CHAPITRE XXIV Le contrôle effectif
/. (( Je vais partir en manœuvres. »
Tout raisonnement sur a Je vais partir en manœuvres » est surbordonné à une restriction préliminaire; il n'est pas sûr que cette indication soit conforme à la vérité. — Pour contrôler l'hypothèse de la culpabilité de Dreyfus, les deux indications précises que fournit le bordereau n'ont pas une valeur égale, parce que l'une se rapporte à un document sur l'existence duquel il n'y a aucun doute possible, taudis que l'autre se rapporte à une circonstance au sujet de laquelle on ne sait pas si l'auteur du bordereau donne une indication exacte ou une indication mensongère : le départ prochain pour des manœuvres.
Il ne semble pas que l'hypothèse d'un mensonge ait été examinée au ministère delà Guerre ; le général Roget a pu l'apercevoir, mais il n'en a rien dit. Je ne l'eu blâme qu'au point de vue de la méthode ; car, pour moi, je ne crois pas que cette hypothèse ait beaucoup de chances d'être exacte. Mais il suffit .qu'il en reste une, pour que la base d'opérations
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critiques fournie par Je vais partir en manœuvres perde de sa sûreté.
Quelle que soit la conclusion à laquelle ces opérations aboutissent, elle reste toujours subordonnée à la condition que l'auteur du bordereau n'ait pas menti, pour déguiser sa personnalité, dans le cas où le papier serait saisi.
Ce qu'on doit se demander, ce n'est donc pas tout simplement : « Cette phrase n'exclut-elle pas Dreyfus ? » mais : « Si cette phxase est vraie, n'exclutelle pas Dreyfus? » La pensée qu'elle peut être fausse ne change d'ailleurs rien à la marche de la vérification. La première question de contrôle à poser est toujours : « Dreyfus a-t il été en manœuvres en 1894 ? »
Comment la phrase : (( Je vais partir en manoeuvres » avait-elle été e3g:|>liquèe en 1894 ? — En 1894 on avait répondu à cette question avec une liberté d'appréciation incroyable. Dans sa déposition du 1**'' décembre, le colonel Pioquart a dit que : Je vais partir en manœuvres a été appliqué à Dreyfus, « parce qu'on a dit qu'il devait s'agir du voyage d'état-major, auquel il a pris part à la fin de juin )). L'invraisemblance était double : non seulement /manœuvres ne peut être considéré comme synonyme de voyage d'état-major ; mais encore il était inadmisible que Je vais partir annonçât en avril un voyage qui a commencé dans les tout derniers jours de juin.
Dreyfus n'étant pas allé en ma^kœuvres en 1894,
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le général Roget a-t-il pu lui prêter la le : " Je vais partir en manœuvres. » — Remplaçant la date d'avril par celle d'août, le général " t n'avait plus à se demander si un voyage ; major peut recevoir le nom de manœucres. IJ s'est bien gardé de faire la moindre allusion à cette fantaisie d'interprétation.
Ce qui le préoccupait, c'était les écoles à feu du campdeCliâlons, auxquelles Esterhazy avait assisté du 6 au 9 août, c'est-à-dire précisément dans la période à laquelle correspond le bordereau. Pour les écarter et retrouver Dreyfus, il a, nous l'avons déjà vu. commencé par établir que manœuvres, ainsi employé, ne pouvait signifier que grandes manœurres ou manœuvres d'automne.
Ce commentaire, à première vue, parait superflu puisque, de l'aveu même du général Roget, et lontrairement à l'assertion du général de Pellieux devajit le jury de février 1898, Dreyfus n'est pas allé aux grandes manœuvres en 1894.
La question serait donc tout de suite réglée, si le général Hoget n'ajoutait pas : o Dreyfus n'est pas allé aux grandes manœuvres, mais il a dû y aller, et a cru, jusqu'à la liu d'août, qu'il irait. »
Coïncidence des témoignages du général Zurlinden et du capitaine Cuignet avec celui du général Boget. — Ceci a été coulinué j)ar le général Zurlinden et le cafiitaLne Cuignet. Le générai Zur-
/i ''>n du 14 / ' ' '.) a dit :
M liicJers stagia i -étaient aux
manœuvres d'automne, mais exceptioimellen^nt.
le 27 août 1894, oa leur annonça que cette année ils n'iraient pas à ces manœuvres. L'auteur du bordereau, dans l'ignorance où il était encore de cette circonstance, a pu croire qu'il participerait aux manœuvres et l'écrire. »
De son côté, le capitaine Cuignet (Déposition du 5 janvier.) a dit: « En fait, Dreyfus n'a pas assisté aux manœuvres en 1894 ; mais, jusqu'au dernier moment, il a cru devoir y assister. Je crois me rappeler que c'est le 28 août 1894 que les stagiaires de 2® année, appartenant à l'état-major, ont été avisés que, pour la première fois, cette année, ils n'assisteraient pas aux manœuvres. » A cela le capitaine Cuignet ajoute un détail qu'on regrette de n'avoir pas trouvé dans la déposition du général Roget, à savoir que, dès le mois de mai, la suppression des grandes manœuvres pour les stagiaires et leur remplacement par un stage de trois mois dans les régiments avaient été mis en question à l'état-major. Cela suffirait pour qu'on pût supposer que Dreyfus n'a pas été aussi sûr de partir dans les derniers jours d'août que veulent bien le dire MM. Roget, Zurlinden et Cuignet.
Il est impossible que Dreyfus ait cru jusqu'au 27 août qu'il irait aux manœuvres. — On en serait réduit à cette restriction, qui n'enlèverait pas grande valeur à l'argument du général Roget et n'empêcherait pas de supposer que Dreyfus ait pu écrire la dernière phrase du bordereau, si l'on ne savait que la Cour de Cassation a entre les mains une circulaire signée du général de Boisdeffre^ et datée du 17 mai 1894, par laquelle les stagiaires de l'état-
LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS S'il
major ont été avertis qu'ils ne prendraient pas part aux manœuvres d'automne, mais qu'ils iraient passer trois mois dans un corps de troupe : les stagiaires de V^ année, de juillet à octobre; ceux de 2« année, d'octobre à janvier. Il est impossible que Dreyfus ait ignoré cette circulaire, et il est par conséquent certain qu'il a su, dès le mois de mai, qu'il ne partirait pas pour les manœuvres, à la fin d'août.
La circulaire a été appliquée aux stagiaires de l""* année, le l*"" juillet ; il n'y avait, par conséquent, aucune raison pour qu'elle ne le fût pas, le l'^'" octobre, aux stagiaires de 2^ année, et pour que, en attendant, ceux-ci ne restassent pas dans les bureaux, au lieu de partir en manœuvres.
Dreyfus n'a donc jamais dû partir en manœuvres, et l'on demeure stupéfait de constater que MM. Roget, Zurlinden et Cuignet, après avoir prêté serment de dire la vérité, ont osé affirmer le contraire, en se gardant bien de parler d'une circulaire qu'ils ne pouvaient ignorer.
Vanité des e>plications. par lesquelles on a voulu concilier les dires du général Roget avec l'existence de la circulaire du 17 mai 1894, annonçant que les stagiaires n'iraient pas aux manœuvres d'automne. — On a essayé de plaider les circonstances atténuantes, en disant que, malgré la circulaire et le départ des stagiaires de 1" année pour le» régiments, ceux de 2* année avaient pu penser qu'ils iraient tout de même aux manœuvres, avant de faire leur stage dans un corps de troupe ; on a dit en particulier que le colonel Bouchez, chef du3« bureau, où se trouvait Dreyfus, pendant le second
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semestre de 1894, avait fait d«s démarches dans ce but.'
Le témoignage de M. Cavaignac contredit cette explication. (Déposition dxi 10 décembre.')
« L'iiabitude, dit-il, s^était prise jusqu'«n 1894, de substituer à l'obligation de passer trois mois dans les corps de troupes, l'envoi aux grandes manœuvres. Les stagiaires éC état-major demandaient à faire leurs trois mois de troupes, et, en 1894, à la dernière heure, à la veille même des manœuvres, on modifia les règles suivies jusqu'alors : on résolut à la dernière heure de ne pas les envoyer en manœuvres. »
M. Cavaignac ignore donc, comme le générai Roget, la circulaire du 17 mai; mais, en outre, il indique que les stagiaires, au lieu de réclamer pour aller aux manœuvres, demandaient, au contraire, à aller dans les corps de troupes; et si Dreyfus demandait à aller dans les corps de troupes, c'est qu'il ne souhaitait aucun changement à la circulaire du 17 mai, et par suite ne comptait pas aller en manœuvres.
Supposons cependant que l'assertion de Y Eclair 2À% dit vrai sur les démarches du colonel Bouchez, tout ce que l'on en pourrait conclure, c'est que les stagiaires n'ont pas crw, maisespe'ré jusqu'à la fin d'août qu'ils iraient aux manœuvres. Ce serait un étrange renversement des choses de la discipline, que de présenter une circulaire du chef d'état-major comme incapable de faire contrepoids, dans la pensée des stagiaires, aux démarches d'an chef de bureau. Le capitaine Junck a pa, comme l'a dit le capi-
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taine Cuignet, préparer sa cantine : il l'a préparée ù tout hasard. La vérité ne peut pas être que les stagiaires lie 2' année ont appris seulement le 28 août qu'ils n'iraient pas aux manœuvres ; la vérité c'est qu'ils le savaient depuis lonjrteinps ; et s'ils ont appris quelque chose le 28 août, c'est qu'ils n'avaient pas à espérer sur la suppression de la circulaire du 17 mai.
Voilà ce que le général Roget est impardonnable de n'avoir pas dit à la Cour, pour lui permettre d'ap précier, eu pleine connaissance de cause, si Dreyfus avait pu ou n'avait pas pu écrire la phrase : Je'vais partir en manœuvres»
J'ajoute que le général Roget a indique lui-même un détail, d'après lequel il serait peu probable que les stagiaires de 2« année aient pu compter sur le succès des démarches du colonel Bouchez; il permet même, autant que la déposition Cavaignac, de douter si ces démarches onteu lieu : « Les stagiaires du groupe de Dreyfus, a dit le général, ne sont pas allés aux manœuvres, précisément à cause des tra \ aux du plan, qui se faisaient à ce moment, et pour lesquels on a utilisé leurs services. »
Une pareille cause n'est pas une cause imprévue, dont l'effet se fait sentir à l'improviste, et, si quel qu'un a dû sentir alors le besoin de garder les sta- ;:iairesau bureau, pour terminer un travail urgent, ■ 'est assurément le colonel Bouche/.
Si l'on ajoute tout cela à la circulaire du 17 mai, on doit en conclure qu'en 1804, Dreyfus a su longtemps à l'avance qu'il n'irait pas aux manœuvres,. f)u'il n'a jamais cru y aller, et qu'il n'a pu à aucun
moment écrire : Je vais partir en manœuvres.
Si donc l'auteur du bordereau a vraiment dû partir en manœuvres, on peut assurer que Dreyfus n'est pas cet auteur.
Telle est la conclusion à laquelle le général Roget serait arrivé, s'il avait voulu se donner la peine de ■contrôler la dernière phrase du bordereau, d'après les circonstances connues de la vie de l'état-major €t de celle de Dreyfus en août 1894.
Il nous reste à relever contre lui :
l'^ De n'avoir pas fait ce contrôle;
2° D'avoir ignoré ou volontairement méconnu ces circonstances, pour se dispenser défaire ce contrôle.