirin.Tflon-; non

démontrées^ pour toutes les possibilités qui pouvaient se rapporter à Greiner comme à Dreyfus ; il a négligé de rechercher, ou, du moins, il a négligé de dire à la Cour si, dans cette période de 1887 à 1894, il y avait eu d'autres affaires d'espionnage, dont on fût obligé de tenir compte, en dressant contre Dreyfus une liste de trahisons possibles. L'une de ces affaires a été mise en lumière par le commandant Hartmann, dans sa déposition du 19 janvier : c'esti'affaire Boutonnet.

Boutonnet était archiviste de la section technique d'artillerie, et, pendant une année tout entière (1889-18i)0), il a trahi. Il en résulte que, pour tous les actes de trahison se rapportant à des documents d'artillerie antérieurs à 1890, Boutonnet peut être rais en ligne de compte : la possibilité Boutonnet se croise avec la possibilité Dreyfus et l'annule, tant qu'aucune preuve décisive n'est pas venue ajouter à celle-ci ce qui en ferait une réalité.

Il ne s'agit pas, bien entendu, d'admettre a/)nori que Boutonnet a livré tous les documents dont il avait la garde; le génél-al Deloye a trop facilement raison, en faisant cetteobservation dans son mémoire, et l'on peut même aller jusqu'à reconnaître que ce serait une chose difficile à admettre. Mais, du moment que, pour Dreyfus, on se borne à enregistrer des possibilités, il faut en faire autant pour Boutonnet. Dès qu'un acte de trahison, à cause de la date à laquelle il a été commis et des documents qui ont été livrés, peut être attribué simultanément et par hypothèse soit à Boutonnet, soit à Dreyfus, il n'est plus permis :

1" De passer sous silence Boutonnet:

•>" De s'en tenir pour Dreyfus à renoncé d'une simple possibilité.

Et, si l'on n'est pas en état de faire contre Dreyfus une démonstration complète, qui le laisse seul enfermé dans le cercle des soupçons, il fnut tout au moins qulune démonstration en W^gle en élimine Boutonnet : sans quoi il n'est plus permis d'ailéguier contre Dreyfus une possibilité ou une présomption, sans manquer à un devoir non seulement de conscience, mais encore de raison.

Il est évident que, pour les deux présomptions qui remontent à 1890 : secret d« chargement des obus à la mélinite, secret de l'obus Robin, le général Rogct n'aurait pu les retenir contre Dreyfus, s'il avait parlé à hi Cour de l'affaire Boutonnet comme il a p;n-l('' de l'affaire Creincr.

Outre Greiner et Boutonnet. il y a eu. au ministère de la Guerre, des espions contemporains de Dreyfus, et dont le général Roget n'a pas dit un mot. —M.Dubois. — Rien dans la déposition du général Kogei n'a pu laisser supposer à la Cour que, jjendant le séjour de Dreyfus au ministère de la Guerre, le bureau des renseignements ait connu, en se procurant une partie de la correspondance de Panizzardi avec Schwarzkoppcn , l'existence d'agents d'espionnage qui, pour les trahisons dont l'auteur ne saurait être désigné avec précision, ixîuvent être soupçonnés aussi bien que Dreyfus. M. Cavaignac a été plus loin : il a donné à entendre, en répondant à une question du président, «pie

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pi. m les faites d'état-inajor général », Di-eyfus seul eiait <oujH;onnable : « Il y a eu des fuites antérieurement il l'entrée de Dreyfus au ministère de la (juerre, mais non pas, à ma connaissance, des fuites d'état major général. Apri's l'arrestation de Dreyfus, le ministère de la Guerre a relevé une fois, d'après ce que je sais, la connaissance de faits secrets, mais cette connaissauf-'e pouvait et devait même vraisemblablement se reporter à une époque antérieure à l'arrestation de Dreyfus. A cette seuleexceptionprès, il n'a plus été, à ma connaissance, relevé de fuites. »

Eu face de cette déclaration, qui commente le silence du général Roget, il convient de placer celle qu'a faite le capitaine f 'Uignet, en présentant le dossier à la Cour : « Il devait y avoir d'autres agents que Dreyfus qui fournissaient des renseignements :ï Panizzardi et à Schwarzkoppen, pendant que Dreyfus était au ministère de la Guerre, de même que. après l'arrestation de Dreyfus, Panizzardi et Schwarzkoppeu ont continué à se livrer :i des menées d'espionnage, et à avoir à leur dispo-i tion des indications ou des individus leur apportant des renseignements. Dans la correspondnuce de Panizzardi avec Schwarzkoppeu, qui est classée à la deuxième partie du dossier, et <|ui comprend la |)ériode du commencement de 1^92 à la lin de 1HÎ)7, i: a de nombreuses lettres prouvant l'exactitude lie ce que je viens de tlire. »

Quelques instants avant, le capitaine Cuignet avait signalé une des pièces de cette corres])ondance, où ('Panizzardi, traitant visiblement d'une question d'espionnage, dit à Scliw arzkoppen : <* J'ai reric

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« M. Dubois, » en soulignant. Et, après un assez long développement sur ce que pouvait être ce M. Dubois, le capitaine avait ajouté : « Je pense même à ce sujet que la lettre « ce canaille de /)... », qui émane de Schwarzkoppen, pourrait s'appliquera ce même individu, Pauizzardi l'appelant Dubois, et Schwarzkoppen le désignant simplement par l'initiale du nom de convention. »

Ainsi, ce n'est pas seulement d'une façon générale et à un point de vue purement théorique, que l'on doit reprocher au général Roget de s'être tu sur les affaires d'espionnage contemporaines de Dreyfus; d'après le capitaine Cuignet, c'est à l'une de ces affaires que se rattache un des documents dont le général s'est armé contre Dreyfus, et précisément un de ceux^qui, depuis 1894, ont eu sur le sort de celui-ci l'influence la plus décisive, puisqu'il a figuré dans le dossier secret communiqué au conseil de guerre, qu'il a été la pièce libératrice d'Esterhazy, en novembre 1897, et qu'il a été lu à la tribune par M. Cavaignac, en juillet 1898.

Le système de la tête de Turc. — En somme, et quoi qu'il ait pu dire, sur sa propre liberté d'esprit, ou bien le général Roget n'a pas fait un dénombrement complet des affaires d'espionnage, dont la connaissance eût contrarié ses hypothèses contre Dreyfus ; ou bien, l'ayant fait, il n'a pas su reconnaître, pour plusieurs des actes de trahison qu'il a maintenus sur la liste, des possibilités divergentes, qui auraient détourné ses soupçons de Dreyfus, ou <|ui les aur.iient suspendus.

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Interrogé k ia Cour sur l'origine des renseignements qu'il avait fournis contre Dreyfus, l'agent Guénée a reconnu que ces renseignements pouvaient aussi bien se rapporter à un autre qu'à Dreyfus {Déposition du 27 Janvier.), mais que, comme Dreyfus était alors seul inculpé, tout retombait sur lui. « C'était la tête de Turc. » Pour le général Roget, Dreyfus est encore le seul inculpé; il fait retomber sur lui des accusations, qui pourraient aussi bien, ou même qui devraient se rapporter à d'autres. Aujourd'hui comme en 1891, Dreyfus reste la tête de Turc des avocats de l'état-major.

Tel est le caractère vrai du système des présomptions concordantes, présenté à la Cour par MM.Cavaignac, Roget et Cuignet, et établi sur les pièces du dossier secret : la concordance n'existe que parce qu'ils le veulent, ou parce que les discordances échappent à leurs yeux prévenus : c'est, en réalité, le système de la tête de Turc,

Discordance des présomptions entre elles. — A frapper, sinon comme un sourd, du moins comme un aveugle sur la tête de Dreyfus, le général Roget ne s'est pas aper^-u qu'il le <hargeait d'accusations, dont le poids pouvait ou devait retomber sur d'autres têtes; en outre, il n'a pas vu que, prises en elles-mêmes et sans souci d'autres pistes possibles, vlhe partie de ces accusations excluait nécessairement les autres.

Prenons, sur la liste chronologique des présomptions, ravant-dernière,cellequiportelenuméro VI II. Il s'agit du brouillon mémento de Schwarzkop-

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peu. saisi eu janvier 1894, et où il est question do relations avec un officier français. Pour le général Hoget, cet officier français est Dreyfus. J'accepi»' provisoirement cetteiuterprétation; mais je remanj ne en même temps que, s'il y a dans ce mémento un sens sur lequel tout le monde soit d'accord. »'••>( que les relations de Schwarzkoppcn avec l'ofli»!» i français sont à leur début. Les doutes, les inquiétudes, le projet de prendre un intermédiaire," la vérification de la lettre de service, la demande à l'officier d'apporter ce qu'il a, tout cela indique non pas des relations établies, mais des relations à établir. Là-dessus, certitude absolue. Tout au contraire, si Dreyfus a trahi depuis 1890, les relations sont établies depuis longtemps avec lui : — on n'a pas besoin de sa lettre de service, et on sait ce qu'il a. — Donc, de deux choses l'une: ou bien Dreyfus n'est pas l'officier françaiâ dont il est question dans le mémento; — ou bien, s'il l'est, il ne peut être l'auteur des actes de trahison relevés contre lui par le général Roget, avant janvier 1894.

Ainsi, sans s'en apercevoir, le 'général Roget. en enregistrant ce chef de présomption contre Dreyfus, a ô<é toute valeur auv .-Ivfs «if pr/'^onintidii .-niti'rieurs.

Plus sages avaient été. en 18*.)-4. «ou\ qui tuiupt»sèrent le dossier secret pour les juges de Dreyfus, et ne joignirent au mémento que des pièces dont les dates, vraies ou fausses, étaient pck la sienne. M. Roget a eu le tort de voul' faire: il a seulement mis en lumière la violence de ses préventions et l'infirmité de sa critique.

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