TEXTE DU BORDEREAU
Sans nouvelles m'indiquant que vous désires me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants.
1° Une note sur le frein hydraulique du 120, et la manière dont s'est conduite cette pièce.
2^ Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nourran plan).
of" Une note sur une modification aux formations de l'artillerie.
i" Une note relative à Madagascar.
.')" Le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14 mars 1894).
( 'e dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la Guerre a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous
138 r.E GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS
roulez ij prendre ce qui rous intèrcftHe et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. A moins que Dousne couliez que je le fasse copier in-extenso et ne cous en adresse la copie.
Jfi rtiis piii-tlr en manfi'iit'vos.
ciiAi'irin-; w La méthode du général Roget.
Le général Roget, au lieu de vérifier contraulictoirement, sur les points où cela était possible, les résultats des ciiquéies antérieures, a repris ces enquêtes, suivant lu m^rae méthode, et pour établir non par une accusation précise, mais seulement des possil>iiités coucordaaites.
La culpabilité de Dreyfus ne devait pas ètro pour le général Roget une hypothèse à défendre, mais une hypothèse à vérifier. — Au moment où le doute sur la culpabilité de Dreyfus entra dans l'esprit du général Roget, et où il résolut, pour la paix de sa conscience, d'étudier i, sou tour cette affaire, elle ne se présentait pas à lui dans les mêmes conditions qu'aux enquêteurs de 18SH. lorsque, pour la première fois, s'était posée la question de savoir qui avait pu écrire le bordereau.
Alors, avec plus ou moins de liberté d'esprit, en tenant compte d'autres indices ai
reau, dont la counexité avec lui a ,.- ,
év idéale, en sa lainsani influencer par des rapports
. OU avait fijii par concentrée les reclierches i)ureau.v mêmes de l'état-major,, etkicomparaisoo des écritures avait paru désigmer Dreyfus ave ' ' ' >a.
l 1 >reyfus désigné, il aurait fallu, par un
contrôle minutieux vérifier point par point, si toutes ' ' ttions du bordorea,u s'accommodaient à sa
, -, s'il n'y en avait pas une seule qui fût en
désaccord avec l'hypothèse de sa culpabilité. Mais la sécurité proiurt'»e par l'expertise d'écritures, malgré les conclusious divergentes de deux experts, était telle qu'on se contenta d'un contrôle approximatif : il suffît de relire le rapport Besson d'Ormescheville, pour voir de quelles possibilités^ mai assurées on se contenta alors, sans avoir jamais cherché, pour un seul point, si une date ou un fait précis ne pouvait pas mettre Dreyfus hors de cause.
En février, c'était à au « nuiiwn- uuu^u.^u vl beaucoup plus sérieux qu'avait assisté le général lioget, en suivant les audiences du procès Zola, et, comme il l'a dit lui-même, quelques jioints lui avaient semblé obscurs, notamment sur la question des écritures qui avait paru si nettement résolue aux juges de 1894.
Dans ces conditions, c'était aussi dans le sens d'im. «-ontrAle contradictoire que le général Hoget devait diriger sa propre enquête. La culpabilité de Dreyfus ne se présentait plus à lui que «onime une -*•; or, pour n'importe quelle hypothèse de ' . ^ — -j, aucun contrôle ne vaut, s'il n'est avant tout une recherche minutieuse des circonstaoïces
l'iO LE GÉNÉRAL ROQET ET DREYFUS
des faits et des dates propres à la détruire. Si le procès Zola avait ébranlé la croyance du général Roget à la culpabilité de Dreyfus, c'était précisément parce qu'on y avait essayé une vérification contradictoire; il avait paru clairement que cette vérification n'avait pas été faite avec assez de soin par l'instructeur, et par les juges de 1894. Il appartenait au général Roget de la faire à son tour dans de meilleures conditions. Son rôle, s'il l'avait compris à la manière d'un historien scrupuleux, loin de consister à chercher des arguments nouveaux pour renforcer l'hypothèse delà culpabilité, était d'abord de tâcher consciencieusement de la détruire, pour ne la conserver ensuite que si elle n'sistait à l'épreuve.
Quelle était la méthode à suivre pour contrôler, à l'aide du bordereau, l'hypothèse de la culpabilité de Dreyfus? — C'était d'ailleurs unetdchedélicate : la plupart des indications du bordereau sont vagues ou incomplètes et ne peuvent servir d'instruments de précision pour un contrôle rigoureux. Leur élasticité môme était une des raisons qui, on 1894, avait laissé une liberté d'action excessive aux esprits prévenus, incapables de surveillance sur eux-mêmes. En tout cas rien n'nvait fait contrepoids à l'expertise d'écriture^
Le général Roget de\.iii n inoid éliminer dr >es recherches tout ce qui. dans le bordereau, était objet d'hypothèse, de peur de toml)erdans des pétitions de principe et dans des cercles vicieux . Pour ses premières opérations critiques, il n'avait rien à
tirer ni de la note sur le frein hydraulique, ni de celle sur les troupes de couvertures, ni de celle sur la modification aux formations de l'artillerie, ni de celle sur Madagascar. Quoi qu'on puisse diije, en effet, sur ces quatre sujets, on n'est jamais sûr d'avoir dit la vérité. Et, môme en tenant pour certain qu'il soit question dans ces notes des travaux les plus secrets et les plus importants de l'état-major, on est bien forcé d'en revenir toujours à cette constatation que le général Roget a laissé échapper, dans un moment de sagesse : « Jusqu'à quel point at on renseigné les correspondants, je n'en sais rien. »
Mais il n'y a pas, dans le bordereau, que de ces instruments de contrôle sans pointe et sans lame : on y trouve l'indication d'un document comme le Projet de Manuel de tir, et celle d'une circonstance aisément vérifiable en fonction de l'auteur supposé, quel qu'il soit : « Je vais partir en manœuvres. »
Chercher avant tout comment ces deux indications se comportent par rapport à Dreyfus, et si par hasard elles ne seraient pas en contradiction avec l'hypothèse de sa culpabilité : telle est, semble-t-il, la première opération critique, qui aurait dû se présenter à l'esprit du général Roget, comme celle qui pouvait le plus rapidement éclaircir ses doutes.
Il a préféré une autre voie, et rien n'indique dans sa déposition que ce soit après avoir tenté celle-là. II n'y a pas un mot, d'où l'on puisse inférer qu'il ait aperçu l'importance capitale de ces deux points, et la nécessité logique de les examiner avant tous les autres.
Ii2 LE GÉNÉRAL ROGET ET DDEYKUS
Grandes divisions de la déposition du général Roget sur le bordereau. — J'ai essayé tout d'abord de me rendre compte, d'après l'ordrr ; ,
suivi par le général Roget, dans sa di , avait fait, pour démontrer que le bordereau était de Dreyfus, un plan dont il fut possible de retrouveir l'idt'c directrice.
Voici quelles sont les grandes divisiooa de ses dépo.si lions du 21 et du 22 novembre, qui constituent l'acte d'accusation de Dreyfus.
Après une étude rapide des pièces saisies aitre 1892 et 181)4, et pouvant se rapporter à Dreyfus, pour d'autres faits de trahison, il y a :
1" Une série d'indications siir les raisons que l'on avait. Torsque le bordereau fut saisi, de croire 'î în présence d'un traître à l'état-major :
2* Une démonsliation de Vauthenticité du Imrdereau.
Après quoi, le général Roget passe à d'autres sujets, qui remplissent la fin de la déposition du 21 et le commencement de celle du 22, sans qu'on voie la raisou pour laquelle le général a brusquement abandonné ce qui est, d'après lui même, son sujet principal. H donne toute une suite de considérations psychologiques .sur les dénégations de Dreyfus , trop constantes et trop uniformes pour être sincères, — unaperçu sur unnouveau groupe d'actes de trahison, antérieurs au bordereau, — une nouvelle serre de c«v lologiques sur !••
<l<' . s lettres de la Gu...... .
«!♦'•> remarques sur ce que le jçéuéral Rogei appelle l.i préiérition (Vinnocence, dans les lettres de» atta-
chés militaires étrangers, où il est question de Dreyfus pendant le procès, ou après la condamnation.
C'est seulement après ces longues digressions, présentées elles-mêmes sans aucun souci d'ordre, que le général Rogetest revenu enfin, \o22 novembre, au bordereau, en présentant :
3" Ses observations sur les expertises d'écriture;
4^ Une démonstration sur la date du bordereau ;
5° Un commentaire sur la valeur probable des documents annoncés parie bordereau;
6" Le résumé du système des trois enceintes : officier d'état-major, officier d'artillerie, stagiaire, — qui exclut Esterhazy et désigne Dreyfus ;
1^ Un commentaire très détaillé à propos de la note sur le frein du 120, de la note sur les troupes de couverture, du Projet de Manuel de tir, — très bref au contraire à propos de la note sur les modifications aux formations de l'artillerie^ — sans rien du tout à propos de la note sur Madagascar. (Le général a jugé sans doute qu'il en avait dit assez sur ces deux sujets, en étudiant la date du bordereau).
Le général Roget termine sa déposition du 22 no-
\embre par quelques détails sur la curiosité et l'in-
' ' îi de Dreyfus; ses dépositions suivantes
-.lorées à l']<torhazv. du Paty, Pirf|uart et
H.Jll!- .
On \oit qu'il est diiiicilc de trouver quelque chose de plus désordonné que cette partie de la déposition du général. Mais ce qui ressort avec clarté de ce désordre même, c'est l'absence de tout plan logique
li'i LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS
de contrôle, c'est une conception de sa tâche qui n'est pas celle d'un historien ou d'un juge, mais celle d'un avocat, et d'un avocat médiocre, verbeux, confus et maladroit.
En somme, le général Roget a recommencé la besogne des enquêteurs de 1894, en cherchant non pas à la contrôler, mais à la compléter. — Si l'on ï^e reporte à la liste de paragraphes que je viens de donner, on voit que le général Roget a repris «6 oro et refait les opérations de 1894, en )eur donnant plus d'ampleur, se remettant en apparence dans l'état d'esprit de ceux qui eurent à découvrir l'auteur du bordereau. Il a revu après eux toutes les raisons qui avaient concentré les soupçons dans le cercle de Tétat-major; il a démontré, pour la forme et par pur dilettantisme, l'authenticité du bordereau, essayé d'en fixer la date, examiné les unes après les autres et sur le môme plan toutes ses indications, après quoi la conclusion est venue, conforme, comme l'enquête elle-même, à celle de 18iM, rajeunie au procès Zola par les généraux Gonse et de Pellieux.
Le système des trois enceintes. — Cette conclusion est celle à laquelle le général Zurlinden a donné le nom des trois enceintes. On ne dit pas : Dreyfus a fait telle ou telle note du bordereau et notre démonstration l'a saisi sur le fait; on dit, suivant la formule du général lioget (Dépoaition du 1^1 novembre) : « Le commentaire du bordereau permet d'établir que l'auteur du bordereau appartient à IVtat major. '•'•''• •"■ '•!fi'!"r (l';irtillerie. un
LE «iKNÉUAL ROGET KT DKEVFUs 145
Stagiaire du 2*' bureau. » On a construit avec les • riaux fourni.s piu* le bordereau trois tniceintes lentes : dans toutes les trois Dreyfus se trouve; donc Dreyfus est le coupable.
Cette formule, nous l'avions Jlj.i cui- nJuc au procès Zola.
A l'audience du 16 février, le général de Pellieux n dit qu'il avait la prétention de prouver, pièces en mains, que l'officier qui a écrit le bordereau était un officier du ministère de la Guerre; qu'il était, en outre, un officier d'artillerie, et de plus un stagiaire des bureaux de l'état-major. Le général Gonse, le lendemain, sur interpellation de M'' Labori, a confirmé ce qu'avait dit le général de Pellieux.
L'observation datait d'ailleurs des piemiers jours de l'affaire Dreyfus, comme le général Roget luimême a pris soin de le remarquer dans sa déposition du 22 novembre : « D'après les observations qui ont été faites au ministère en 1894 et confirmées depuis, le bordereau désigne un officier de l'étatmajor de l'armée, un officier de l'artillerie et probablement un stagiaire. »
Mais, sentant bien ce qu'elle avait encore de trop vague, le général a complété la formule, en disant 'luV'iifin pnrnii les stagiaires artilleurs de l'étatmajor, Dn'\ fus était le seul qui fût eu état de fournir une note sur le frein 120.
Et alors, il lui a semblé que sa démonstration était si vigoureuse et si probante que, tandis que les expertises d'écriture avaient été au premier plan du pr<t<ès de 1894, il pouvait sans ineonvénicnt Içs rejeter au second. Il n'a pas été jùs(pr;iux d('e]:ir;i-
tious extravagantes de M. Cavaignac et du capitaine Cuignet, assurant à la Cour que, même si le bordereau n'était pas de l'écriture de Dreyfus, ils n'en persisteraient pas moins à lui en imputer le crime; mais il a dit que si Esterhazy lui-même avouait avoir écrit le bordereau, il ne le croirait pas : ce qui, dans l'espèce, est une déclaration équivalente, habilement masquée derrière la méfiance qu'inspire désormais, à tous, le commandant Esterhazy.
La méthode du général Roget a été la même pour le bordereau que pour les faits antérieurs au bordereau. — Non seulement le général Koget n'a pas procédé pour le bordereau d'autre façon que ses prédécesseurs militaires; mais encore il n'a pas procédé d'autre manière qu il n'avait fait lui même pour la période antérieure à 18m, dont il n'a tiré rien autre chose que des possibilités plus ou moins concordantes, et pas une indication précise.
Suivant, en apparence, une méthode applicable à la recherche d'un inconnu, il a sans cesse eu Dreyfus présent à l'esprit, sous la forme de la catégorie à laquelle on devait rapporter la possibilité d'avoir livré tel ou tel document, et, au lieu de chercher à le disculper, comme c'était son devoir de contrôleur, il s'est constamment efforcé de l'inculper avec tel ou tel groupe déterminé, de manière à obtenir plusieurs possibilités concordantes.
Et, sans doute, la recherche de possibilités peut conduire à la découverte d'impossibilités, mais à la condition que recherche ne soit pas synonyme de
désir. Dans son enquête sur les actes d'espionnage antérieurs à la découverte du bordereau, le général Roget n'a même pas pensé à vérifier la concordance ou la discordance chronologique des possibilités qu'il avait découvertes; il aurait trop craint d'en diminuer le nombre, et de décharger d'autant Dreyfus. Il ne fallait pas s'attendre à te qu'il examinât le bordereau avec un esprit plus libre : il aurait trop risqué qu'une seule maille, en rompant, emportât tout le filet.
Il s'est donc bien gardé d'isoler des éléments hypothétiques dont l'imprécision se prête à toutes les possibilités, les éléments très précis qui auraient pu servir au contrôle, et il a dénaturé ou obscurci ceux-ci au gré de son désir.
Je me propose d'abord d'examiner rapidement ce que le général Roget a dit, comme développements préliminaires, sur l'authenticité, la date et l'écri ture du bordereau.
J'étudierai ensuite, en les groupant par rapport aux grandes lignes du système, les arguments à l'aide desquels il a établi les trois enceintes, où il prétend enfermer Dreyfus.
Puis, faisant ce qu'il aurait dû faire et ce qu'il n'a pas fait, je mettrai en lumière les moyens de contrôle, que lui fournissait le bordereau (les Manceaore.s et le Projet de Manuel de tir), et je montrerai comment, au lieu de s'en servir, il s'y est pris pour les neutraliser.
chapitrp: XVI
La démonstration de l'authenticité.
Contradictions du général Roget. — La question de l'authenticité du bordereau n'a pas grand intérêt^ puisque les défenseurs de Dreyfus ne songent pas à nier que cette pièc« soit authentique, et se bornent à contester que Drevius en soit l'auteur.
J'aurais donc pu me dis|)enser d'r^ la
démonstration qu'a cru devoir fai re le géi i • -ct ;
mais, pour juger la méthode .du général, oette <1.!iionstration fournit qnelquf vaiits, qui m'obligent à m'y ariv
Elle commence par trois phrases qui se contredisent deux à deux.
« Avant de démontrer comment ma conviction s'est laite, il serait utile, je crois, d'établir si le bor dereau est authentique.
» Tout le monde a cru jusqu'à présent à cette authenticité, et la meilleure preuve que l'on paisse donner, c'est qu'on a voulu l'attribuer h Ksterhazy.
» Pour que le bordereau ne fût pas authentiipio, il faudrait qu'il eût été fabriqué par Henry ou Em- r
LE (iÉNÉRAL RO«iET ET DREYFUS HO
Première contradiction : si tout lé monde a cru à l'autheiicité du bordereau, on voit malaisément pourcjuoi il est utile de la démontrer. On est d'autant plus surpris de voir le général tomber dans cette inconséquence, qu'il aurait pu, devant la Cour, justifier l'utilité de sa démonstration, en rappelant que le procureur général Manau, dans son réquisitoire introductif d'octobre 189H, avait émis des doutes sur l'authenticité, en se fondant sur un passage mal compris de la lettre que le Garde des sceaux "lui avait adressée le 27 septembre : « Le lieutenantcolonel Henry a déclaré que c'était à lui qu'un agent, que l'on ne nomme pas, avait apporté le bordereau, venu, ajoutait-il, par la voie ordinaire. »
Il est étrange que le général Roget ait oublié cet incident, parce que la déclaration d'Henry lui avait été faite à lui-même, après la scène de l'aveu du faux, et que, par là, l'erreur d'interprétation du procureur général le touchait presque personnellement.
Mais peut-être n'est-ce là qu'un oubli apparent, et l'incohérence des deux déclarations successives, ne tient-elle qu'à une laiiinr involontaire dans l'exposé du général
(H\ n'en peutdire autant do la coutradicttou entre l;i (U'uxièriM; phrase et la troisième. Si une preuve (le l'authenticité du bordereau est qu'on a voulu r.ittrilxicr ;i Kstcrhazy, comment dire que, pour que If bonicn'.iu ii^fi'it pas authentique, il faudrait qu'il fut d'Esterhazy ? Ceci esf un des exemples les plus " Mt les mots changent de il, et de la façon bizarre
dont les idées s'y enchaînent. Peut-être la dernière phrase sous-entend-elle qu'en démontrant l'authenticité du bordereau, on démontre qu'il ne peut être d'Esterhazy.
Pourquoi le général Roget a-t-il cru devoir démontrer l'authenticité du bordereau? —L>e mémento de septembre 1895. — La véritable raison peur laquelle le ^énéj-al a fait sa démonstration, c'est qu'il a cru trouver dan.s une pièce du dossier secret une preuve matérielle de l'authenticité, et qu'il n'a pas résisté au plaisir de montrer, unelois de plus, à la Cour, avec quelle sûreté et quelle élégance il interprète les textes les plus obscurs. II a fait, en somme, un exercice de virtuosité critique, et c'est à nous maintenant à jup;er son adresse.
« La pièce, dit-il, est, comme une autre pièce dont il a été parlé, un mémento, c'est-à-dire un canevas ou brouillon, fait en vue de l'établissement d'un rapport. Elle est écrite en langue étrangère, par un agent étranger (Schwarzkoppen), et elle est ainsi conçue. J'en donne la traduction :
i< Dretjfus, Bois...
(Un morceau de papier manque, sur lequel .se trouvait la fin du nom qui commence par Bous.)
» Je ne peux pas ici...
(Un nouveau morceau de papier manque, sur lequel auraient pu se trouver deux mots courts.)
» La pièce est arrivée entre les mains de Vattacho militaire ou du grand état-major à B. Ce quejr peux assurer verbalement, c'est f/u'elle est réellement arrivée entre len mains des attachés militaire» et
LE (iÉNKRAL ROC. ET ET DREYFUS 151
quelle a fait ensuite retour au bureau des renseignements.
» Le canevas continue ensuite et dit des choses qui deviennent étrangères à l'affaire, mais qu'il est important de relater parce qu'elles augmentent l'authenticité de la pièce :
» Berger, Constantinople, Bozsluboff. — Discours. Je porte un toast chaleureux à la réunion des drapeaux franco-russes sur le prochain champ de bataille. Régiment n° 128. — Giovanninelli, Saussier, de Négrier, Hervé.
)) 19* corps, recrutement des zouaves.
1) 6* corps bis écarté cette année.
)) Je ne comprends pas pourquoi on est si circonspect, B.
« Officiers russes. »
Commentaire par le général Roget de la pièce « Dreyfus. Bois...»— Voici maintenant le commentaire du général Roget :
« Cette pi»>ce est évidemment le brouillon d'un rapport fait au gouvernement étranger.
» Les mots Dreyfus, Bois... qui la commencent indiquent nécessairement qu'il s'agit de l'affaire Dreyfus, puisque le mot est en toutes lettres.
» Le mot pièce s'applique non moins évidemment au bordereau qui est la seule pièce dont il ait été question au procès Dreyfus et la seule sur laquelle l'agent étranger dont il s'agit eût à fournir des exi)lications à son gouvernement.
» La dernière phrase du texte, qui se tient, indique d'une façon tout à fait formelle que la pièce est
lîfi LE GÉNÉRAL RO^ET ET DREYFUS
arrivée réellement entre les mains d'un des attachés et qu'elle a fait ensuite retour au bureau des renseignements.
» Il y a une distinction dans le texte, entre « Je ne peux pas ici « et « Je peux assurer verbalement. » Cette pièce est écrite daus une langue que ne connaît pas le commandant Henry. Elle est de l'écriture de la personne que nous avons désignée sous le nom de A jusqu'à présent, écriture bien connue.
» La pièce a été apportée au ministère par la voie que l'on sait, au mois d'octobre 1895j rien ne prouve qu'elh- n'ait pas été écrite à une date antérieure; peut-être pourrait-on avoir quelque précision eu cherchant la date du toast dont il est question.
» Il peut d'ailleurs n'avoir été (jucstiou qu'assez tard du bordereau, attendu (iue le procès Dreyfus a eu lieu à buis clos, et qu'il peut se faire que les agents dont il s'agit n'aient eu connaissance qu'assez tard de la base de l'accusation. »
Insuffisîince des recherches du général Roget. — Se trouvant en présence d'une pièie saisie en octobre 1895, et dont le texte était obscur pour lui. le premier soin du général Roget devait être de chercher s'il n'y avait pas dans le mémento quelque détail, qui lui permît de le ratt.-uber aux circonstances où il avait été écrit. Lui même a vu que le toast dont il est question lui en donnait le moyen, mais il ne s'est pas donné la peine de faire la recherche et il a fallu (jue ce fut un lecteur du Temps qui retrouvât le diner de Mi recourt <lii 17 septembre 18î)5. diner de fin «le manœu\Tes, où