CHAPITRE XIII Septième présomption
Lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen, où est nommé le colonel Davignon. (Janvier 1894.)
Formule de la présomption. — Le général Roget se contente de citer la lettre de mémoire, sous la forme suivante : « Je niens encore d'écrire au colonel Datignon; si vous avez occasion déparier de la question arec rotre ami. faites- le particulièrement de façon que Davignon ne tienne pan à le savoir. »
« Cette pièce, dit-il, semble prouver que 3ch warz koppen avait au 2"" bureau de l'état-major un ami, avec lequel il avait des relations suspectes. »
Le capitaine Cuignet a expliqué (Déposition du 5 Janvier.) que cette pièce était arrivée déchirée au bureau des renseignements, dans les premiers jours de 1894, mais qu'on ne s'était pas pressé de la reconstituer, parce que « les premiers mots paraissaientserapportor aune question absolument banale, recrutement ou appel. » Elle ne fut recollée qu'en juillet, et le passage qui la fit mettre, en décembre, dans le dossier secret, avec un commentaire de du l'aty, est le suivant ■
LK OÉNÉUAL ROGET ET DHEYKUS 107
iCTai écrit encore au colonel iJanignon, et c'egt pour ça que je cous prie, si vous avez l'occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de le faire particulièrement, de façon que Davignon ne vienne pas à le savoir. Du reste, il répondrait pas, car il ne faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. »
Sur le commentaire de du l'aiy, iiou-, ii,t^wi,^, que le résumé donné par Picquart dans sa lettre au garde des sceaux :
« ArépoqueoùPauizzardiécritàSchwarzlvt-|.|M ,,, Dreyfus était au 2« bureau, c'est évidemment lui que Panizzardi désigne comme l'ami de Schwarzkoppen ' . »
On voit que la façon de procéder du général Roget est identique à celle de du Paty •: aucun raisonnement; il ne se donne même pas la peine de prononcer le nom de Dreyfus, tant il paraît évident que, si Si'hwarzkoppen a un ami au 2* bureau, il faut d'abord que cet ami soit suspect, et ensuite que cet ami suspect soit Dreyfus. Dreyfus attire lo soupçon, et le soupçon, en approchant Dreyfus, se transforme en certitude.
La rencontre entre du Paty et le général Roget est d'autant plus curieuse que le commentaire de du Paty, qui se trouvait encore dans le dossier secret, à la fin d'août 1896, lorsque Picquart en prit connaissance, en avait été retiré par le général Gonse, à la fîn de 1897, bien avant que le général Roget se fût mis à étudier l'affaire. Elle prouve que
1. Révision du procès Dreyfus (27, 28, 29 octobre 1890), page 111.
les hommes ont pu changer depuis quatre ans à l'otat-major, mais que, dès qu'il s'agit de Dreyfus, les procédés de raisonnement y sont restés les mêmes.
Le général Roget n'a même pas essayé de montrer que l'ami de Sch^varzkoppen devait être au 2« bureau. — Cette démonstration n'était pas inutile, puisque Dreyfus ne peut être accusé que s'il s'agit d'un officier du 2* bureau. Or cela n'est pas évident d'après les termes de la lettre : M. Cavaignac luimême {Déposition du 10 novembre.) ne considère pas la chose comme absolument sûre. « La pièce, dit il, établit d'une façon certaine qu'il existait entre les agents de l'étranger et un officier de l'état-major (à peu près sûrement du 2*^ bureau), des rapports qui ne pouvaient être avoués, parce qu'ils étaient coupables. » Ainsi, il est certain que les rapports étaient coupables, mais il n'est qu'à peu près certain que l'ofïicier appartint au 2« bureau.
Le capitaine Cuignet a donné dans sa déposition du 5 janvier des explications qui sont, à la fois vraisemblables et incomplètes. Pour moi, je suis prêt à reconnaître qu'il y a en effet beaucoup de chances pour que l'ami de Schwarzkoppcn soit au 2* bureau : il n'en est pas moins vrai (ju'il en reste aussi quelques-unes pour qu'il n'y soit pas. Le à peu près de M. Cavaignac n'est pas effaçable, et le général Roget se devait à lui-même de le reconnaître. Il a préféré passer sous silence que, parmi les hypothèses possibles au sujet de cette lettre de Panizzardi, il y en avait une laissant Dreyfus hors du cercle des
soupçons. La présomption contre celui-ci ne s'en trouve pas moins réduite d'autant.
Le général Roget n'a pas pris garde que le ton et l'existence même de la lettre ne semblaient pas indiquer de relations suspectes entre Schwarzkoppen et son ami du 2e bureau. — Supposons que Tami de Sclnvarzkoppeu ne puisse ctre qu'au 2* bureau : le texte de la lettre n'indique pas nécessairement que leurs relations soient coupables. Sur ce point comme sur le précédent, le général Roget a préféré garder le silence et laisser sans réponse les observations de Picquartdans sa lettre au Garde des sceaux.
Or ce n'est pas seulement le ton de la lettre qui ne semble pas convenir, s'il s'agit de relations suspectes ; l'existence même de la lettre peut être invoquée comme un argument, pour douter du caractère suspect de ces relations. Si, en effet, les rapports de Schwarzkoppen avec son ami du deuxième bureau étaient des rapports coupables, il irait desoi qu'il les cachât, sans que Panizzardi eût à le lui recommander.
On voit très bien, dans la lettre de celui-ci, que cei recommandations ne s'appliquent qu'à un cas très particulier, et que, s'il ne s'était pas décidé à éi-rire encore à Davignon, il aurait laissé Schwarzkoppen questionner son ami, sans lui dire de le faire particulièrement. Ainsi, le fait seul que Panizzardi se soit cru obligé d'écrire à ce sujet, loin de donner à penser qu'il s'agisse de relations suspectes, indique beaucoup plutôt des relations normales.
110 LE GUiNtliAL ItOGET ET DBEÏFUS
Le général Roget n a tenu aucun compte des éléments d appréciation foorois par le texte de la lettre. — En laissant de côté les raisons qui
précèdeul, il y avait, avant de déclarer qu'il s';igissait d» relations suspectes, à tenir compte de deux éléments d'appréciation fournis par le texte môme de la lettre, et qui, eux aussi, loin de s'accorder avec l'idée de preuve, ne s'accordent même pas avec (lelle d'apparence de preuve.
Ces deux éléments sont :
1" Le aujet sur lequel Panizzardi, après avoir écrit officiellement à Davi^uon, prie Schwarzkoppea de causer avec sou ami, s'il en a l'occasion;
2" Le motif ^oxxv lequel Panizzardi recommande à S(;hwarzkoppeu de causer avec son ami « particulièrement, de nuinière à ce que Dacignon ne vienne pas à le aacoir ».
Le sujet sur lequel Panizzardi a écrit à Davignon, et sur lequel Schwarzkoppen doit interroger son ami, est un sujet publie. — Du sujet, le jiénéral Roget ne se donne m»>me pas la peine de ilire un mot. C'est par Picquart et Cuignet que nous savons qu'il s'agit de recrutement ou d'appel, et M. Cavai^nac a reconnu que le ren.seignement demandé n'était pas, de sa nature, secret. Disons qu'il est, de sa nature, public, tout <e qu'il y a de l'ius public en fait de choses militaires.
Ainsi, de même que, s'il s'était agi d'un rensei-
• ;t demi secret ou secret, les motifs de
, . ,us auraient crû proportionnellement au
>• ' ret; de métne, puisqu'il s'agit d'uu rensei^fne-
ment tout à fait public, les motifs de soupçon sont réduits au minimum, et les raisons de supposer entre Sohwarzkoppen et son ami des rapports ( orrects sont, au contraire, portées au maximum. Ou le général Roget ne s'en est pas aperçu, ou il a feint de ne pas s'en apercevoir.
Le motif pour lequel Schwarzkoppen doit questionner son ami particulièrement est donné par le texte même de la lettre : c'est un motif de conTenances diplomatiques. — Le général Roget n'a pas même conservé souvenir de la dernière phrase de la lettre, qui explique pour quelle raison Panizzardi recommande à Schwarzkoppen de questionner son ami « particulièrement, et sarns que Dariffnon vienne à le savoir ».
Ee tout état de cause, même si la dernière phrase de la lettre manquait, comme dans la version du général Roget, il est évident que ce motif n'est pas la nature de la question, puisque, de son côté, Panizzardi la pose par lettre à Davignon.
Le motif, c'est : « il faut jamais faire voir qu'un agent s occupe de t autre ».
Schwarzkoppen et Panizzardi n'ignorent pas du tout que le bureau des renseignements les surveille et sait qu'ils s'occupent l'un de l'autre. Ils ne peuvent donc avoir à aucun degré la pensée de di- I. Mais autre chose
• - •, même en se sen
Il rit observés, autre chose de faire siraultanéraenl
d<i ■■ ■ ■ ' i.ropos d'un 111 '■
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112 LE GÉNÉRAL KO<iET ET DREYFUS
est la première règle de conduite des agents diplouîatiques, et c'est évidemment l'une de ces convenances que Panizzardi rappelle à Schwarzkoppen à la fin de sa lettre.
Outre la raison de convenances diplomatiques, la lettre de Panizzardi exprime une raison d'uti* lité pratique par ces mots : a Du reste, il répondrait pas ». Nécessité d'expliquer cette phrase ambiguë. — Regardons d'un peu plus près le texte de la lettre. Nous voyons qu'elle ne se borne pas à exprimer, dans le dernier membre de phrase, une convenance diplomatique générale; dans l'avant dernier, elle donne une raison d'utilité pratique particulière au cas dont il s'agit. « Du reste, il répondrait pas » est la clef de tout le sens, et, de la manière dont on comprend ces cinq mots, dépend celle dont on interprète la recommandation de Panizzardi.
Or ce membre de phrase n'est pas par lui-môme d'une clarté absolue : il offre deux difflcultés :
l-* Quelle est la personne désignée par ill
2° Quelle est celle à qui il ne répondrait pas?
// ne peut être que Davignon ou l'ami de Schwarzkoppen, la personne à qui il ne répondrait pas ne peu être que Panizzardi ou Schwarzkoppen.
D'où il résulte que, si nous complétons la phrase, en remplaçant le pronom sujet il par l'un des noms qu'il |>eut représenter, et en ajoutant le pronom complément indirect qui manque,nous avons quatre versions possibles :
1" Du reste Davignon ne me répondrait pas:
2'^ Du reste Davignon ne rous répondrait pas :
3" Du reste notre ami ne me répondrait pas;
4^ Du reste votre ami ne vous répondrait pas ;
Vue de ces versions est manifestement absurde : c'est la troisième, puisque Panizzardi ne demande rien à l'ami de Schwarzkoppen. Nous n'avons m«''me pas à la discuter.
La deuxième n'est acceptable, que si cous est remplacé par votre ami, en supposant que l'ami transmette à Davignon la question posée par Schwarzkoppen; c'est sous cette forme seule qu'elle peut être discutée.
La première et la quatrième présentent en elles mêmes un sens satisfaisant, et peuvent être discutées telles quelles.
Nous avons donc à choisir entre trois sens :
1" Du reste Dacignon ne me répondrait pas ;
2" Du reste Davignon ne répondrait pas à votre ami;
3" Du reste votre ami ne vous répondrait pas.
Examen du premier sens : « Du reste, Davignon ne me répondrait pas ». — Pour choisir, il faut savoir comment chacune de ces trois propositions s'agence avec le reste de la lettre, par l'intermédiaire delalocution adverbiale du reste. Rétablissons donc le texte complet de la lettre, en remplaçant successivement, par l'une des trois versions claires et complètes, la phrase incomplète et obscure. Voici 1,1 première :
(( J'ai écrit cncftrc an colonel Davignon et c'est
114 LK GÉNÉRAL RO<»rr ET D&ICYFUS
pour ça que je vous prie, si oous ace^ P occasion de vous occuper de cette question avec cotre ami, de le faire particulièrement, de façon que liaoigHon ne vienne pas à le savoir . Du reste iJarif/non ne me répondrait pas, car il faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. »
Je dis que cet arrangement est inadmissible, parce que du reste relie à contre-sens Davignon ne me répondrait pas avec ce qui préoède. Essaye» de remplacer du reste par les locutions adverbiales synonymes au surplus ou d'ailleurs, et vous n'obtiendrez pas un sens plus satisfaisant, parce que, pour Panizzardi, la conduite de Da\'ignon à son égard ne peut être un re:>te ou un surplus, mais qu'elle «'st sa préoccupation domi nante au moment où il écrit à.Sçhuarxkoppen, et l'objet même de sa lettre. Il a demandé offloiellement et j)ar écrit un renseignement k Davignon : il tient à recevoir une réponse; il veut prévenir une démarche qui pourrait l'empôcher de la recevoir. Dans ces conditions, il me parait impossible qu'il écrive du reste.
Ou bien il n'emploie aucuiKMraii'-itiou; il ^' iMtniy à dire : Uacignon ne me répondrait pas, comme la conséquence de la maladresse qu'il veut éviter et la cause immédiate de sa recommandation;
Ou bien, s'il emploie une transition, celle ci doit exprimer le rapport d'effet à cause entre l'absence de réponse de Davignon et la démarche maladroite de Sciiwarzkoppen. Ainsi donc, s'il y avait dans la lettre Davignon ne me répondrait pas, il ne pour-
LE GÊNÉRA.L ROOET ET DREYFUS 115
OU la conjonction parce que, ou la conjonction erir. mais pas du tout la locution adverbiale du reste. Mais, dan< Téquation que je cherche à résoudre, du rente est un élément fixe, qu'ilestimpossiblede changer ou d'éliminer. Darif/non ne me répondrait pafi n'est, au contraire, qu'une interprétation de la phrase incomplète et obscure, qui joue le rôle de l'inconnue dans l'équation. Si cette interprétation ne s'adapte pas à rélément fixe, elle doit être rejetée, et c'est pourquoi, contrairement à toutes les explications données jusqu'à présent, je considère comme démontré qu'il ne s'agit pas du tout de la réponse de Davignon à la lettre de Panizzardi, dans le membre de phrase : Du reste il répondrait pas.
2" Examen du deuxième sens : « Du reste Davignon ne répondrait pas à votre ami ». — Avec la seconde version nous aurions :
'( Tai écrit encore au colonel Davignon, et c'ent pour ça que je rou^ prie, ni vorts avez l'occasion de voua occuper de nette question avec votre ami, de le faire particulièrement, de façon que Daric/non ne vienne pas à le savoir. Du reste Davignon ne répondrait pas à votre ami, car il faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de Vautre. »
Ici, point d'accroc dans l'enchaînement des idées : du reste forme un lien très naturel entre ce qui le précède et ce qui le suit. Panizzardi recommande à Schwarzkoppen, s'il a l'occasion de s'occuper de la question avec son ami, ^ de le faire parti m lièrenient, en façon que Davignon ne vienne pas à le
lit", LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS
P Parce que lui-même a écrit h ce sujet à Davignon ;
2" Parce que, du reste, si l'ami interrogé devant Davignon lui transmettait la question, Davignon ne répondrait pas, voyant par la lettre de Panizzardi et par la question de Schwarzkoppen que les deux agents s'occupent l'un de l'autre.
£xainen du troisième sens : u Du reste votre ami ne vous répondrait pas ». — Avec la troisième version, nous aurons :
« J^ai écrit encore au colonel Davignon, et c'est pour ça que je vous prie, si cous aces l'occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de le faire particulièrement, en façon que Davignon ne vienne pas à le savoir. Du reste, votre ami ne cous répondrait pas, car il faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. ))
Ici encore, du reste s'ajuste très bien aux deux membres de phrase entre lesquels il est 1 1 et établit, d'une fiKon rationnelle la suite des in
Panizzardi recommande à Schwarzkoppen, s'il a l'occasion de s'occuper de la question avec son ami, « de le faire particulièrement, m façon que Davignon ne vienne pas à le savoir »
1° Parce que lui-même a écrit à D.i\ ii^mumi ,
2° Parce que, du reste, si l'ami était interrogé devant Davignon et s'informait auprès de lui, Davignon lui défendrait de répondre, voyant, par la lettrede Panizzardi et par laquestionde Schwarzkoppen, que les deux agents s'occupent l'un de Tautrc
}■' " ■'" ■'''■•V - .^.- ;aii« qiio ne ffuifrario fv- '■
présence de du reste dans le texte, je crois qu'il faut opter pour la dernière, parce que c'est celle où ce du reste a le plus pleinement son sens.
Interprétation exacte de la lettre Panûzardi. — Avec cette version, on voit très bien la suite des idées dans la lettre de Panizzardi. Bu reste il répondrait pas forme, entre la recommandation et le motif de la recommandation, une sorte de parenthèse justifiée par le motif même.
11 y a ainsi dans le texte une partie essentielle et un surplus, un reste.
L2i partie essentiels, c'est : « Je vous prie si vous avez l'occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de ne pas le faire au bureau où Davignon viendrait à le connaître, car il ne faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. »
Le supplément, c'est : « Du reste, votre ami ne vous répondrait pas si vous lui demandiez cela au bureau, de façon à ce que Davignon vienne à le connaître, car il ne faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. »
Une raison générale domine l'esprit de Panizzardi, celle qu'il exprime dans sa dernière phrase : (' Il faut jamais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. .» Jamais s'applique aussi bien à l'ami de Schwarzkoppen qu'à Davignon; rien, dans la phrase, ne désigne l'un à l'exclusion de l'autre. Si Davignon sait que Schwarzkoppen s'occupe de la ■ par Panizzardi dans sa lettre, il n'y i , cela va de soi, et du reste l'ami ne répondrait pas davantage à Schwarzkoppen parce
118 LK fil'.XÊRAL ROGET KT DREYFUS^
que navignon le lui défendrait. Ainsi Schwarzkoppen aurait fait inv .1.'Miiiir.iio ii.ii<;i.i,. ..t ,;., reste inutile.
L'interprétation exacte de la lettre permet de reconstituer clairement les circonstances dans lesquelles elle a été écrite, — Non seuimient celte version donne de la fai.on la plus satisfaisante l'enchaînement des idées, mais elle permet encore de reconstituer les circonstances qui ont déterminé Panizzardi à écrire.
Obligé de s'adresser au sous-chef du 2* bureau, qui remplace alors le chef. Panizzardi lui a déjà écrit, au sujet de cette question banale d'appel ou de recrutement. Il n'a pas reçu de réponse. Il en a causr avec Schwarzkoppeu. Schwarzkoppen hii a dit qu'il jx>urrait avoir l'occKasion de lui procurer le renseignement désiré, en le demandant à un aaii. Panizzardi n'a pas dit non ; mais quand il -se décide à écrire encore à Davignon, il craint qu'une double démarche ne soit plus nuisible qu'utile. D'une façon générale, il ne presse pas Sivhwarzkoppen de consulter son ami, et s'en remet à l'occaêion : im^is il ne trouve l'occasion bonne que si la question peut
être poi^éc parti cul ièremenf '■" '"-"■o" -.. > /»..-.
ne vienne pas à le garnir.
Notez que le texte de la lettre ne dit pas, comme le lui a fait dire M. Cavaignac. dans sa dép<»sition du fi novembre : « particulièrement et en façon que I)ariqnon ne vienne pas à le savoir »: mais « partienlivrement, en façon que iJavignon ne vienne pa* à le aaroir ». Il n'y a pas deux recommandations;
LE GÉKÊRAL ROGET ET DRHTiFUS 119
il n'y en a qu'une seule. Il ne s'agit pas de prendre d'abord l'ami en particulier, puis de s'arranger pour que Davignon ne sache pas la question posée ; mais le moyen indiqué pour que Davignon ne la sache pas, c'est de ne la poser à l'ami que si l'on a loccasion de causer avec lui en particuliex, c'est àdire hors la présence de Davignon.
L'interprétation rationnelle de la lettre dégage de tout soupçon l'ami de Schwarzkoppen. — Telle est l'interprétation à laquelle conduit une démonstration en règle, où toutes les hypothèses possibles ont été examinées, et où le sens très prt^cis de certains mots, essentiels pour la liaison des idées, a déterminé le sens des mots imprécis et le choix des mots sous-entendus.
Telle qu'elle est, cette interprétation i>e permet à lucun degré de sa^^pecterTami de Schwarzkoppen, puisque la seule crainte de Panizzardi est que cet ami ne réponde pas.
Ainsi, par un ensemble d'opérations critiques a|M ' ur le texte même, on met à la place du sti li; preuves du général Roget, une preuve
précise et diamétralement opposée : non seulement les relations de Schwarzkoppen avec l'ami dont lui parle Panizzardi ne semblent pas su.spectes, mais «ncore elles ne le sont certainement pas.
La seule raison pour laquelle le général Roget croit que lami de Schw^arzkoppen est Dreyfus, «'est qu'il croit leurs relations suspectes'; et réciproquement, il croit les relations suspectes afin
l'JO LE OÊNÉRAL ROGET ET DREYFUS
d'accuser Dreyfus. — Poupcette présomption comme pour la précédente, le général Roget s'est enfermé dans un cercle vicieux : s'il n'avait pas eu le désir de trouver encore une accusation contre Dreyfus il aurait aperçu au moins quelques-unes des raisons pour lesquelles la lettre de Panizzardi ne doit donner lieu à aucune suspicion, et c'est en même temps parce que la lettre éveille sa méfiance ([ue celle-ci vise aussitôt Dreyfus.
Il est tout à fait caractéristique qu'après une citation incomplète et trois lignes de commentaire, il n'ait pas même pris la peine de nommer Dreyfus, comme s'il y avait une sorte de nécessité à le trouver suspect. M, Cavaignac ne l'a pas nommé davantage.
C'est le capitaine Cuiguet qui s'est ciiargé de donner les. raisons qui désignent Dreyfus ; elles équivalent au silence de M. Cavaignac et du général Roget. (( Au vu et au su de tout le monde, dit-il, Panizzardi et Schwarzkoppeu ont des relations personnelles très étroites avec un certain nombre d'officiers d'état-major. Pourquoi faut-il cacher les relations avec cet ami? C'est que, dans le cas où ces relations seraient connues, il ne serait pas possible de faire croire qu'il s'agit de relations purement mondaines* M. Picquart a dit, dans son mémoire, que l'ami on question pouvait être le commandant d'Astorg, chef de section au 2" bureau, ou encore le colonel de Sancy, chef du bureau, ou encore du Paty de Clam; mais tout le monde connaissait ces relations, tout au moins de Schwarzkoppeu, avec chacun de ses officiers. Lc][colonel Davignon n'eût
pas trouvé étonnant que Schwarzkoppen ou Panizzardi ait demandé à l'un d'eux de fournir le renseignement banal dont ils avaient besoin. Je suppose, au contraire, que cet ami, au lieu d'être l'un des officiers que je viens de nommer, ait été Dreyfus ; il est bien certain que Davignon eût été stupéfait de voir Dreyfus s'occuper à trouver un renseignement pour Schwarzkoppen ou Panizzardi, car il savait bien que Dreyfus n'avait pas et ne pouvait pas avoir de relations mondaines ni avec Schwarzkoppen, ni avec I*anizzardi, en raison de sa qualité d'Israélite. »
Ainsi, del'aveu du capitaine Cuignet, si Schwarzkoppen posait sa question à tout autre officier que Dreyfus, Davignon trouverait cela très naturel et ne soupçonnerait rien; mais s'il la posait à Dreyfus, Davignon serait aussitôt stupéfait et soupçonneux, et pourquoi? pour l'unique raison que Dreyfus est juif. Il n'y a pas pour M. Cuignet d'autre raison qui permettrait de supposer qu'un officier du 2^ bureau ne fut pas en relations mondaines avec les attachés militaires, et celle-là suffit pour que toute relation entre Dreyfus et eux soit nécessairement coupable.
Il faut savoir gré au capitaine Cuignet d'avoir été plus explicite que le général Roget, et d'avoir ainsi naïvement montré la raison foncière qui a fait de Dreyfus la trtc de Turc de l'état-major.
Inanité absolue de la prévention. — Ainsi, (je <]in: le p'néral Roget a indiqué à la Cour en quelques mots, comme une chose qui n'avait même pas besoin d'être démontrée, ne paraît plus qu'un roman, dès qu'on serre de près le texte sur lequel s'appuie