CHAPITRE IX Troisième présomption
Le cours de l'Kcole de guerre sur l'organiKation dc'fcnsivo des États (1892).
La formule de la présomption est donnée par le capitaine Cuignet. •— Pour l'une des présomptions graves qu'il a cru devoir relever contre Dreyfus, le général Roget a renvoyé la Cour à la déposition du capitaine Cuignet. en se bornant à dire qu'il s'agissait d'une question de cours de l'École de guerre, et que le fait était « très significatif ».
J'ai eu à remarquer tant de divergences d'appréciation entre le général Roget et le capitaineCuignet, que je regrette de ne pas voir le général montrer lui-même pourquoi ce fait était très significatif. Force m'est, sur ce point, de m'en tenir à la dépositiondu capitaine (5 jonr/er).
« Postérieurement encore (à avril 1804), le service des renseignements reçoit trente-deux feuilles contenant la copie partielle d'un cours de l'École do guerre sur l'organisation défensive des I^tats m juillet 1894.
LE GÉNÉRAL BOGET ET DEEÏFDS 71*
» Cette pièce émane de lentourage de Schwarzki'j'pen; elle est de la main d'uuc personne qui liMvaille habituellement avec lui. Rapprochée du cours de l'École de guerre de 18i)0 à 1892, et de 1803 à 1894, ou constate que la copie est la reproduction littérale des moyens de défense existant autour de Lyon, ou à établir aux environs de cette place, lors de la mobilisation- Cette partie du cours esi la troisiçmedu cours de fortification permanente, professé à rÉcole de guerre.
» Or, en même temps que la copie, nous recevons une lettre écrite par Schwarzkoppen, et dans laquelle il annonce l'envoi des deux premières parties de ce cours; il insiste sur le caractère confidentiel du document; il fait remarquer que les officiers étrangers admis à l'École de guerre ne sont pas autorisés à suivre le cours ; il insiste enfin pour qu'on veuille bien autographier ou imprimer la copie qu'il adresse, et pour qu'on lui adresse deux exemplaires du tirage, en même temps qu'on lui renverra la copie. Nous n'avons pas retrouvé cette copie des deux premières parties du cours ; mais il parait vraisemblable d'admettre que la copie de la troisième pai-tie, dont nous possédons un fr;i;'ment, a été faite pour compléter les envois faits pjccédemment, et que cette pai-tie, après avoir été imprimée, a lait retour à Schvvarzkoppen, dans les conditions indiquées [jar lui.
» Je crois devoir indiquer à ce sujet que, dans la collection des cours de l'École de guerre de Dreyfus, collection qui a été saisie chez lui après son arrestation, cf (Idiif il .1 (''t»' ilr.'Nsc un inventaire annexé
au dossier, la troisième partie du cours de fortification n'est pas reliée, alors que les autres cours le sont tous. Non seulement cette partie n'est pas reliée, mais elle a été retrouvée dans ses cours, incomplète et répartie entre plusieurs paquets. »
Sur interpellation :
« Le cours dont il est question a été rédigé par le professeur et tiré par ses soins, à un certain nombre d'exemplaires correspondant au nombre des élèves fran(,^àis, plus quelques parties prenantes, environ quatre vingt-dix exemplaires par an » '.
Voilà les précisions que ne pouvait fournir le général Roget, et que le capitaine Cuiguet a données à sa place. Je suis surpris, après les avoir lues, qu'il n'ait pas dit, comme pour les plans directeurs, que rien ne permettait d'affirmer quoi que ce soit à l'égard de Dreyfus. En réalité même, les détails donnés par le capitaine Cuignet ne peuvent qu'écarter de Dreyfus toute espèce de soupçon.
Un seul fait est relevé contre Dreyfus et ne peut rien prouver contre lui. — Le seul fait relevé contre Dreyfus, c'est que la troisième partie de son cours de fortification n'est pas reliée. Mais, puisque le capitaine Cuignet pense que Schwarzkoppen, avant d'avoir reçu la troisième partie, a reçu les deux premières, c'est donc qu'il importe peu, pour savoir si l'une ou l'autre a été livrée, qu'elle se trouve reliée ou non dans la bibliothèque de Dreyfus.
1. Dans sa dt*position du G janvier, le capitaine Cuipnot a rectifié ce chiffre, «'t dit que le tirage du cours était d'environ 150 exemplaires.
Et, en effet, qu'importe, si c'est une copie qu'a reçue Schwarzkoppen, qu'elle ait été faite sur un exemplaire relié ou non relié? En quoi est il plus commode de copier sur le second que sur le premier? Et, par conséquent, en quoi l'état où la troisième partie du cours de Dreyfus a été retrouvée chez lui après son arrestation, prouve-t-il qu'elle avait servi de modèle à la copie reçue par Schwarzkoppen ? Ainsi la seule indication donnée par le capitaine Cuignet contre Dreyfus est entièrement dénuée de sens, et lui-même l'a montré en supposant qu'avant la troisième partie du cours, Schwarzkoppen avait reçu les deux autres, dont l'exemplaire appartenant à Dreyfus a été retrouvé relié.
Le cours livré à Schwarzkoppen ne peut être celui de Dreyfus, puisqu'il est de 1894. — Ceci n'est, d'ailleurs, qu'un détail oiseux, et si je ne tenais à examiner les arguments aussi bien au point de vue de la méthode qu'au point de vue des faits, j'aurais pu me dispenser de relever cette contradiction du capitaine Cuignet.
En fait, le cours dont il est question est un cours sur l'organisationdéfensive des États en j*u///e^y<Viy4. Or, en juillet 1894, Dreyfus avait quitté l'école de guerre depuis dix-huit mois; ce n'est donc pas le cours de Dreyfus qui avait servi à faire la copie livrée à Schwarzkoppen.
On l'a rapprochée, dit on, du cours professé de 1890 à 1892? Mais pourquoi ce rapprochement, du moment qu'il s'agit de l'organisation défensive des États en juillet 1894? Supposé qu'il se fût agi de
K:.» LE GKNÉRAL ROfiET ET DREYFUS
rorgauisation défensive des États en 1892, aurait on rapproché la copie du cours professé en 1803 1894? l'ividemment non. On n'avait donc aucune raison valable pour rattacher une copie établie manifestement d'après ce cours, au cours fait deux ans plus tôt ; il n'y a là qu'un artifice pour établir l'apparence d'un lien entre cette affaire et Dreyfus, et un artifice coupable, puisque, dans sa lettre d'envoi, Schwarr koppeu précisait (inc i»^ .-.^nv^ .^nv,^^^ ,^'\■,^^ <'olui de l8a3-94.
Inanité de la présomption. — En résumé, le fait significatif d.xmorxQé à la Cour par le général Roget est le suivant : arbitrairement, contrairement aui indications de la lettre saisie, on a voulu que les feuilles de cours saisies avec elle aient été copiées non pas sur le cours de 180o 94, mais sur celui de 1890-92, parce qu'eu 1893-94 Dreyfus n'était i>as à l'École de guerre, et qu'en 1890-92 il y était.
Et que cette présomption grave ait été imaginée par le capitaine Cuignet ou par le géuéraf Roget, elle n'en est pas moins nulle. Par contre, il faut relever contre le capitaine Cuignet, et contre le général Roget, qui a adopté ses conclusions, la présomption grave:
1" De n'avoir pas tenu compte de la date du cours, afin de pouvoir incriminer Dre\fus;
■l'^ D'avoir tiré de l'état de son exemplaire du cours de I '" ' «onclusions qui seraient abu-
si^• i le cours suivi par Dreyfus qui
avait été livré.