CHAPITRE XIX Le système des trois enceintes
/. La pfi://ii'ji c enceinte.
{A). L'auteur du bordereau est un officier d'état-major, parce que le bonlerean reproduit (|uplques-uiis des termes techniques de l'étal-major, par cxomph- formations (dans « formations d'artillerie ») et notes.
Comment le général Roget établit la première enceinte (officier d'état-major) par les termes et le contenu du bordereau. — Dès qu'il en arrive au bordereau, le gcuùral Roget dit à la Cour : « Cette pièce, dout j'ai fait uue étude spéciale en cherchaut les documents originaux se rapportant aux travaux faits à l'état-major de l'armée eu IS'Jl, et dout j'ai fait aussi un long commentaire, a fait naitre en moi la conviction absolue qu'elle émane d'un officier de l'état-major de l'armée, tant elle reproduit bien, en ce qu'il a de technique, le langage de la mai son, et tant elle s'ajuste avec e.xactitude aux travaux (jui ont été faits cette aunéc-là à l'état major de l'année, et qui n'y ont été faits que cette année-là. »
Revenant à la question le lentlemain, après de longues digressions, le général Koget dit encore : (( Il est question dans le bordereau des travaux les plus importants et les plus secrets de l'état major de l'armée : la couverture, le nouveau plan de mol>ilisation, les modifications aux formations de l'artillerie, etc. » et, un peu plus loin :
H Le bordereau désigne un officier de l'état-major de l'armée parce qu'il est impossible qu'en dehors î état-major on puisse fournir une note sur les ;iLS de couverture, en sachant d'avance que des modifications y seront apportées par le nouveau plan. Il désigne un officier d'état-major encore, par la note sur les formations de l'artillerie, par le mot même de formations qui, dans cette acception, n'est employée qu'à l'état-major, même par le mot note, qui est le langage courant qu'on y parle, n
J'examinerai successivement ces trois raisons, en commeuc^aut par la plus générale, l'emploi du
mot note.
Comment le général Roget établit que le mot « note lestla propriété du ministère de laGuerre, et particulièrement de l'état-major. — J'incline à 'Tuire que, depuis qu'il a quitté le ministère, le géiit-ral Roget ne s'est plus jamais servi du mot note, pour ne point exciter les soupçons, ou, plus naturellement, par une sorte de respect religieux pour une • xpression sacrée. Note est un mot qui, d'après lui, c-t devenu la propriété exclusive du ministère de la (îuerre, à force d'y être '■iim>!"\''' iwiir ,i..<!<ri|,.!- log ' hoses les plus diverse-
V<X LE (iÉNKRAL ROGET ET DREYFUS
« Dans l'intérieur du ministère, nous apprend le général Roget, toute la correspondance de bureau à bureau se fait sous forme de notes et porte ce nom ; de sorte que, sous l'appellation de note, on peut dési gner un document original. Un bureau de l'état major écrit à un autre bureau : cela s'appelle une note pour tel bureau d'état major. On veut renseigner le ministre ou le chef d'état-major sur une question : ou fait une note pour le ministre, une note pour le chef d'état-major. On n'écrit pas sous d'autre nom dans la maison, et je trouve, moi, très significatif que ce mot de note, qui est d'usage courant, soit répété quatre fois dans le bordereau; c'est un trait caractéristique de langage. »
Le général Roget a dit tout cela gravement, au grand sérieux. Moi, je ne peux m'empêcher de rire en voyant la peine qu'il a prise. Pendant que je le suis de bureau en bureau, et jusque chez le chef d'état major et le ministre, où il promène la note sacro-sainte, je vois à chaque porte passer entre lui et moi la frimousse éveillée d'une petite blanchisseuse avec son grand panier, et sa note à elle épin gléo sur le linge éblouissant.
Y a-t-il un mot de physionomie plus banale que le mot note ? et de quel mot le générai Roget voulait-il donc que l'auteur du bordereau se servit ?
Et, s'il n'avait envoyé qu'une note au lieu d'en envoyer trois, le général Roget aurait-il cessé de voir, dans l'emploi de ce mot, un trait cnrnrtéritique de langage ?
En attribuant à « note » un sens exclusif d'état-
J.fc t.l.NKKAL ROGK'J- l;i KHKYFUS IV.»
m^or. le général Roget préjuge arbitrairement l'importance des documents annoncés par le bordereau. — Au vrai, le générai Roget ne tient à trouver dans le mot note un mot d'ctat-major que pour soutenir, en l'absence de toute preuve, que les notes indiquées par le bordereau sont toutes des documents importants, issus des sources les plus secrètes de l'état-major. Or, il n'en sait rien.
Le général Roget dit à Picquart : « Pour attribuer le bordereau à Esterhazy, il a fallu commencer par établir qu'il n'y avait rien dans le bordereau, que c'était un document sans valeur. » Moi, je dis au général Roget : « Pour attribuer le bordereau à Dreyfus, il a fallu commencer par établir qu'il n'y avait que des choses importantes dans le bordereau, que c'était un document de premier ordre. »
« Comment peut-on dire sans le savoir qu'il n'y a rien d'important sur le bordereau? » s'écrie lé général Roget. Moi, je m'écrie de mon côté : « Com ment i^eut-on dire, sans le savoir, que le bordereau implique, par son texte môme, la livraison à l'étranger des documents les plus essentiels et les plus secrets de la défense nationale ? » [Déposition Carat f/nac, 9 novembre 1898.)
Qui nous départagera, tant que demeureront inconnus les papiers décorés du nom de notes par l'auteur du bordereau ?
Il est impossible de savoir si les notes du bordereau sont importantes ou non. — S'il avait été sage, le général H(jget s'en serait tenu à ce commencement de phrase qui respire la probité : « Dire
!>;" I.K CÉSfcRAL KOGET ZT DREYFUS
jusqu'à quel pointon a renseigné les correspondants, je n'en sais rien moi-même. »
Malheureusement il a ajouté : « Ce que je sais, c'est que les correspondants sont parfaitement au courant de nos travaux, très à l'affût de ce qui les intéresse, parfaitement capables de contester la valeur des renseip:nements qui leur sont fournis, et jusqu'à un certain point, d'en contrôler l'exactitude. » 11 a ainsi repris de la main gauche oe qu'il lâchait de la main droite, mais sans le savoir-faire il 'un prestidigitateur.
Il avoue qu'il ne ftail rien, mais il risque une hypothèse, et s'en sert pour assurer comme s'il savait. Il oublie aussi qu'il a raconté lui-même, la veille, à propos des plans directeurs des forteresses, l'histoire d'un agent français « autorisé à se mettre en rapport avec un état major étranger, dans le l)ut de lui fournir des renseignements erronés », et dont le manège dura quelque temps avant qu'on s'aperçtit à cet état-major qu'on /avait affaire à un faux agent.
S'il est possible de fournir des renseignements erronés sans être démasqué immédiatement, à plus forte raison est-il possible de fournir des renseignements médiocres, et, par les questionnaires reproduits dans la note du général Deloye, nous voyous qu'en demandant à leurs agents d'information, à proj)os d'articles de journaux. « tout oeiju'on I)eut savoir », les états-majors étrangers s'exposent à recevoir, selon les circonstances, du bon, du uk- «liocre ou du pire.
uotes du bordereau de la réserve qui sied à l'ignorance : il faut s'en tenir à la déclaration involontaire du général Roget, ou bien à celle qui a échappé au capitaine Cuignet, dans une phrase incidente : « Je dois déclarer, quant à moi, que j'ignore ce que l'auteur du bordereau a pu envoyer comme renseignements à son correspondant. »
Dans cette ignorance, il est impossible de dire si les trois «no^e » du bordereau reproduisent le langage technique de l'état-major, et indiquent que l'auteur est un officier d'état-major.
Contradictions et chinoiseries du général Roget, en discutant avec Picquart sur le sens du mot «note ». — Bien que l'acception particulière du mot note, au sens de l'état-major, soit un des éléments du système des trois enceintes, comme le général Roget tient d'autres éléments en réserve, il ne répugne pas absolument à l'idée d'abandonner celui-là. Ce à quoi il tient avant tout, c'est à pouvoir dire toujours que les notes du bordereau sont des notes importantes, et, même s'il ne s'agit plus de notes d'état-major, il le maintient sans s'apercevoir qu'il se contredit.
Quand Picquart dit : « Il n'y a là que des notes, c'est à-dire une œuvre personnelle », — le général répond : « Pardon, vous savez bien qu'au ministère une note est un document original. » Quand Picquart ajoute : a Si l'on envoyait quelque chose d'intéressant, on dirait : a Je vous envoie tel ou tel document », — le général répond : « Pardon, je crois que le document original n'est pas, le plus souvent,
If iiifiiiiui moj^en derensoi^'iier; Je plu> -^t-incui, il n'existe pas, en tant quo vue d'(Mi'^eml>le -^nr une •question ».
Ainsi, les notes du Imi (u-n-.m nui \ eni t-in-nr^ u<icu-
ments originaux, et alors c'est très grave ; — mais, si elles sont des notes j)ersonnelles, cela vaut encore mieux que des documents originaux, et c'est beaucoup plus grave. Dans ces conditions, si Dreyfus échappait il aurait vraiment de la chance. C'est un des exemples les plus topiques de l'usage ingénieux qu'on a fait avec lui du système des alternatives.
En lui dictant une lettre, du Paty disait : « De deux choses l'une, ou il se troublera, ou il ne se troublera pas; s'il tremble, c'est qu'il est coupable; s'il ne tremble pas, c'est qu'il dissimule. » De même pour la perquisition à domicile : si l'on trouve des papiers suspects, son compte est bon; si i'on n'en trouve pas. c'est qu'il les aura fait disparaître.
Ici le général Roget procède exactement de la môme manière. De deux choses l'ime : ou les notes du bordereau sont des notes jiersonntjlles, ou ce sont des documents originaux ; si ce sont des originaux rien ne peut être (plus important ; mais, m œ sont des notes personnelles. elles sont plus iuii -encore.
Il faudrait pourtant choisir, et li i ue peut
faire les deux hypotl^ëses à la fois ; il le peut d'autant moins qu'elles ne se placent pas du tout de Ja même manière par rapport à Dreyfus.
Si l'on choisit l'hypothèse des notes personnelies, il faut d'abord démontrer que Dreyfus en est l'auteur, puisque, comme le dit le général, en fournissant un exemple de sou cru, <' la valeur d'une