II. i.KM'.iiAi. i;(i(îi-.l i-.i l>hKiii
la [)iece « Ce canaille de D... '\ il ont rauinrnii<iié n'est pas contestée :
« M. CaTaignac est frappé dans une certaine mesure de ce que le ton sur lequel il est parlr de Dreyfus dans ces pièces ne concorde pas très exactement avec la situation des agents étrangers visà-vis d'un officier, leur livrant les secrets essentiels de la défense nationale ; malgré les indices qui per mettraient d'attrîl)uer à Dreyfus la livraison des plans directeurs, îl pense que cet acte de trahison ne s'adapte pas, aussi bien que les autres, avec les conditions que remplissait Dreyfus. »
Si des réserves pareilles sont exprimées j>;u l'homme qui avait solennellement invoqué la lettre <( Cecanaille de I)...)^ pour proclamer la cnlpaV)ilité de Dre^'fus, il y a lieu de s'étonner que le irénéraJ Roget n*ait pas été frappé parles mêmes difficultés, et même de se demander s'il ne s'est pas abstei ' rappeler le texte de la lettre, pour «'x itcr plus ment de parler de ces difficultés.
Le capitaine Cuignet voit les mêmes difficultés que M. Cavaignac. et pense en outre que D... désigne un espion connu, autre que Dreyfus. — Le
capitaine Cuignct a exprimé lc>^ niéines réserves que M. Cavaignac, sous une forme plus concise et plus énergique :» Qii " ' '' " '■'
IK.. », rien ne prf)ii
je serais platAt de l'avis de Picquart, qui estime (lu'clle ne peut s'a|ipli(|ucr à lui. étant donné le «ans-géne avec lequel l'auteur de la lettre traite D... {Déposition du 5 janvier.)
LE GÉXÉRAI. ROGKT et DREYFUS 127
Dan> sa déposition du lendemain, le capitaine Cnignet est allé plas loin : il a dit comment il complétait D... En effet, après avoir signalé dans la deuxième partie du dossier secret (pièces de comparaison), l'existence d'une lettre de Panizzardi à Schwarzkopj^n, traitant visiblement d'une question d'espionnage, et où on lit souligné : (^ j'ai revu M. Dubois », il a ajouté, de son propre mouvement : « Je pense môme à ce sujet que la lettre « Ce Cfinaille de D... », qui émane de Schwarzkoppen, pourrait s'appliquer à ce même individu, Panizzardi l'appelant Dubois, et Schwarzkoppen le désignant -implcmcnt par l'initiale du nom de convention
Le gt-nerai Koget a^ au eu sotis les yeux les mêmes piè(«s de comparaison que le capitaine Cui gnet; il savait comme lui l'existence de l'espion Dubois; on se demande comment sa conscience lui a permis de dire à la Cour que D... pouvait désigner Dreyfus, sans ajouter au moins que D... pouvait aussi désigner Dubois.
S'abstonant de toute démonstration pour son propre compte, le général Roget n'en a pas moins attaqué le commentaire do Picqu art. —Le général Roget, à la place d'une démoiastration directe, a essayé d'en mettre une indirecte, en critiquant la manière dont Picquart avait commenté la pièce M Ce canaille de D... » dans sa lettre au Garde des j;o<''î< " ^ ''' ni'^ritré Qu'elle "•' .v!iui"<i< A,''-^'\iri\i>y T^rcx--
u M. Picquart, dit il, a parlé de celte pièce dans
T.*^ LE aÊNËRAL ROGET ET DREYFUS
>uu l'apport au Garde des sceaux, et il en a fait un commentaire dans lequel je trouve trois inexactitudes graves.
» La première, c'est qu'il attribue la lettre à l'un des correspondants, tandis qu'elle est de l'autre: il attribue la lettre à Panizzardi, tandis qu'elle est de Schwarzkoppen. Et cette erreur d'attribution rend la lettre inexplicable dans une certaine mesure. Les plans directeurs intéressent la puissance à laquelle appartient Panizzardi. On comprend que Schwarzkoppen les envoie à Panizzardi, on ne comprend pas que Panizzardi les envoie à Schwarzkoppen,
» La seconde erreur est que tout le commentaire de la pièce repose sur l'hypothèse qu'il y a des plans directeurs au 1" bureau de l'état-major. Or, en principe, il n'y en a pas. Le 1" bureau n'est pas une des parties prenantes auxquelles il est délivré des plans directeurs; il ne peut en avoir que si le gouverneur d'une place, en établissant le journal de la mobilisation de la place, journal qui est vérifié au l*"" bureau, y a joint un plan directeur. L'argumentation qu'on fait à co sujet repose un peu sur le vide.
» Je ne sais pas si du Paty a fait un commentaire; je ne l'ai trouvé nulle part, et il n'existe r^rtainement pas au minist>ro de la Guerre, actuellement. Ce qu'il y a de ccrtaiii. c'est que l'argumentation de Picquart, comme celle de du Patv f'^'il y en a une), repose sur une simple hypothi-
» Quant aux feuilles des plans directcni>, riii> n'ont certainement pas plus de 20centimètre8sur25. et peuvent se mettre facilement dans une poche, et
LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS 12î)
12 feuilles de plans directeurs ne forment pas un très gros paquet. »
L'ampleur seule de cette critique sufïit pour montrer quelle importance le général Roget attache à ce que le coiniuentaire de Picquart soit considéré comme entaché d'erreurs, et par conséquent à ce que Dreyfus ne soit pas déchargé de l'accusation fondée sur la lettre : « Ce canaille de D...» Voyons ce que vaut la critique.
Le premier reproche du général Roget à Picquart ne peut pas faire queD... ait plus de chance de désigner Dreyfus. — Que Picquart se soit trompé (il en a d'ailleurs convenu lui-môme), en attribuant la lettre à Panizzardi au lieu de Schwarzkoppen, qu'est-ce que cette erreur peut bien changer au fond des choses? Rien du tout. C'est une simple erreur de mémoire, facile à rectifier, dès que le nom de la place forte est désigné en toutes lettres. Il est évident que Nice intéresse Panizzardi et non Schwarzkoppen et, par suite, que c'est Schwarzkoppen qui en envoie les plans à Panizzardi. Mais, encore une fois, cette erreur ne fait pas queD... désigne nécessairement Dreyfus. Le D... de la lettre a eu, d'après le texte même de cette lettre, des rapports directs aussi bien avec Panizzardi qu'avec Schwarzkoppen, et peu importe, pour savoir quel est le traître, qu'il ait écrit cette lettre à l'un ou à l'autre des deux attachés militaires.
Le deuxième reproche du général Roget à Picquart prouve, une fois de plus, que le général
lao LE u£m£rai. roget et DKEYFUe
ne sait pas lire les textes, même quand ils sont tout à fait clairs. — La douxirmo observation du géuérul Roget touche au fond du sujet et permet d'apprécier sa méthode de critique et de raisomiemeut.
Voici le sujet. Picquart lit daus le commentaire de du Paty : a On a vérifié si les plans directeurs étaient à leur place, ils y étaient. On n'a pas vérifié si ceux du l*"" bureau y étaient aussi. 11 est permis de croire que Dreyfus avait pris ceux du 1" bureau, et les avait prêtés momen,tauéinent à Schwarzkoppen pour les remettre à Pauizzardi. En effet, Dreyfus avait été au P"" bureau eu 18î)3; il avait travaillé dans la pièce où avaient été déposés ces plans, et on n'avait pas change, depuis cette époque, le nom des serrures '. »
Voilà la thèse de du Paty. AprtVs l'avoir rapportée, Picquart en fait la critique dans les termes suivants : « Cette accusation est monstrueuse pour qui connaît le fonctionnement du bureau de l!état- major. D'abord, douze plans directeiirs forment un paquet considérable, et, à la section des l" bureau, on se fût aper<;u immt leur disparition. Comment admettre que Dreyfus qui, depuis ou an, n'ai it plus au l" bu-
reau, aurait pu y péneli . i parer d'un paquet semblable, acte d'autant plus dajigereox que la place forte dont il s'agit est une ' " dont on a le plus souvent à s'occuper? ( i admettre
<|ue, toujours sans être vu, il ait pu emporter ce
\.L'i Rt-oiitionduproeès Dreyfus (27, 88, » octobre 18Pî«),
LE GÉiJÉKAL ROGET ET DKEYFUS l^\
pa([iiet, alor:; qu'il avait sous la maiii xine quautité dauiret^ documents autrement iutérest^iuits pour Sciiwarzkoppeu'? n
Ainsi, du Paty dit : La^ plans directeurs de Nice sont à leur place au service géographique. C'est donc au l""" bureau qu'ils ont pu être pris momentauémeut. Dreyfœs avait le mot des serrures de ce bureau, puisqu'on ne l'avait pas changé, depuis son départ. Donc, c'est Dreyfus qui a pris au l^"" bureau les plans directeurs de Nice.
Picquart répond : C'est invraisemblable.
Parce qu'on lie pouvait pas, au l®"" bureau, uc pas s'apercevoir delà disparition, m<ftme momentanée, des plans directeurs de Nice;
2*' Parce que le fonctionnement des bureaux ne permet pas à un officier, qui eu a quitté un depuis un an, de s'y introduire sans qu'on le sache ;
' ' Parce que douze plans forment un paquet trop ;:ios pour qu'on puisse l'emporter sans être vu.
Picquart s'est donc borné à prendre l'hypothèse
de du Paty, telle qu'il l'avait trouvée dans le com-
, et à dire pourquoi elle lui paraissait inad-
' imme conclusion, il a ajouté : « Il y a lieu de
arquer que rien, dans la lettre, ne dit qu'il
!<■ rendre les documents, et c'est pourquoi j'iu-
t'iine à croire qu'ils auraient pu être pris au aercice
qri ffraphique^ d'où il serait possible d'en distraire,
■ : .- trop de difficulté, alors qu'au l""" bureau, la
chose est purement impossible.
r/idée de Picquart est donc, quelle ^^nr >uji la 1. La liecition du procès Uretifxu, p. 112.
132 LB GËIfÉRAL ROGET ET DKËYFUS
personne désignée par D..., que cette personne a pris les douze plans directeurs de Nice, non pas au !•'■ bureau, mais au service géographique, contrairement à ce qu'avait pensé du Paty.
Là-dessus le général Roget dit à la Cour de cassation : « La seconde erreur (de Picquart) est que tout le commentaire de la pièce repose sur l'hypothèse qu'il y a des plans directeurs au 1*^ bureau de l'état- major. Or en principe il n'y en a pas. »
On est d'abord surpris de voir le général Roget, qui fait de l'hypothèse, surtout de l'hypothèse non vérifiée, un usage si peu modéré, reprocher à quelqu'un de raisonner sur uneiiypothèse. On l'est bien encore davantage encore de le voir attribuer à l^icquart et à du Paty une même hypothèse, alors que Picquart s'élève précisément contre celle de du Paty.
En somme, ce que le général Roget reproche à Picquart, c'est d'avoir reproduit l'hypothèse de du Paty avant de montrer qu'elle était inadmissible, — d'avoir examiné de bonne foi le commentaire de du Paty, de l'avoir discuté tel qu'il se présentait, de ne l'avoir pas écarté a priori en disant : il n'y a pas de plans directeurs au 1" bureau.
En faisant ce reproche à Picquart, le général ne s'aperçoit pas qu'il vient à son aide, et lui fournit un argument a fortiori. Dans le cas où il y aurait des plans directeurs au l*""^ bureau , il paraît impossible qu'on ait pu les y prendre; du moment qu'il n'y en a pas, c'est sûrement impossible.
Le commentaire de du Paty, entamé par Picquart, est définitivement détruit par le général
LE GÉNÊItAL ROGET ET DREFYU8 VOS
Roget. Ce qui n'empêche pas celui-ci de maintenir au compte de Dreyfus la pièce « Ce canaille de D... ». Car telle est la méthode du général : il croit démontrer noir ; il démontre blanc, et il ne s'en aperçoit pas.
Le troisième reproche du général Roget à Picquart est sans intérêt. — Après cela, il est bien inutile d'examiner la troisième observation du général Roget, aussi futile que la première. Les feuilles de plans directeurs peuvent-elles, oui ou non, être mises dais une poche? Douze feuilles forment-elles un paquet pas très gros, comme le dit le général, ou bien un paquet constrf^raôZe, comme l'avait écrit Picquart? At-on pu ou n'a ton pas pu l'emporter du premier bureau sans être vu? C'est là, assurément, une simple question d'appréciation, ainsi que Picquart l'a fait observer dans sa déposition du 23 novembre ; mais c'est, en outre, une question sans intérêt, puisque le général Roget ne croit pas plus que Picquart que les plans aient été pris au premier bureau.
La question intéressante serait celle de savoir, puisque l'hypothèse du premier bureau est écartée, où Dreyfus aurait eu la possibilité de se procurer les plans directeurs. C'est justement celle à laquelle le général Roget a négligé de répondre
Inanité absolue de la présomption. — Ainsi, sur cette pièce, qui a figuré en 1894 au dossier secret, avec un commentaire de du Paty désignant Dreyfus, — quia étépubliée par Vlu-inif dii 15 cpp
1 11 LB GftNÊRAL BOGET ET DREYFUS
tembre 1896 avec le nom de Drejfas en toutes lettres, — qui a été lue à la tribune par M. Cavai{2;nac, avec le faux Henry, te 7 juillet 1898, — ■non seulement le général Roget s'est contenté d'affirmer que D... pouvait désigner Dreyfus, sans même en donner un semblant de raison ; mais encore, en critiquant le commentaire de Picqoart, ii a, sajis ie vonloîr, ajouté à la force de ses arguments.
Tout cela suffirait à démontrer que M. le général Roget n'avait pas plus le droit que du Paty de charger Dr"^ ''"^ '^<* la trahison dénonoée par fette lettre.
Mais, y>our œtte présomption comme pour les deux précédentes, nous savons maintenant, par une preuve qui ne souffre aucune contestation, que Dreyfus doit être nécessairement mis hors de cause, comme n'ayant jamais eu de relations avec Panir.zardi, et ne pouvant être Ve D... auque4 fait allusion la lettre.
Depuis que nous a été révélé le texte exact de la dépêche chiffrée expédiée à Rome par Paniezai-di, le 2 novembre 1894, nous savons :
1" "Que toute pièce indiquant avec certitude des relations entre Dreyfus et Paniezardi -est nécessairement une ' ■ ' Kse;
î^" Que I' . -e pouvant impliquer par hypothèse des relations entre Dreyfus et Panizzardi est nécessairement une pièce mal interprétée.
C'est à la premicrc de ws nécessités qu'a «obéi la picce fabriquée par llcmry, en révélant enfin sa fausseté aux regards surpri> <lr M. r'avaignac.
LE GÉrfÉR.X-L ROGET ET DREYFUS 135
C'est à la deuxième qu'a obéi la lettre « Ce ^«ncâlle de D... », en appcenant au mérae M. Cavaigûac, qu'elle ne pouvait plus continuer à accuser Dreyfas avet' la même irûreté qu'en juillet 18i>8.
Pour cette pièce, d'ailleurs, noas m'avons pas seulement à enregistrer une déiLégation d'un caractère général, dont la sLacérité n'est pas douteuse^ niais, ainsi qu'oa i'a vu dans ta déposition Cuiifnet, une interprélationnouvelleet précise de l'initiale D...
Il est tout à fait intéressant de voir que les renseignements donnés à M. Trarieux, sur ce point, par le comte Tornielli, concordent exactement ave.c ceux que le capitaine Cuignet a tiré de la seconde partie du dossier secret. Lui aussi, l'ambassadeur d'Italie a désigné comme répondant à l'initiale D... « un agent civil fournissant à Schwarzkoppen des cartes et plans topographiques assez difficiles à trouver dans le commerce, et dont le nom de guerre était Dubois ». (Déponition Trarieux, 79 janvier.)
Les possibilités énoncées par le général Roget sont donc entièrement écartées par tous les autres témoignages se rapportant à la pièce « Ce canaille de D. », mérae par ceux des accusateurs de Dreyfus.
Dreyfus doit donc être entièrement déchargé des préventions nées de cette pièce, et qui, depuis 1894, pèsent sur lui d'un poids si lourd.
Par contre, il reste contre le l"-'i>'1'i1 T7<Mr,.t pri'-vcntion grave :
1" De n'avoir pas examiné avec scrupule le texte de la lettre;
2° D'avoir négligé volontairement de le citer à la cour;
3° D'avoir passé sous silence les renseignements tirés du dossier secret qui pouvaient détourner la présomption de Dreyfus;
4" D'avoir défigurA le commentaire de Picquar pour le critiquer;
5° De ne s'être pas aperçu que sa propre critique allait dans le même sens que celle de Picquart ;
6° D'avoir conservé la présomption contre Dreyfus, uniquement pour faire nombre et augmenter la somme des concordances.