Procès Zoli. T. II, p
à Bourges, non pas à la pyrotechnie, mais à la fonderie, de 1888 à 1801, dit le général Roget. Le général Deloye nous apprend, dans sa note II, que « les premiers dessins exacts et complets du frein hydropueumatique ne sont sortis de la fonderie que le 29 mai 1891 ».
Il est donc certain, d'une part, que, si Dreyfus était à Bourges pendant une partie de la période d'essais du frein hydropueumatique, il n'était pas à la fonderie où se faisaient ces essais, mais à la pyrotechnie, et, d'autre part, que rien n'est sorti de la fonderie, qui puisse donner des renseignements précis sur la construction du frein^ avant le mois de mai 1891, époque où Dreyfus n'était plus à Bourges.
Comment alors expliquer que le séjour de Dreyfus à Bourges en 1889 90 fasse de lui un homme spécialement capable de donner des renseignements sur le frein hydropneumatique en 1894? Le général Roget n'a rien à dire de mieux sur ce point que ce qu'avaitditleconimandantd'Ormeschevilleenl89'l: il est obligé de supposer des conversations.
a II est évident que tout officier d'artillerie se trouvant à Bourges, au moment où l'on faisait les essais, c'est à-dire de 1888 à 1891, pouvait facilement recueillir par conversation, ou même de visu, des renseignements sur le frein. Il n'est pas douteux, en effet, qu'un officier d'artillerie (si discrets que soient les officiers chargés des constructions du matériel) parlant à un camarade de son arme, à quelqu'un qui peut le comprendre et qu'il ne suspecte pas, ne se laisse aller à lui donner des renseignements.
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» II est certain, d'autre part, que tous les officiers qui étaient à Bourges, soit à la pyrotechmie, soit même dans un régiment, savaient quel genre de travaux on faisait â la fonderie à ce moment-là, que la question était du plus haut intérêt pour les officiers d'artillerie, et qu'ils devaient tous, certainement, chercher à se renseigner et à s'instruire. Je suis absolument convaincu que Dreyfus particulièrement, avec sa curiosité pour toutes les choses nouvelles, son désir bien connu d'être toujours au courant des expériences les plus récentes, a pu recueillir pepsonnellement des renseignements pleins d'intérêt. »
Ainsi, en dernière analyse, c'est une conviction à lui, général Roget, qu'il met au point central de son acte d'accusation : conviction que Dreyfus a pu, en causant avec des officiers de la fonderie, en 1889-90, recueillir sur le frein hydropneumatique des renseignements pleins d'intérêt.
Quand on suppose, comme le général Roget, que Dreyfusa pu recueillir des renseignements intéressants sur le frein hydropneumatique, il est impossible d'admettre qu'il en ait ignoré le nom. — Je
demanderai d'abord comment, si le général Roget est convaincu que Dreyfus a pu se procurer par conversation, dès 1889^90, des renseignements-pleins d'intérêt sur le frein hydropneumatique, il peut admettre que Dreyfus n'en ait pas connu le nom.
Il est évident que ce nom a dû courir bien avant qn'on eût aucun renseignement d'aucune sorte sur la structure du nouveau frein : si quelque chose a
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pu transpirer d'abord daus les conversations, c'est ve nom^ d'allure savante, qui, par sa composition même, exprimait la nouveauté de l'invention : le jeu d'un gaz comprimé remettant automatiquement la pièce en batterie.
En admettant que la con^viction du général Roget lût fondce. il y aurait donc là une première objection à lui faire sur la contradiction où il est tombé, sans -■i.'u.ap€r»^evoir, plaidant à cinq minutes d'intervalle les deux thèses^ opposées, suivant qu'il a besoin de l'une ou de l'autre pour retrouver Dreyfus.
Mais sa conviction même, il faut savoir sur quoi elle repose, sur une simple vue de son esprit, ou sur des renseignements soigneusement recueillis? Il nous est permis de nous en assurer, grâce au général Deloye, auquel on ne saura jamais assez de gré du nombre et de la précision des renseignements qu'il a accumulés, dans ses réponses à un questionnaire tendancieux. Il a transcrit dans sa note ceux que lui avait fournis Le commandant Baquet, sou-^-di recteur techni<(ue actuel de la fonderie.
La note du général Deloye démontre qu'il a été impossible à Dreyfus d'apprendre à Bourges quoi que ce soit de précis sur la structure intérieure du frein hydropneumatique. — Des renseiguenienr> pr<jduits par le général Deloye,. il résulte que, ea. dehors du colonel Loeard, du commandant Baquet, da commandant Sainte-Claire Deville, du colonel Déport, de deux ou trois dessinateurs, d'un contre maâitre et de deux ajusteurs, personne, avant le moi» de mai IBM, c'estrit-dire personiie, pendant le
séjour de Dreyfus à Bourges, n'a rien su sur la structure intime du frein hydropneumatique. Or, jamais on n'a établi ni même essayé d'établir, et pour cause, qu'aucune de ces dix personnes ait divulgué le secret qui lui était confié, ni, en particulier, que Dreyfus ait eu un rapport quelconque avec aucune d'entre elles. Par conséquent, les conversations qu'a pu avoir Dreyfus sur le frein hydropneumatique ont été des conversationsbanales, impropres à lui fournir aucun renseignement secret.
La conviction du général Roget est donc une conviction voulue, et c'est sans en rien savoir, mais seulement pour les besoins de la cause qu'il a affirmé à la Cour, en commençant sa déposition du 23 novembre, que « Dreyfus était un des rares et très rares officiers qui pouvaient donner des renseignements sur le frein hydropneumatique ».
Il est invraisemblable que la note annoncée par le bordereau ait renfermé une description complète du frein hydropneumatique. — Aussi bien, grâce encore au général Deloye, nous savons qu'en septembre 1894, c'est-à-dire postérieurement à la date où, d'après le général Roget, le bordereau a été écrit, la puissance à laquelle était destinée la note sur le frein hydropneumatique demandait à un agent de renseignements la description exacte des canons de 120 court : « a) le canon (tube) ; b) l'affût; c)..; d)..; e)..; /).-; g..) le mécanisme; enfin tout ce qu'on -peut savoir. » Un questionnaire aussi général donne nécessairement à penser que les
renseignements fournis jusque-là n'étaient pas de nature à satisfaire complètement. En particulier, la question sur le mécaniïime, qui ne peut s'appliquer qu'au frein, prouve que si les effets de ce frein étaient connus, sa structure intime ne Tétait pas encore.
Ainsi, non seulement Dreyfus n'a pu rien savoir de cette structure intime pendant qu'il était à Bourges, mais, même après l'envoi du bordereau, les Allemands réclamaient des renseignements sur cette structure. C'est donc que le secret n'en avait pas été divulgué.
Des renseignements donnés par le général Roget lui-même, il résulte que nombre d'officiers pouvaient fournir une note sur le frein hydropneumatique. — Que reste-t-il contre Dreyfus, si l'on retient l'hypotlièse des conversations banales? Elle n'est même pas propre à faire de lui « l'un des rares ou très rares officiers » pouvant parler par ouïdire, en 1891, du frein hydropneumatique, de son fonctionnement apparent et de ses effets extérieurs.
En effet, le général Roget a lui-même établi trois catégories d'officiers d'où pouvaient provenir des renseignements de cette sorte :
P Les officiers qui avaient participé à la construction du frein jusqu'en 1894;
2" Les officiers appartenant aux commissions d'expériences de Calais et de Bourges;
:{" Les offi<iers des huit régiments dotés de batteries de 120, et appartenant aux l'«, 2«, 3«, 4«, y«, IK. K"," et in'briL':"'].'- .]';.rtillerie.
Si tous ces officiers-là ont causé avec leurs camarades, et si leurs camarades à leur tour ont causé avec d'autres camarades, ce n'est plus dans uu groupe de '( rares ou très rares officiers » que Dreyfus se trouve placé par rapport au canon de 1"20 court et au frein hydropneumatique, mais dans la généralité des officiers d'artillerie curieux des choses de leur métier.
Du reste, la preuve que, en 1894, aucum officier d'artillerie ne pouvait ignorer de la pièce de 120 et de son frein tout ce qui n'était pas secret technique, c'est que, au moment même où le bordereau arrivait au bureau des renseignements, un journal de vulgarisation, la Nature, publiait, dans son numéro du 29 septembre (pp. 2S:3-85), un article du lieutenantcolonel Hennebert sur le canon de 120 à tir rapide, avec figure. On y lit notamment sur le frein le passage suivant : « Le recul se trouve à peu près totalement supprimé, du fait du jeu précis d'un frein liydropneumatique G (renvoi à la figure), dont le piston P est relié à la bouche à feu par une pièce métallique H, formant appendice de culasse. Dans cet ingénieux appareil, la force de recul se trouve emmagasinée : 1° par la résistance d'un liquide (glycérine) astreint à l'obligation de passer rapidement par d'étroits orifices; 2^ par la compression d'une masse gazeuse ramenant sans retard la pièce en batterie. »
Le réduit central n'est pas plus solide que les trois enceintes. — En résumé, s'il faut,, pour accuser Dreyfus, le poursuivre jusqu'à la pyrotechnie,
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en IS^>0-JH!). il est proirvé qu'alors il n'a rien su de secret. Si l'on ?<? contente de le saisir en 1894, à l'époque du bordereau, il n'en sait pas davantage. Il n'est pas dans cette catégorie restreinte des officiers particulièrement informés, sans laquelle le général Roget recomiaît qu'il ne peut le tirer de la masse des officiers d'artillerie, pour le désigner comme Taïiteur du bordereau.
Par contre, le texte même du bordereau indique que l'a catégorie où il faut en chercher l'auteur est celle des officiers particulièrement mal informés, ignorant juM^u'au nom du frein au moment où il traîne dans tes revues. C'est la catégorie où le général Roget a pris soin de ranger Esterhazy, pensant le mettre ainsi hors de cause.
Il reste donc acquis que. en essayant de saisir directement Dreyfus, grâce ;' 1' ^'"'" •-''"' ^'^ ^rpin hydraulique, le général Rogei
P A fait un roman sur le séjour de Dreyfus à Bourges ;
2* A mis, sans le vouloir, dans ce roman tout ce qu'il fallait pour ne plus pouvoir désigner spécialement Dreyfus ;
:V' A négligé totalement l'indication donnée par l'erreur sur le nom du frein;
4** A accusé d'indiscrétion coupable, sans s'en apercevoir, une catégorie déterminée d'officiers et d'ouvriers, dont on trouve l'énumération dans la note (lu géut'-ral Deloye;
.V' A supposé simultanément et contradictoirement que Dreyfus avait des connaissances très profondes et des connaissances très superficielles;
6° A ignoré qu'en septembre 1894 la vulgarisation s'était déjà emparée du frein hydropneumatique, mais que, d'autre part, la structure intime en était encore ignorée de l'Allemagne.
Quant à Dreyfus, avec l'hypothèse gratuite de l'officier informé des secrets, il neconvenaitpas;avec l'hypothèse fondée de l'officier ignorant des choses élémentaires, il ne convient pas davantage.
Il est définitivement hors de cause; le pénible échafaudage de raisonnements contradictoires , d'informations insuffisantes et d'affirmations imaginaires par lequel le général Roget avait tenté de soutenir sa culpabilité s'écroule au moindre choc.
C'est à cela qu'aboutit l'ingénieux système des trois enceintes; elle ont été arbitrairement construites et Dreyfus ne s'y trouve pas.
Il nous reste à faire l'opération de contrôle que le général Roget n'a pas faite.