‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 13 sur 50 · CHAPITRE VIII Deuxième présomption · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Deuxième présomption

Le secret de l'obus Robin et le shraiinell allemand de 181>1,

Formule de la présomption. — La deuxième présomption est exprimée par Je général Roget dans les termes suivants ' :

« En 1896, le service des renseignements a reçu une instruction relative au chargement du shrapnell de campagne d'une puissance étrangère.

» Ce document fut envoyé à la direction de l'artillerie, qui fut très surprise de remarquer que cet obus ressemblait singulièrement à un obus adopté en France et qui est dit obus Robin.

» Ce qu'il y a de singulier, dans cette rencontre, c'est que la construction de l'obus n'est pas due à des calculs de savants pouvant se rencontrer en deux pays différents, mais à un tour de main de contremaître.

1. Sur cette présomption, il n'y a aucun renseignement particulier à prendre dans la dt'position du capitaine Cuignet, si ce n'est que la déclaration du capitaine Rémusat et celles du général Langlois et du colonel Ruffey sont au dossier secret.

LE OBNERAL ROOET KT DRKYFUl»

TT'obus a été adopté par cette puis^-ance en lMi)t.

» Dreyfus a été à l'École de pyroteciinie de Bour ges, où se faisaient les études de l'obus Robin, i! septembre 1889 à la fin de 18ÎX).

» Ce qu'on a su depuis, c'est que Dreyfus, étant à l'École de guerre, a adressé à un de ses camarades de la Pyrotechùie, le capitaine Rémusat. une demande de renseignements sur les dornit>ros cxpé riences faites avec l'obus Robin.

» Il disait, dans la lettre au capitaine Ixcmusai. qu'il demandait ce renseignement sur l'ordre de ses professeurs du cours d'artillerie à l'École de guerre.

» Le capitaine Rémusat, se fondant sur le secret que doivent conserver les expérience^ de pym technie, refusa de répondre à Dreyfn

» Il est constant, d'autre part, quf ii> jnon-sseurs du cours d'artillerie à l'École de guerre n'ont jamais chargé Dreyfus de demander des renseigne nients au sujet de l'obus Robin.

» Ils n'ont d'ailleurs pas l'habitude de charger leurs élèves de commissions de cette sorte. Quand ils veulent des renseignements sur les dernières expériences de l'artillerie, ils s'adressent à Saint- Thomas-d'Aquin, où on leur donne tous renseignements dont ils ont besoin, en spécifl-"* ■•♦^"^ «m*;!. peuvent enseigner à leurs élèves.

» Cette découverte relative à l'obus Robin iuditiue tout au moins que Dreyfus cherchait à se procurer, sous des prétextes mensongers, des renseignements relatifs aux expériences les plus secrètes, avec cette coïncidence que l'obus a été justemeTit li\ n- à mie puissance étrangère. »

LE r.ÉNÉRAL ROOBT KT DREYFUS , 1

Pour Pobus Robin, comme pour le chargement des obus à la mélinite, les dates données par le général Roget permettent de soupçonner Boutounet aussi bien que Dreyfus. — Pour ce chef d'accu satiou comme pour le précédent, il faut faire remarquer tout d'abord que les dates mise;; eu avant par le général Roget permettraient de soup. conuer Boutonnet, même si le capitaine Rémusat avait donné à Dreyfus les renseignements que celui ci lui a demandés en 1891, année où le shrapnell allemand a été adopté.

Boutonner, arrêté seulement en août 1890, ne pourrait être mis hors de soupçon puisque, d'après la note même du général Delo^^e, les études de l'obus ont commencé au milieu de 1887, à l'École de pyrotechnie, et qu'une description théorique de l'obusde 57 millimètres a été donnée dans le Bulletin des f/uestions à l'étude du P"" juillet 1888, document < Mufidentiel que Boutonnet avait eu à sa disposition.

Mais le capitaine Rémusat a refusé en "^"' ' donner aucun renseignement à Dreyfus.

Si donc Dreyfus a pu faire connaître en Alleuia^uc (|uelque chose de l'obus Robin, ses renseignements ne pouvaient se rapporter qu'à ce qu'il en avait connu lorsqu'il était à l'Kcole de pyrotechnie, et cette période n'est que de quelques moi< po«-t»'' rieure à l'arrestation de Boutonnet.

Ici encore l'acte de trahison, s'il a été commis, peut être, à cause de la date oîi il aurait été accompli, et de la nature des documents livrés, attribue simultanément et par hypothèse à Boutonnet ou à Dreyfus : d'où nécessité d'établir une démonstration

'i-2 LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS

en règle pour mettre Boutonnet hors de cause et réduire au seul Dreyfus le cercle des soup(,ons. Le général Roget n'a rien fait de pareil.

Il n'y a aucune preuve matérielle de trahison. —

Bien plus, pour cette accusationcomme pourla précédente, il est permis de douter si une trahison quelconque a été commise. Il n'y a même pas cette fois de débris de papiers saisis', et qui pourraient être considérés comme des traces matérielles d'une trahison possible. Il y a seulement ceci : l'instruction relative au chargement du shrapnell de campagne allemand apprend (^u'il y a entre cet obus et l'obus Robin des ressemblances singulières. Avant de se demander si une trahison a été commise par Dreyfus, il faut donc se demander s'il y a eu trahison, et il est absolument impossible, je ne dirai pas d'examiner, mais simplement de faire aucune hypothèse sur Dreyfus, tant que l'hypothèse sur la trahison même n'a pas t'té prouvée conforme :i la réalité.

Cette preuve, le général Roget croit la fournir eu disant que la construction de l'obus Robin n'est pas due à des calculs de savants, pouvant se rencontrer en deux pays différents, mais à un tour de main de contremaître. Et je vois bien en effet que la rencontre entre des calculs de savants a, en quelque sorte, un caractère de nécessité, qui interdit l'hypotlièsede trahison, tant qu'on ne peut l'appuyer sur des ])reuves matérielles; mais, si réduites qu'on suppose les chances pour que deux contremaîtres de pays différents, occupés à des besognes analogues, se

rencontrent- dans l'invention d'un tour de main, il en reste toujours assez pour que, en l'absence de preuves matérielles, l'hypotlirse de trahison demeure à l'état d'hypothèse.

Nature de la ressemblance entre l'obus Robin et le shrapnell allemand, d'après la déposition du commandant Hartmann, et la note du général Deloye. — Aussi bien, sur cette question de la ressemblance entre le shrapnell allemand de 91 et l'obus Robin, le commandant Hartmann a été interrogé par la Cour le l^"" février, et le général Deloye lui a répondu dans sa note du 12 février [Question XVIII).

Le commandant Hartmann a résumé son opinion dans la formule suivante : « L'obus Robin et le shrapnell sont aussi différents l'un de Vautre que peuvent l'être deux obus à balles.'))

Sur quoi, le ministre de la Guerre a demandé au général Deloye : « Est-il exact que les shrapnells c/91 et c/96 ne présentent aucune analogie avec notre obus Robin? » — Mais le commandant Hartmann n'avait rien dit de pareil, en se servant de la formule que j'ai citée tout à l'heure; c'était même si loin de sa pensée qu'il avait, au contraire, signalé « un caractère commun à tous les projectiles qui doivent fonctionner comme de petits mortiers, le corps de l'obus restant intact, et les balles étant projetées vers l'avant ».

Ainsi il semble que la question du ministre de la Guerre ait été exprès mal posée pour amener nécessair»'int'iit la réponse '• « Les shrapnells de l'un et

de Pautre modèles présentent au contrnirf tfs plus grandes analogies avec l'obus Robin. >

Cette 'r(''ponse n'est qu'en appnrence contradictoire avec ladépo!>itioudu commandant Hartmann, puisque celui-ci a constaté lui-même les analogies. Et, en somme, lorsque le ,irén«^ral Deloye dit que « sauf des différences de détails, le shrapnrll c/91 reproduit les caractéristiques et les dispoxitions essentielles de l'obus Robin ». il ne dit rien qui ne puisse s'accorder avec ce qu'avait dit le commandant Hartmann, sur le caract^^e commun des deux obus, et sur les différences qui les séparent, autant que peuvent être séparés deux obus, dont le principe commun est d'être des obus à balles.

Ce qu'il faut savoir, c'est si, en dehors des analogies inévitables, résultant nécessairement de ce principe commun, le shrapnell allemand de 91 présente, sur un point de détail tout à fait particulier et caractéristique, une ressemblance avec l'obus Robin, qui ne puisse résulter que d'une trahison.

Rien de ce qui a été dit par le général Deloye, comme par le général Roget. sur l'obus Robin et le shrapnell allemand, ne rend obligatoire l'hypothèse d'une trahison. — Le général Roget s'est borné ;ï parler d'une ressemblance singulière portant sur un tour de main de contremaître.

Dans la note du général Deloye, il est impossible (le discerner en quoi peut consister ce tour de main : il n'en est même pas question. Le général n'insiste que sur une seule chose : d'après lui, un document officiel, dont rien n'est Rjtssédans les publications

militaires allemandes, mais que connaissent les services compétents de l'artillerie françjaise, montrerait que dans les shrapnells allemands c/9l et c/96, le chargement est noyé dans do la pondi-c comprimée, comme dans l'obus Robin.

La Revue d'artillerie de janvier 18UU, citée par le commandant Hartmann. setromperaitdoncen disant que les balles sont mélangées à un composé fumig^TiP, bien que ce renseignement soit tiré d'une publication militaire officielle, le Matériel d'artillerie de campagne, modèle 96 ; Supplément au guide pour l' instruction des servants et conducteurs de V artillerie de campagne.

En admettant que, sur ce point, le général Deloye ait raison, il resterait à prouver que cette idée de substituer la poudre à une substance inerte fondue, colophane ou résine, ne pouvait passer de France en Allemagne que par trahison, et qu'il fallait aussi une trahison pour faire passer le moyen d'exécution, avec l'idée ou après elle.

Inanité de la présomption contre Dreyfus. — Nous avons vu :

P Qu'aucune trace matérielle n'a jamais été trouvée, propre à confirmer l'hypothèse d'une trahison;

2" Que Dreyfus u'a pas connu en 1891, époque uù le shrapnell allemand a été adopté, les derniers perfectionnements apportés à l'obus Robin;

.S" Qu'en 1889 90, époque oîi il a pu suivre à l'École de pyrotechnie les recherches relatives à cet obus, l'archiviste de la section technique d'artil

lerie, où se concentraient les résultats de '^^^ recherches, était un traître.

Ici encore, l'accusation contre Dreyfus ne repose que sur une vue de l'esprit, à laquelle on ne se serait arrêté que juste le temps nécessaire pour constater l'absence d'une ombre de preuve, si l'on n'était parti de cette idée que Dreyfus est un traître.

Le général Roget a implicitement reconnu que la présomption contre Dreyfus pouvait être abandonnée. — Je soupçonne le général Roget de s'en être lui-même rendu compte; car il a terminé ses explications, en disant que la découverte de la lettre de Dreyfus au capitaine Rémusat indique tout au moins qu'il cherchait à se procurer, sous des prétextes mensongers, des renseignements relatifs aux expériences les plus secrètes. Je ne veux même pas examiner si on pourrait disculper Dreyfus d'avoir menti au capitaine Rémusat, et j'accepte l'observa tion du général telle qu'il la fait; mais je constate aussi qu'en la faisant il admet lui-même la possibilité de réduire l'accusation de trahison à, un simple reproche d'indiscrétion.

Tant que la deuxième présomption grave ne sera pas appuyée sur quelque chose de plus solide qu'une coïncidence entre une démarche qui n'a pas abouti et une trahison qui n'est pas certaine et ne paraît même pas démontrable, je doute qu'un tribunal quelconque puisse la retenir.

Par contre, je constate qu'il y a contre le général Roget présomption grave :

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1° D'avoir, pour la seconde fois, fait état d'une simple apparence de trahison ;

2*> D'avoir exagéré, dans ce qu'elle pourrait avoir de significatif, la ressemblance de l'obus Robin et du shrapnell allemand;

3** D'avoir négligé volontairement, pour la seconde fois, l'hypothèse de la culpabilité de Boutonnet;

4<' D'avoir invoqué contre Dreyfus un acte d'indis crétion, dont le résultat négatif va contre l'hypothèse de la trahison.

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